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Les « veuves combattantes » d’Atjeh
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Les « veuves combattantes » d’Atjeh
De tous les programmes entrepris par des organisations non gouvernementales (ONG) dans l’immense chantier de reconstruction sociale en cours – pour de longues années encore – à Atjeh, leur travail n’est pas le plus visible, loin s’en faut. Il est vrai que les moyens dont elles disposent sont sans commune mesure avec ceux des grandes ONG qui ont peuplé le paysage dévasté des alentours de Banda Atjeh, chef-lieu de la province indonésienne la plus touchée par le tsunami du 26 décembre 2004.
De vastes panneaux un brin ostentatoires marquent les projets de réhabilitation des « grandes ». Tabrani Unis, qui a perdu son épouse et ses deux filles dans la catastrophe, n’est pas long à laisser libre cours à une certaine amertume : « La suspicion vous prend vite quand vous voyez toutes ces organisations planter leur drapeau… » Lui dort à même le sol du bureau qu’il a aménagé dans une maisonnette de la banlieue pour héberger « son » ONG, le Center for Community Development and Education. C’est l’une des organisations non gouvernementales fondées, localement, avant le tsunami et qui ont opté pour une entreprise pédagogique particulière dans la province la plus musulmane de toute l’Indonésie. Son objectif ?
« Empower women », donner du pouvoir aux femmes.Paradoxalement, dans cette région fortement musulmane, le terrain peut sembler plus propice qu’ailleurs. Première province islamisée d’Indonésie, Atjeh Darussalam, fondée en État autonome au début du xiiie siècle, avait à tel point intégré l’islam aux coutumes locales que plusieurs « sultanes » y régnèrent sans partage entre le XVe et le xviie siècle, à travers toutes les mutations politiques successives du royaume et sans la moindre contestation de leur autorité religieuse. Les femmes d’Atjeh ont inscrit plus de noms que les hommes dans l’histoire locale, au point qu’on a peine à distinguer le parcours politique de ce peuple et celui de ses héroïnes. Avec la création de l’Indonésie en 1949, leur statut social, rejoignant celui des femmes dans les autres provinces, s’y est lentement dégradé. Mais c’est une autre histoire…
Enfoncer le clou de la démocratie et de la décentralisation</B>
La mission de redonner du pouvoir aux femmes que Tabrani Unis s’est assignée peut sembler modeste dans son application. Elle consiste principalement à monter, grâce aux dons recueillis dans l’élan de solidarité internationale, des microfinancements « à 100 % destinés aux femmes d’Atjeh », veuves pour la plupart, afin qu’elles puissent mettre sur pied de petites « entreprises » – une ou deux employées – genre ateliers de couture, petits commerces généralistes, confection artisanale, etc. « Nous leur disons :
”Rêvez la vie que vous souhaitez pour les cinq ans qui viennent et proposez-nous un planning de remboursement.” Je pars du principe que les femmes sont exceptionnellement disciplinées dans ce qui touche au remboursement de l’argent emprunté. Dans 99 % des cas, le remboursement est opéré. C’est ce qui permet de fonctionner dans une transparence totale vis-à-vis des donateurs. »
Soutenir les femmes dans la micro-entreprise n’est pas un concept né du dernier tsunami, mais celui-ci semble avoir renforcé la détermination des mouvements associatifs dont c’était le cheval de bataille, comme l’Asppuk (acronyme indonésien pour Association pour l’assistance aux femmes dans les petites affaires) ou encore, en vue et déterminé, Kapal Perempuan, autrement dit le Bateau des femmes. Lancé en 2000, le Bateau (Kapal) – modestes bureaux dans un quartier populaire de Djakarta, bien plus modestes encore à Atjeh – ne se cache nullement d’une ambition politique : par le biais d’une « éducation alternative » auprès des femmes, il s’agit d’enfoncer le clou de la démocratie, de la décentralisation et d’un juste partage des pouvoirs « tout particulièrement en matière d’autonomie régionale » pour tenter d’en finir avec l’héritage des trente ans de la dictature Suharto, encore trop présent dans les institutions. Cela passe par l’éducation en microbusiness, en planning familial, en hygiène prénatale, mais aussi par du contrôle social : apprendre à former des intervenantes sociales capables d’imposer des règles de vie communautaire acceptables pour tous. « Nous faisons de la formation de formateurs », résument ces activistes.
À Atjeh, on l’a dit, Yanti Muchtar, directrice exécutive quadragénaire de Kapal, et son équipage bénéficient d’un terrain expérimental extrêmement favorable. Quand un parlement fut introduit dans la province sous Safiatuddin (1641-1675), 18 femmes (sur 73) y siégeaient. Des préfètes dirigeaient des départements. Dans les batailles navales pour le contrôle du détroit de Malacca comme dans la garnison du palais, des unités féminines brillaient par leur martiale présence.
Ces épisodes ont forgé la légende des « veuves combattantes » (Inong Bale) et de leurs régiments, souvent parce qu’elles avaient pris le commandement d’opérations militaires après la mort de leur époux dans quelque bataille. Mais, quand l’aventure coloniale prit de l’ampleur, au xixe siècle, ce sont encore les « héroïnes de la résistance » qui se recrutèrent contre l’envahisseur hollandais. Aujourd’hui, certaines d’entre elles demeurent l’objet d’un culte ambigu, peu encouragé par le pouvoir à Djakarta. Au tournant du xxe siècle, des femmes comme Cut Nyak Meutia ou Cut Nyak Dien commandaient des régiments d’hommes, et leur résistance empêcha la Hollande de jamais s’implanter sérieusement à Atjeh.
Au reste, le phénomène féminin militaire ne se limite pas à cette région. C’est une constante dans nombre de cultures insulaires en Asie du Sud-Est – comme dans plusieurs régions de Chine méridionale à forte tradition matriarcale. Il n’en est que plus frappant, ici, pour sa représentativité d’un islam nullement oppressif à l’égard des femmes à cette époque, et qui, au contraire, leur donnait toute leur place politique. L’irrédentisme traditionnel d’Atjeh qu’elles incarnent est tout autant inscrit dans l’histoire maritime de la Route des épices vers l’Europe que dans sa position unique – avant le transport aérien – de port de ralliement sur le chemin du pèlerinage à La Mecque pour le monde austro-océanique.
L’Indonésie moderne dut d’ailleurs, à son tour, se frotter aux Inong Bale. Après s’être arrangée pour glorifier la résistance atjehnaise dans le combat anticolonial, la république de Sukarno entreprit de s’approprier les ressources naturelles d’Atjeh sur un mode laissant de moins en moins de place à la culture locale. « Les femmes connurent alors une dégradation de leur condition qui les rabaissa au niveau des autres communautés de l’Indonésie musulmane », rapportent les Atjehnaises.
<B>« Une chance d’offrir une voie à la paix »</B>
Une raison qui ne serait pas étrangère au rôle attribué aux femmes dans l’insurrection des trente dernières années contre le gouvernement de Djakarta, et à laquelle un fragile accord vient de mettre apparemment fin. Plusieurs analystes indonésiens ont fait état de régiments d’Inong Bale dans les rangs des insurgés du GAM (Mouvement pour un Atjeh libre). Les « veuves combattantes » « sont les yeux et les oreilles du GAM », prétendaient des sympathisants de l’insurrection jusqu’au début de la décennie.
Dans les derniers jours de la guerre civile, quand l’un des chefs du GAM, Irwanti Yusuf, donnait rendez-vous à Banda Atjeh, il disait : « Venez donc à mon bureau. » À l’adresse indiquée, le visiteur tombait sur un jardin d’enfants peuplé de quelques marmots gentiment gardés par deux souriantes puéricultrices. Mais, à gauche du bâtiment principal, il y avait un autre baraquement, fenêtres masquées, hommes de troupe dans l’antichambre, ordinateurs et instruments de communication modernes dans le bureau. Bref, l’endroit ressemblait plutôt à un QG de guerre…
« Grâce » en quelque sorte, au tsunami, l’une des figures féminines emblématiques de la dernière insurrection atjehnaise – si l’accord de paix arrangé par l’entremise de l’Union européenne tient la route – restera sans doute celle de Cut Nur Asikin, une mère de trois enfants condamnée en 2003 à onze ans de prison pour haute trahison. Transférée à la prison de Lhok Nga, non loin de Banda Atjeh, l’« héroïne » a péri dans les décombres de sa geôle quand la vague a frappé. Irwanti Yusuf, qui se réfugia sur le toit d’un autre centre de détention où lui-même était retenu, raconte avoir vu « la prison lui échapper ».
Yanti Muchtar, qui pilote Kapal, pense que le traumatisme colossal résultant de toutes ces expériences dramatiques apporte « une chance d’offrir une voie à la paix ». Mais elle souligne combien ce fut « une catastrophe pour les femmes d’Atjeh, dont beaucoup se sont retrouvées sans mari et donc sans aucun revenu ».
Elle envisage maintenant une campagne de promotion du mariage mixte interconfessionnel qui est interdit par la loi. Une nouvelle « source de tensions », comme elle dit ? « C’est notre prochain combat. » Étranges retombées d’un tsunami.
<B> @ 2006 Le Monde –
Francis DERON – Distribué par
The New York Times Syndicate</B>
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