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Le fiancé de la pirate

5 août 2004, 20:00

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? Espérance Bécherel, chercheur de trésor : Le titre vous plaît ?

Je m?y suis habitué? Mais quelquefois ça m?agace un peu parce que je me sens le besoin de redéfinir ce qu?est un chercheur de trésor?

? Je vous écoute?

C?est un homme qui aime rêver et qui fait rêver. Le Mauricien est un chercheur de trésor dans l?âme. Le Réunionnais aussi.

? Les trésors forgent les destins d?îliens ?

Il faut le croire. C?est comme une tradition qui remonte aux temps où nos îles étaient fréquentées par des corsaires et des pirates. Dans la tradition populaire, on s?est toujours fait une image du pirate qui a la police à ses trousses et qui court cacher son trésor sous une roche. C?est loin d?être la vérité. C?étaient des gens qui savaient ce qu?ils faisaient. Vous savez, j?ai beaucoup lu sur les trésors, j?ai parcouru des tonnes de documents? J?ai beaucoup appris.

? C?était peut-être ça le trésor?

Bien sûr? Ce qui est sûr, c?est que le vrai trésor n?est pas l?argent. Mon trésor, c?est le livre que j?écris sur mes fouilles et qui m?ont demandé tant de recherches. Je vais le publier quand j?aurais trouvé le trésor. Je vais reprendre mes fouilles aussitôt que j?aurais assez de fonds.

? Pour vous donc, le trésor est là, vous n?avez aucun doute?

Indubitablement.

? Qu?est-ce qui nourrit cette foi inébranlable ?

Imaginez qu?un jour vous débarquez à Plaisance. Vous ne connaissez pas Maurice et vous prenez une voiture et vous roulez. On vous dit que vous allez voir une église dans un lieu appelé Curepipe, puis une autre appelée Saint Jean, puis vous allez voir un port dans un lieu appelé Port-Louis, puis un immense jardin appelé Jardin de Pamplemousses. Et vous arrivez à un lieu appelé La Cocoterie. C?est là qu?est le trésor. Et vous croisez effectivement tous ces lieux lorsque vous roulez en voiture. Avez-vous oui ou non raison de croire que vous êtes sur la bonne route? Je crois que j?ai répondu à votre question. Tous les indices que j?ai trouvés concordent exactement. J?ai fait le parcours et j?ai trouvé toutes les indications que j?avais sur mes plans? Je suis arrivé devant la porte en quelque sorte?

? Qu?attendez-vous pour l?ouvrir ?

Il me manque des fonds. Les travaux coûtent très cher. J?ai dépensé plusieurs millions jusqu?à l?heure. Il me faut encore de l?argent pour la main-d?oeuvre et le matériel. Des pompes, des marteaux-piqueurs, des appareils de plongée. C?est toute une organisation.

? Comment se présente la cave où se trouve votre trésor ?

Sur mes documents, il est dit que les pirates ont creusé une forteresse souterraine faite de pierres énormes, avec de faux corridors, de vrais corridors. Il faut chercher les indications dans tout ce dédale. En outre, cette forteresse a la particularité d?être tout le temps rempli d?eau. Car les pirates ont détourné une rivière qui se trouvait plus loin pour la faire passer dans le sous-sol de la forteresse. Tout ça avec des canalisations sophistiquées. Il faut pomper tout le temps si on veut avancer. Juste une diversion pour vous dire que les Américains n?ont rien inventé en construisant les coffres de Fort Knox, leur réserve d?or fédérale dans un souterrain avec de l?eau. Et si mes fouilles coûtent cher c?est parce qu?il me faut de grosses pompes submersibles. La forteresse se trouve à partir de six pieds au-dessous du sol et elle est inondée par un système de vases communicants qui ne monte jamais plus haut que ces six pieds. Sans eau, avec des pics et des pioches nous y serions arrivés depuis longtemps. A 80 pieds sous l?eau, avec mon équipement de plongée, j?ai trouvé encore des arrivées d?eau? Elle circule et part en souterrain se jeter à la mer en glissant sur des plaques de roches installées avec précision.

? Qu?est-ce qui pousse le jeune ingénieur-électronicien que vous étiez, fraîchement issu de son université britannique, à tout quitter pour se lancer à la recherche d?un trésor ?

C?est mon père qui a commencé les fouilles en 1932. Il est mort en 1945 et je n?étais pas à Maurice. J?étais à Londres, travaillant comme ingénieur. Un jour dans un rêve, il m?a dit : ?Ta place n?est pas ici. Tu dois revenir à Maurice chercher le trésor?. J?ai tout arrêté et je suis revenu.

? Vous avez aujourd?hui 79 ans, les rêves continuent ?

Oui. Mon père me dit de ne pas abandonner, qu?il y a un temps pour chaque chose. ?Tu es plus aguerri maintenant. Cela te sera utile car trouver un trésor, c?est avoir une énorme responsabilité sur sa tête.? Mais ça n?a pas été facile de tout quitter à Londres pour revenir ici. Je voulais acheter un bateau, car je faisais beaucoup de yachting en Angleterre et revenir à Maurice par mer, mais j?ai dû me résoudre à prendre l?avion. Quand je suis arrivé, j?ai pris les documents de mon père et j?ai commencé à travailler. Lui-même les avaient obtenus des Seychelles, pays d?origine de ma mère. Des papiers qui indiquaient un trésor à Baie-du-Tombeau. Et tout ça alors que des amis à lui, Delaître et Francois, habitant Baie-du -Tombeau, lui disaient qu?il y avait là un trésor? Lui possédait les papiers !

? ?Etrange coïncidence ?

Non, je ne crois ni aux coïncidences ni au hasard. Je crois dans le but. Nous avons chacun un but et une utilité. Et si vous réveillez votre utilité, alors tout s?ouvre devant vous. On ne peut pas appeler cela hasard.

? Votre utilité à vous, c?était de trouver ce trésor ?

Oui. Jusqu?à l?heure, j?ai trouvé l?indice principal qui est donc cette forteresse. Mon père avait trouvé de petits objets. Moi aussi. Notamment des tortues. Car les pirates venaient de l?île de la Tortue, un petit rocher qui en avait la forme au large de Haïti.

? Le jour où vous trouverez votre trésor, rendrez-vous la nouvelle publique ?

Si j?étais malin, je resterais tranquille. Vous savez, à Baie-du-Tombeau, depuis que je fouille des trésors ? cela fait donc 38 ans ? au moins trois trésors ont été trouvés dans le silence le plus complet. Je ne citerai pas les noms. Deux des personnes qui les ont trouvés ont pris leur butin et sont partis en Afrique du Sud. Un autre a acheté des terrains à Maurice. Un jour, vers 1984, il y a eu un travailleur de Caterpillar qui a trouvé des pièces d?or en fouillant un champ. Avant qu?il n?ait eu le temps de dire ouf, les autres travailleurs avaient déjà quasiment tout pris ! Quand on trouve un trésor, si on aime l?argent, il vaut mieux rester discret?

? Cela ne répond pas à ma question : qu?allez-vous faire quand vous aurez trouvé le trésor ?

Celui que je vais trouver est immense, considérable. Après de longues recherches, je sais maintenant exactement en quoi consiste le trésor et sa valeur. Mais je ne vais rien dire. J?ai des hommes de loi comme actionnaires et ils me conseillent de ne rien dire pour le moment. Un jour, vous savez, j?ai été voir le Premier ministre Sir Seewoosagur Ramgoolam et je lui ai tout expliqué. Je lui ai demandé de me venir en aide. Il m?a dit : ?Government cannot gamble !? Puis on a bavardé et il m?a dit : ?Si vous trouvez quelque chose, venez me voir tout de suite?. Vous savez, l?argent ne m?intéresse que dans la mesure où il peut être utile à accomplir certaines choses.

? Avez-vous déjà imaginé ce que vous ferez avec le trésor si vous le trouvez ?

Oui. Je ferais construire des écoles et des hôpitaux. Je m?y suis engagé?

? Envers qui ?

? Je dois créer une fondation qui oeuvrera pour des choses utiles.

? Etes-vous ce qu?il est convenu d?appeler un marginal ?

Oui, à Maurice je ne pourrais pas être autre chose. Un marginal, on a besoin de lui parce que quelque part, c?est un homme qui fait rêver les autres. Je suis un catalyseur de rêves.

? Ceux qui font rêver savent aussi rêver ?

Pas forcément.

? Dans sa chanson ?Le Far West?, Jacques Brel écrit ces mots qui devraient vous interpeller : ?Mon père était un chercheur d?or, l?ennui c?est qu?il en a trouvé?.

Il a raison. Il ne faut jamais arrêter de chercher, au propre comme au figuré. Selon mes recherches, il y a plus d?une centaine de trésors enfouis autour de l?île. Principalement le long des côtes. Par contre, Lapeyrouse, lui, a caché son trésor dans des cavernes à Curepipe Road. Je crois qu?il ne faut pas chercher un trésor si ce n?est pas le propriétaire lui-même qui vous le donne.

? Et vous avez rencontré le vôtre ?

Oui. Vous parliez tout à l?heure de rêves. Les propriétaires de mon trésor sont venus me voir en rêve. Plusieurs fois. C?est un homme et une femme. Lui est Hollandais, et elle, une Yéménite, une pirate qui s?appelait Marie Dieuleveut. Elle est connue sous ce nom aux Antilles. Les pirates cherchent des gens sérieux, non intéressés par l?appât du gain pour prendre en charge leur trésor. Ils y sont attachés. Et ils citent la Bible : ?Là où se trouve ton trésor, là aussi sera ton coeur?. Ils veulent que je retire ce trésor de terre. Ils me protègent. En 38 ans de fouilles, personne n?a jamais été blessé sur le chantier. Un jour, je travaillais sous une grosse pierre au fond du trou quand quelqu?un m?a fait appeler. Je suis monté le voir. Une minute plus tard un énorme éboulement a eu lieu exactement à l?endroit où j?étais. Je connais ces signes-là? Ce sont les interventions de mes amis pirates qui veulent me protéger. Vous comprenez, comme ils veulent voir leur trésor en sécurité, ils ne veulent pas qu?il m?arrive malheur.

? Ils viennent toujours vous rendre visite ?

Oui. Ils me rafraîchissent la mémoire? ils veulent que je garde espoir.

? Quand on s?appelle Espérance, a-t-on vraiment le choix ?

C?est vrai, que je porte un nom quasi-prophétique? Je sais que je vais bientôt trouver mon trésor.

? Vous avez 79 ans, il faudrait peut être se dépêcher un peu?

Je ne me fais aucun souci. Je suis en forme et je sais que je vivrai assez longtemps pour faire ce que j?ai à faire.

? La peintre Stina Bécherel, votre ancienne épouse, a peint un tableau de cette Yéménite dont vous parliez à l?instant. Comment s?est passé cette transmission d?informations ?

Je lui ai décrit le visage de la propriétaire du trésor tel qu?elle m?apparaît régulièrement dans son attirail de pirate, avec au loin des maisons yéménites. Stina et moi nous nous sommes rencontrés à Ibiza, où je faisais du yachting, nous nous sommes aimés? Nous sommes revenus à Maurice où nous avons vécu?

? Vivre sa marginalité, l?assumer, est-il une douleur ?

Non, je ne le crois pas. Ici, on appelle les marginaux des fous. Le Mauricien est un traditionaliste, vous savez, un peu bourgeois. Il est devenu ambitieux.

? Vous êtes comme Malcolm de Chazal, de religion swendenborgienne. Comme lui, vous êtes ingénieur de formation, comme lui, vous êtes un marginal, Avez-vous, quelquefois, l?impression de partager avec lui un destin similaire : celui de l?incompréhension ?

Cette conception swedenborgienne de la vie m?est importante. De la vie après la mort. Quand je vous parle de mes rêves, je veux vous dire que je suis quasiment dans le monde des esprits. Mais moi j?ai développé cela à l?extrême, ce qui fait que quand je mourrai demain, il n?y aura pour moi aucune transition? Ce sera comme un passage normal. Comme si, là, au moment où nous parlons, je traversais cette pièce pour aller dans l?autre pièce. Je connais les gens avec lesquels je vais cohabiter quand je serais de l?autre côté.

? Malcolm de Chazal est parmi eux ?

Non. Pour répondre à votre question précédente, je dois vous dire que seuls se rencontrent des gens qui ont des destins communs, comme vous disiez. Malcolm et moi nous avions deux univers. Mais nous avions des choses différentes à faire. Pour en revenir aux rêves, ils se déroulent dans une absence totale de la notion du temps. Donc, la mort ne devient qu?une continuité.

? Vous attendez quelque chose avant l?arrivée de ce que vous appelez la mort ? Aimeriez-vous que vos enfants continuent l?oeuvre commencée ?

La question ne se pose pas puisque je vais trouver le trésor avant de mourir. L?oeuvre finira avec moi. Cela doit être comme ça. Ce trésor m?a été confié.

?Un jour dans un rêve, mon père m?a dit : ?Ta place n?est pas ici. Tu dois revenir à Maurice chercher le trésor?. J?ai tout arrêté et je suis revenu.?

?Nous avons chacun un but et une utilité. Et si vous réveillez votre utilité, alors tout s?ouvre devant vous. On ne peut pas appeler cela hasard.?

?Je connais au moins trois trésors qui ont été trouvés dans le silence le plus complet. Je ne citerai pas les noms.?

?Quand je mourrai demain, il n?y aura pour moi aucune transition? Ce sera comme un passage normal.?

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