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L?hommage d?Hervé de Sornay à Beejadhur

13 février 2006, 20:00

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Nous avons cherché ce texte, au lendemain de la mort d?Aunauth Beejadhur, dans la collection des journaux locaux d?il y a 25 ans. Il paraît, une quinzaine de jours plus tard. Les obituaires d?Hervé de Sornay se démarquent de ceux de ses confrères par leur profondeur, par leur sincérité, par la finesse et la beauté littéraire de leur écriture. Le compliment est d?autant plus grand que ses confrères se nomment Raoul Rivet, André Masson, Marcel Cabon, Robert Edward Hart, J.N. Roy, Beejadhur lui-même. C?est peu dire que l?hommage rendu par Hervé de Sornay à Aunauth Beejadhur est un modèle du genre car la fraternité qui s?en dégage n?a d?égale que l?élégance de style et le vocabulaire varié et approprié.

Les plus jeunes d?entre nous doivent savoir que tout devrait normalement séparer Sornay de Beejadhur. Celui-là dirige un journal où la direction politique est confiée à Noël Marrier d?Unienville (NMU), un journaliste mauricien, formé sur les bancs de l?extrême-droite française où sévissent Charles Maurras et ses semblables. De retour à Maurice, après la guerre 1939-45, NMU multiplie, dans le défunt Cernéen, les pamphlets les uns plus virulents que les autres, dans lesquels ils vouent aux gémonies les Mauriciens d?origine indienne et plus particulièrement leur leader, le Dr Seewoosagur Ramgoolam. Il n?a même pas l?intelligence de comprendre qu?en agissant de la sorte, il n?a fait qu?imposer à une majorité de Mauriciens son leadership incontesté.

Aunauth Beejadhur, colistier de Seewoosagur Ramgoolam dans le Nord depuis 1948, rédacteur en chef de son journal, Advance, est donc en droit de traiter Hervé de Sornay en adversaire, sinon en ennemi. Il n?oubliera jamais le confrère avec qui il a travaillé, côte à côte, au temps de la feuille commune, autrement dit, pendant les années de guerre où, en raison d?un inévitable rationnement du papier journal et des autres matériaux d?imprimerie, les trois principaux quotidiens de l?île décident de sortir sur une feuille commune. Celle-ci rassemble donc dans une commune rédaction Le Cernéen conservateur et de droite, Le Mauricien du centre et Advance le nouveau journal, formé à l?initiative du Dr Ramgoolam.

Cette feuille commune se prolonge après les élections législatives d?août 1948. Elle survit donc aux émeutes de Belle Vue Harel de septembre 1943, des grèves de dockers dans le port, des polémiques à caractère ethnique sur le régiment des blancs et sur celui de la population de couleur, à l?heure de la mobilisation générale pendant la guerre, le débat sur la nécessité d?une nouvelle Constitution, celle de 1947, les législatives de 1948 marquant un tournant politique sans possible retour en arrière. Mais écoutons plutôt l?hommage de Hervé de Sornay à son frère Aunauth Beejadhur, décédé.

Pas question de le laisser partir sans un ultime adieu. Il se souvient comme d?hier de cet ancien clerc d?avoué, abandonnant la basoche pour prendre la responsabilité du nouveau quotidien créé à l?initiative du Dr Ramgoolam. Il le connaît déjà pour être un digne disciple d?Henri Massis, l?auteur de Défense de l?Occident et directeur de La Revue Universelle. De Sornay est catégorique : Ramgoolam fait le bon choix. Beejadhur réussira à faire d? Advance le meilleur tirage des années 1950 et 60.

Il ne tarit pas d?éloges sur le ?coude à coude? confraternel du temps de la feuille commune. Il découvre en Beejadhur ?un parfait gentlemean? un confrère profondément respectueux de l?éthique professionnelle?.

Emouvant est l?hommage de Sornay pour ce journalisme collectif imposé par des raisons de guerre. ?Il n?y eut point d?orages dans le ciel de la feuille commune, lancée pourtant dans une époque tourmentée?. Il qualifie Beejadhur d? ?excellent compagnon? d?hôte toujours courtois et prévenant?. Il ne tarit pas d?éloges sur ?l?ambiance toujours favorable aux relations fraternelles et au labeur fructueux?. Il souligne : ?Pas un jour nous n?eûmes l?impression, Raoul Rivet et moi-même? d?être des intrus? (à la rue Dumat). Ils s?y sentent chez eux. Le choix d? Advance s?explique par le fait qu?étant un nouveau journal, il disposait d?un matériel neuf et de nouveaux caractères d?imprimerie. Cette ambiance confraternelle dément ceux qui parlent par avance d?échec et de ?mariage clandestin?.

De Sornay confirme que Beejadhur est opposé par tempérament à tous les sectarismes. Il déteste les antagonismes de race, de classe et d?idées. Il le qualifie par excellence ?le parangon de l?homme de bon vouloir, féru de paix, respectueux d?autrui?. Bref, toutes les vertus et qualité évangéliques et gandhiennes. Maurice Bedel le qualifie de marquis du XVIIe siècle.

Il s?attendrit encore sur la cordialité prévalant au bureau d?Advance. C?est pour mieux mettre en exergue la simplicité bon enfant et la modestie de Beejadhur. ?Il était de ces êtres à qui l?on peut se confier et se fier?. Il ajoute : ?Sa rectitude morale est profonde?. Il précise qu?à l?heure des divergences, c?est toujours Beejadhur qui permet aux trois journaux ?de ne pas basculer dans l?irrémédiable?.

Faut-il rappeler ici que l?expérience de la feuille commune s?inscrit en lettres d?or, non seulement dans l?histoire de la presse mauricienne mais aussi dans celle du multiculturalisme et de l?interculturalité mauriciens, d?autant plus qu?il s?agit probablement d?un fait unique dans la presse mondiale.

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