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Lorsque Gokhool fait marche arrière

11 novembre 2006, 00:00

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par Nazim ESOOF

Il semble lointain ce temps où Dharam Gokhool défendait bec et ongles son projet de contre-réforme sous couvert de l?expression de «world class education». Dès son installation au ministère de l?Education, s?appuyant sur les idées émises par l?Alliance sociale lors de la campagne 2005, Dharam Gokhool esquisse un projet éducatif qui met l?accent sur la création d?une élite.

Concrètement, quelques mois plus tard, surgissent le spectre de l?A+ et des collèges nationaux. On reste dans la logique du clientélisme électoral. Le ministre de l?Education a l?impression d?être dans son bon droit, d?autant plus qu?il est soutenu par quelques hérauts de l?élitisme, tant à l?intérieur qu?à l?extérieur de son ministère.

Résistance organisée

Ce qui n?empêchera pas une résistance de s?organiser. En première ligne, on retrouve des titres de presse, dont, de manière explicite, l?express. Une résistance qui s?étend aux professionnels de l?éducation et d?autres groupes de la société civile. Des syndicats y apportent leur grain de sel. L?opposition menace de porter l?affaire devant les cours de justice.

Dharam Gokhool est un homme bien seul. Ce n?est d?ailleurs que du bout des lèvres qu?il a le soutien de son Premier ministre. Ce qui ne l?empêchera pas de vendre son projet de contre-réforme. «Il faut reconnaître les performances de ceux qui font le plus d?efforts», déclarait-il dans un entretien qu?il nous accordait le 1er août 2005 pour justifier ses efforts à institutionnaliser l?élitisme. Ce qui contraste avec cette partie de son discours lors du lancement du document Towards a Quality Curriculum : «L?éducation au 21e siècle et au-delà doit témoigner d?un changement : de la réussite à haut niveau de quelques-uns à la réussite à haut niveau de tous.»

Avant la fin 2005, le A+ et les collèges nationaux deviennent finalement une réalité. «Malgré les pressions, le ministre ne pouvait pas revenir sur ses premières décisions. Il fallait tenir une promesse électorale. Il a dû maintenir la ligne mais il lui fallait répondre aux questions des personnes qui lui demandaient si c?était vraiment la bonne voie. Faire marche arrière alors, cela aurait été une manière de reconnaître qu?il avait tort», explique un ancien cadre du ministère de l?Education. Le ministre s?entête donc.

Mais il arrive un moment où la virulence des critiques devient trop forte. Au sein même du gouvernement, fait remarquer un observateur, le ministre avait à faire face à certains collègues qui ne partageaient pas sa vision.

Les événements prennent une autre tournure à partir de la fin de l?an dernier. Le débat sur la réforme du programme d?enseignement est l?occasion de proposer de nouvelles pistes de réformes et pour faire battre en brèche le fantasme élitiste. La majorité des partenaires de l?éducation fait des propositions qui vont dans le sens contraire du projet élitiste. Au gouvernement, on se rend compte que le projet initial ne fédère pas. Les grands axes des propositions de cette série de consultations, dont un rapport soumis par le MIE, se retrouvent ainsi aujourd?hui dans le document Towards a quality curriculum, piloté par le conseiller au ministère de l?Education, Santosh Kumar Mahadeo.

La résistance prend dès lors une autre forme. Il ne s?agit plus simplement de rejeter la contre-réforme. Certains au sein même du ministère ainsi que d?autres professionnels du secteur qui ont l?oreille du Premier ministre, entre autres, font valoir les mérites d?une réforme qui va au-delà du projet élitiste. Pas facile pourtant de trancher : chacun veille sur sa chapelle. Les partenaires de l?éducation, de l?université de Maurice au Mauritius Institute of Education, en passant par le Mauritius Examinations Syndicate et des lobbies à l?intérieur du ministère et du gouvernement, entre autres, ont leurs idées sur la question. Au ministre de décider. Pas évident, surtout lorsqu?il est engagé prioritairement à ne pas perdre la face.

Ceux qui, à l?intérieur de l?establishment, rejettent les idées initiales du ministre vont trouver la parade. Il ne s?agit plus d?attaquer frontalement le projet de contre-réforme. Mais de proposer un nouveau projet qui, en faisant abstraction de toute la question du CPE et de l?élitisme, dresse un nouveau paradigme de l?éducation. «La réforme curriculaire se signale dans sa dimension holistique et inclusive. Tous les enfants ont droit à un support d?apprentissage. Il n?est ainsi plus question de parler d?échec. A la fin du premier cycle, à la Form III, on verra, comme c?est la tendance dans les pays modernes, que beaucoup d?enfants se dirigeront vers le vocational skilled training», fait remarquer un cadre de l?éducation.

La véritable réforme de l?éducation nationale va donc passer par une révision en profondeur du programme scolaire et avec l?introduction du principe de contrôle continu. «Il faut savoir si on est dans ces réformes de curriculum qui se font depuis les années 1970 et où le travail est superficiel avec la réalisation de nouveaux manuels scolaires ?» se demande pourtant un pédagogue.

Le CPE va disparaître

Pour ceux qui ont travaillé sur le document, il s?agit du contraire. On argue que les propositions sont concrètes et que la mise en application commence à se faire dès l?an prochain. Changer le programme d?enseignement (curriculum) implique l?identification de nouveaux objectifs dans un contexte évolutif, entraînant une redéfinition de l?école et des objectifs de l?apprentissage.

A défaut d?une rupture avec le A+ et la compétition féroce, les vrais réformateurs mettent donc l?accent sur un projet où le CPE va disparaître graduellement. «Le A+ va rester jusqu?à ce que le CPE disparaisse», confirme une source du ministère de l?Education. S?agit-il simplement de gagner du temps pour le gouvernement dans un dossier où il doit affronter une opinion publique hostile ? «Il est important de savoir que le Premier ministre ne peut mettre en oeuvre un projet qui a un prix électoral prohibitif pour seulement plaire à un groupe de personnes», analyse un observateur politique.

Un autre cadre de l?éducation va même plus loin. Pour lui, le Premier ministre n?a pas abandonné son ministre de l?Education. Mais il a voulu sur le court terme concilier les intérêts et les lobbies divergents. «On s?est assagi sur la question de l?A+ depuis quelque temps déjà», fait-il remarquer. On assure ainsi qu?avec le document Towards a quality curriculum-strategy, une solution de consensus a été trouvée.

Une man?uvre qui permet à tout le monde de sauver la face et surtout au ministre de l?Education de ne pas perdre la sienne. Nos interlocuteurs refusent de parler de volte-face du ministre mais ils cachent à peine leur satisfaction d?avoir pu promouvoir un projet qui va à l?encontre des intérêts défendus par les chantres de l?élitisme pur et dur. «De toutes les manières, la décision d?abolir le CPE est une décision éminemment politique. Et le calendrier reste tellement flou qu?on ne sait quand cela va effectivement se faire et sous quel gouvernement», relativise un ancien cadre de l?éducation. «A la différence de l?A+, il y a eu un véritable exercice de consultations avant la publication du document sur la réforme curriculaire. Le ministre veut se protéger davantage aujourd?hui», conclut une source du ministère.

Il ne s?agirait donc pas d?un simple calcul pour détourner l?attention de l?A+. Dharam Gokhool, selon de nombreux observateurs, a entamé sa mue. En faisant marche arrière, le ministre va enfin contribuer à faire avancer le pays.

REACTION

Le MMM estime qu?il faut agir vite

«Globalement positif.» C?est ainsi que le MMM juge le document stratégique sur la réforme du programme de l?enseignement. Il a été présenté cette semaine par Dharam Gokhool.

Mais pour Steve Obeegadoo, le secrétaire général du parti et précédent ministre de l?Education, il donne aussi raison à l?ancien gouvernement MSM-MMM. Et les propositions du document sont contradictoires avec celles du gouvernement et surtout incompatibles avec le système mis en place. «C?est le flou? Il y a des attentes», estime Steve Obeegadoo. Il insiste sur le fait que le MMM est prêt à soutenir les propositions du ministre de l?Education si elles sont appliquées dès 2007. Early schooling, pré-primaire, éducation à la santé, aux arts, à la citoyenneté, introduction de l?informatique dès le primaire? Les propositions vont dans le même sens que celles de l?ancien gouvernement : «Cela confirme tout ce qu?on a fait. Pa capav pa kontan.»

Mais Steve Obeegadoo relève aussi les «contradictions». «Même le conservateur (Suttyhudeo) Tengur l?a souligné.» Tant qu?il y aura le Certificate of Primary Education, il n?y aura pas de réforme possible. Il ajoute : «C?est la compétition qui dicte tout»? Le secrétaire général du MMM explique qu?il existe aussi une «confusion totale pour les parents, une inquiétude, un scepticisme»? Bref, il s?agit d?agir vite, dit-il, dans l?intérêt des enfants mauriciens. «Il n?est pas possible d?attendre encore trois ou quatre ans (?) le gouvernement a la responsabilité de dire ce qu?il va faire, quand et comment il va le faire.»

Thierry CHATEAU

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