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Le premier Noël sans eux...
Pour les nantis, Rs 2000, c?est une pécadille. Le prix d?un ensemble élégant. Celui d?un parfum. Pour les démunis, une telle somme est une manne. Une Curepipienne au grand c?ur a réussi à égayer l?existence misérable des trois femmes de pêcheurs disparus sur les bancs de Nazareth en octobre dernier en leur offrant à chacune Rs 2 000.
Malgré son gros ventre qui l?empêche de se déplacer facilement, Nadège Abdool, un peigne à la main, se penche sur la tête d?une amie, assise à ses pieds. D?un geste, elle trace des raies dans la chevelure de cette dernière et sous ses doigts, les mèches rebelles se transforment en tresses africaines en vogue. Jocelyne Genave, assise en face avec des bigoudis roses sur la tête, en fait autant avec les cheveux de sa fille Josie. Derrière, Marguerite Francis donne la tétée à Jason, le fils de cinq mois qu?elle a eu avec son compagnon Victor Boulaye, porté disparu sur les bancs de Nazareth.
La conversation tourne d?abord autour de leurs difficultés à survivre à leurs conjoints disparus voilà exactement 72 jours et autour de l?indifférence de la majorité de leur entourage par rapport à leur malheur. Jocelyne Genave, qui était mariée depuis 13 ans avec Jocelyn, dont elle a eu quatre enfants, âgés de 8 à 18 ans, explique que « la famille kontan ou zis kan ou dres latab ek fer fet. Kan ou dan le bezoin, personn pa tande ».
Nadège Abdool a été obligée d?envoyer ses deux aînés, enfants d?Antonio Felicité, également disparu, chez leur grand-père à Rodrigues, car elle sait qu?elle ne pourra s?occuper d?eux quand le bébé naîtra en janvier. Elle a certes quelques rares parents à Maurice, « me sakenn get so zafer. Mo oblize fie lor sarite ». C?est aussi le cas de Marguerite Francis qui n?a d?autre choix parfois que de nourrir son fils avec des nouilles bouillies. « Parfoi pena zafer pou met ladan. Pa kapav fer narien. Mo fami sakenn pou li. »
« Mo piti pe rod bisiklet »
Depuis la disparition de leurs conjoints, ces trois femmes ont reçu un soutien du ministère de la Femme qui leur a offert des provisions. Noor Fishing, la compagnie qui employait leurs hommes, leur a fait récemment parvenir Rs 1 900 en prévision des fêtes, mais cet argent a vite été dépensé. C?est à la mi-janvier qu?elles iront jurer un affidavit en Cour suprême pour dire que leurs conjoints ne sont jamais revenus.
Le ministère de la Sécurité sociale verse une allocation de Rs 1 435 à Jocelyne Genave. Mais cette somme est engloutie par le transport de ses deux derniers enfants qui sont toujours scolarisés et par leur alimentation. Heureusement qu?elle n?a pas de loyer à payer puisqu?elle vit sur le terrain appartenant à sa belle-mère. Nadège Abdool et Marguerite Francis n?ont pas cette chance. La première, qui perçoit Rs 1 775 de la Sécurité sociale, doit payer un loyer de Rs 600. Pour Marguerite, c?est carrément le manque à gagner puisque sur les Rs 1 065 qu?elle reçoit, elle doit trouver Rs 1 500 pour sa location. « Mo bisin rod prete pou met lor la. »
Le mois dernier, l?Apostolat de la mer a payé leurs courses mensuelles et a même emmené Nadège Abdool faire une échographie chez un gynécologue privé. C?est ainsi qu?elle a découvert qu?elle portait un fils. « Antonio ti dir moi li ti pou donn enn nom me mo pa finn kapte nom là à lepoq. Maintenant ki li napli la, mo pou donn so zenfan so nom : Jean Tonio. »
Elles n?arrivent pas à croire qu?elles ne reverront plus l?homme qu?elles ont aimé. « Ti bisin fer test ar enn pirog kouma kot zot ti ete et gete si li coule. Tan ki pa fer sa nou pa pou kapav viv en paix e nou pou pense ki zot ankor envi kitpar. Dautan pli ki nou pa ti koz aukenn dernie parol », souligne Jocelyne Genave. En plus de cette absence, les fêtes s?annoncent ternes à cause du manque d?argent. « Pa pou ena lane pou nou », murmure Nadège Abdool. « Nou pa pou ena aukenn rol parski kas pena », ajoute Jocelyne Genave.
Alors, un immense sourire a éclairé le visage de Jocelyne Genave, quand elle a reçu les Rs 2 000. « Mo piti pe rod bisiklet. Avek sa kas la, mo pou gete ki mo kapav fer », déclare Jocelyne Genave. Nadège Abdool s?empresse d?empocher ses Rs 2 000 qui serviront aux préparatifs de son accouchement. La priorité pour Marguerite Françis est de payer son loyer pour ne pas finir l?année dans la rue. « Mem si rest moi Rs 500, mo pou kapav donn enn meyer manze Jason », dit-elle, surprise par ce coup de pouce de la providence.
Comme quoi, il ne faut pas décrocher la lune pour mettre un rayon de soleil dans un univers obscurci?
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