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L?esprit littéraire mauricien

14 décembre 2003, 20:00

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Si chaque écrivain mauricien contribue à une identité littéraire nationale en conservant sa singularité, tous sont liés les uns aux autres par ce qu?on pourrait appeler ?un esprit littéraire mauricien? ? un esprit collectif qui plane sur une littérature en train de se faire comme le montrent les diverses déclarations de nombreux écrivains qui ont participé récemment à diverses manifestations littéraires, telles les tables rondes autour de ?la littérature mauricienne dans le monde? (le 23 avril 2003), autour de ?la contribution de la Collection Maurice à l?enrichissement de la littérature mauricienne? (le vendredi 5 décembre), et la rencontre littéraire autour de la question ?l?écrivain mauricien aujourd?hui : approfondir sa communion ou cultiver sa différence?. (le samedi 29 novembre).

C?est un fait, comme l?a fait remarquer Lindsay Collen, qu??en dix ans, la littérature mauricienne a évolué en profondeur?. Cette révolution, en aval, toujours selon elle, a eu pour conséquence majeure le développement d??un regard critique sur la société mauricienne?. Il y a un ?projet de société? pour emprunter l?expression de Danielle Tranquille.

Dès l?aube de ce vingt-et-unième siècle, Issa Asgarally, dans sa revue littéraire Italiques n°7, attirait notre attention sur le renouveau de la littérature mauricienne qui aurait trouvé les perspectives de son avenir dans les problèmes de notre société. En amont, et selon Carl de Souza, elle découle de ce que ?dire est le métier de l?écrivain?.

Cependant, outre le fait que ?dire? est aussi ?manière d?écrire? ? puisque ?tout est dans la formulation? si l?on s?en tient aux propos de Barlen Pyamootoo ? il ne s?agit pas de dire n?importe quoi, comme nous le rappelle Issa Asgarally, paraphrasant Jean-Paul Sartre : ?écrire, c?est écrire quelque chose, mais pas n?importe quoi, car au fond de l?impératif esthétique il y a un impératif moral.? (Rappelons toutefois que vers la fin de sa carrière littéraire, Sartre est arrivé à la constatation que tout lien de la littérature à la morale est impossible du fait même que toute morale d?écrivain est impossible ? d?où l?inachèvement de ses Cahiers pour une morale.) Soit. Mais, il ne faut pas voir dans cet ?impératif moral? une classification des valeurs où serait fondée une éthique purement idéaliste. Car nos écrivains ne s?enferment pas dans l?illusion d?un idéalisme littéraire. C?est aussi le sens qu?on doit saisir dans les propos de Shenaz Patel lorsque celle-ci affirme qu??on est dans une culture de paraître, mais quand on écrit, c?est pour dire autre chose.?

Conditionnement

De là, on peut aisément déduire que tout lien de la morale à la littérature n?aboutit pas forcément à l?aliénation de l?écrivain. Le ?dire? qui constitue le métier de l?écrivain est ici ?devoir de dire? en tant que présence manifeste d?une liberté d?expression. Liberté qui va, chez Nathacha Appanah-Mouriquand, jusqu?à ?revendiquer le droit de ne pas avoir d?avis sur le grand thème?; liberté qui va jusqu?à faire de l?acte d?écrire un ?exil intérieur? dans lequel Carl de Souza verra la prédominance d?une ?exploration à l?intérieur des côtes, même si Maurice reste rattaché au reste du monde?.

C?est le résultat d?un processus inévitable du fait même que l?écrivain est conditionné par son environnement. ?Naître, grandir et vivre à Maurice ont conditionné mon regard d?écrivain?, dira Shenaz Patel. Un conditionnement qui favorise le retour à la mère patrie du sentiment de patriotisme que cette dernière a engendré : ?Bénarès, avoue Barlen Pyamootoo, est une déclaration d?amour à mon pays.? Nul doute, l?écriture tend à développer une thématique typiquement mauricienne.

Et c?est ainsi que ?les thèmes dans les nouvelles de la Collection Maurice, comme l?explique Sushilla Gopaul, sont très proches de la réalité mauricienne. Les choses ne s?évanouissent pas dans la nature, elles restent ancrées dans la mémoire et l?écriture fonctionne souvent comme une fouille dans le trésor caché de la mémoire?. Mais dans l?ensemble, selon les dires de Shenaz Patel, ?peu importe qu?il s?agisse de Maurice ou d?autres choses, il faut parler de ce que l?on ressent?.

Par ailleurs, cette mémoire ne se contente pas d?approvisionner le contenu littéraire uniquement de thèmes inspirés des idées vécues. Car, elle est elle-même nourrie de diverses langues puisque Maurice se situe à un carrefour linguistique où plusieurs langues se croisent et s?interpellent les unes et les autres. Il est donc normal, comme le signale Carl de Souza, que ?Maurice avance vers la coexistence des cultures, la coexistence des langues ? d?où le fait qu?il y a un rapport de l?écrivain à la langue?. Pas étonnant alors que ?chaque écrivain mauricien, comme le constate Khal Torabully, écrit avec sa mémoire linguistique?.

D?une part, cela a favorisé ?l?émergence d?une troisième langue, qu?est le créole? ? un phénomène linguistique qui, selon lui, a donné à la Collection Maurice sa spécificité de trilingue. D?autre part, cela a déclenché la nécessité de briser ce que Meera Vayapooree appelle ?l?hypocrisie du langage? ? une tendance qui consiste à croire qu?il faut écrire l?anglais comme les Britanniques et le français comme l?écrivent les Parisiens. D?où aussi la nécessité, préconise Khal Torabully, de dépasser l?académisme.

Il n?est pas nécessaire de creuser davantage pour comprendre que la littérature mauricienne est inscrite dans la mouvance vers sa singularité où entre ?approfondir sa communion et cultiver sa différence? le choix est vite fait. ?Aller vers la communion, déclare Bertrand de Robillard, c?est aller vers le troupeau?. Alors, ?ce qui compte, affirme Carl de Souza, c?est que l?auteur ?uvre en faveur de l?expression de sa singularité?.

?L?universel singulier?

Nous voilà parvenus à l?idée, suivant les propos mêmes de Shenaz Patel, que ?la littérature mauricienne se décomplexe?. Quelque part, c?est aussi le sens que contiennent les propos de Natacha Appanah-Mouriquand lorsque celle-ci déclare : ?il y avait autrefois de grands mots, il y a maintenant des mots simples qui racontent une belle histoire?. Chaque écrivain devient alors, comme le déclare Edouard Maunick, ?un cas unique?.

Pour tout dire, l?esprit littéraire mauricien peut se résumer de la manière suivante : tout en explorant l?intérieur des côtes, tout en brisant l?hypocrisie du langage, la conscience collective des écrivains mauriciens conduit la littérature qu?elle construit vers sa singularité à valeur universelle. Car, ?l?écrivain mauricien, nous rappelle Shenaz Patel, est aussi conditionné par le regard étranger?, du fait même que tout écrit exige une forme de reconnaissance qui n?exclut pas celle qui vient sous forme d??écho de l?étranger?.

En ce cens, et pour conclure avec Edouard Maunick, ?chaque auteur mauricien qui écrit un livre est un cas singulier qui universalise la littérature?. Qui aurait parié sur l?idée qu?un jour l?esprit littéraire mauricien embarquerait notre littérature, en si peu de temps, sur la voie vers ?l?universel singulier? de Kierkegaard ? Enfin, où qu?elle aille, vers l?individuel ou le social, vers l?intériorité ou l?extériorité, vers le singulier ou l?universel, la littérature ne fait qu?aller là d?où elle vient, c?est-à-dire vers elle-même.

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