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Le déclin ou le sursaut
Le combat politique a tout de l?art militaire. Comme Napoléon, les chefs politiques disent: « D?abord on gagne, ensuite on voit! » Il y a quand même un hiatus : les électeurs ne sont pas obligés de se conduire comme des soldats embrigadés ; ils peuvent exiger qu?on leur explique à l?avance la raison de l'ordre de mission. Le moment est venu de poser la question.
À moins d?un an des élections générales, ceux qui s?apprêtent à nous solliciter doivent être en mesure de nous éclairer. L?alliance MSM-MMM ambitionne un deuxième mandat pour faire quoi ? Le bilan de son gouvernement est loin d?être glorieux. Plaiderait-il les circonstances atténuantes que cela ne changerait rien. Il avait, il faut qu?il l?admette, surévalué sa capacité à améliorer les conditions de vie de la nation. Mis à part quelques succès, les choses vont mal? Et cela suffit pour qu?en face, l?opposition travailliste se sente pousser des ailes. Elle s?imagine déjà à l?hôtel du gouvernement. Sans tenter de nous convaincre que Navin Ramgoolam sera, cette fois, ce qu?il n?a pas été lorsqu?il fut aux commandes?
Voilà ce que doit être le débat de la campagne électorale. Avec, en fond, une considération essentielle : la question économique. Elle est la seule qui vaille. Comment gérer cette douloureuse fin de cycle de la transformation industrielle inaugurée en 1982 ? Et surtout, quel est le nouveau modèle de développement susceptible de remplacer celui qui dépérit. Il n?y aura pas de miracle, il n?y en a jamais eu ; les circonstances, des hommes et des femmes, leurs choix ont fait l?île Maurice des vingt dernières années.
De la même manière, le nouveau contexte international, la qualité des leaders de demain, l?intelligence et l?originalité de leurs stratégies feront l?île Maurice des vingt prochaines années. Le déclin ou le sursaut, c?est l?enjeu de la prochaine bataille électorale.
Pour ne pas se laisser embobiner, il est utile de comprendre ce qui a été à la base de nos succès passés, et ce qui a maintenant changé. L?on verra que les recettes anciennes ne peuvent plus nous aider.
Ce qui a été généreusement qualifié de « miracle économique » dans les années 90 est en fait la résultante de nombreux facteurs tant locaux qu?exogènes. Le premier est politique : il est le constat, par un gouvernement travailliste affaibli en 1981, de l?échec de la stratégie économique poursuivie jusque-là et la décision courageuse de subir le choc d'un programme d?ajustement structurel. Trop tard pour empêcher la déroute électorale mais suffisamment tôt pour permettre au pays de repartir sur les bases nouvelles d?une économie plus ouverte sur le monde. Les circonstances sont alors extrêmement favorables. Les Hongkongais cherchent à délocaliser leurs usines pour baisser les prix et pénétrer les marchés européens. Maurice s?offre en plate-forme. Et ça marche. Des entrepreneurs, surtout asiatiques, affluent dans un pays qui se montre accueillant à l?investissement étranger. C?est le début d?une transformation économique qui propulse le pays dans la catégorie des nations nouvellement industrialisées.
L?intérêt de cette croissance est qu?elle a largement profité à la population. La création d?emplois et ses effets induits ont permis une amélioration sensible du niveau de vie dans l?ensemble du pays. Cette phase de développement industriel est maintenant terminée.
En vingt ans, le contexte international s?est totalement modifié. Sur le plan local aussi, les mentalités ont évolué. Les Mauriciens, qui s'étaient peu à peu adaptés à la discipline du travail d?usine, sont nombreux aujourd?hui à la refuser. D?un côté, des usines ferment, de l?autre, quand des emplois existent, les Mauriciens n?en veulent pas. Le modèle économique de croissance industrielle plus ou moins calqué sur l?expérience des pays du Sud-Est asiatique a montré ses limites.
De la même manière, la fin des préférences commerciales exigées par les nouvelles règles du commerce international mettent en péril une industrie sucrière qui n?a pas cessé d?en vivre, d?une manière ou d?une autre, depuis 1825. Il n?est pas dit que la réforme tardivement exécutée sauvera un secteur trop longtemps protégé, à l?extérieur, par les prix et asphyxié, à l?intérieur, par des charges sociales démesurées.
Comment sortir de cette crise de fin de cycle ? Il va falloir des hommes et des femmes d?envergure, des idées nouvelles, un dynamisme nouveau. Le pays se trouve à un carrefour ; le choix de la route à prendre est critique. S?il est mauvais, les conséquences sont faciles à prévoir : la stagnation économique, le dépérissement continu du réseau industriel, le ralentissement de la croissance, le chômage, la paupérisation. S?il est bon ? mais quel est le bon ? ? Maurice peut encore poursuivre la route du développement.
L?inquiétant, c?est que ces questions ne sont pas débattues. Ni la majorité ni l?opposition n?ont fait la bonne analyse, en tout cas publiquement. Peut-être un peu le gouvernement mais il marche à reculons. Pourtant, le problème crève les yeux : le pays est affaibli, asphyxié par la toxicité de nos conservatismes. Un n?ud de conservatismes.
D?abord, un gouvernement plus centralisateur et dirigiste que jamais. Son discours est libéral, sa pratique est jacobine. Il étouffe tout sur son passage, il veut tout contrôler, tout réglementer. Il multiplie les lois, il passe tout à la loupe, si bien qu?à la fin, il n?y a plus que les règlements et leurs inspecteurs? et rien à réglementer. Les investisseurs sont allés voir ailleurs, là où on ne les emmerde pas.
Ensuite, un secteur privé non moins conservateur, campé sur ses privilèges et ses acquis. Un secteur privé méfiant vis-à-vis de l?étranger et pourtant pauvre en ressources humaines, de celles, du moins, qu?il faudrait mobiliser pour passer à l?étape de haute intensité de technologie qui permettra au pays de tenir un rôle sur le nouveau marché global.
Une population, enfin, également conservatrice, culturellement réticente à prendre des risques, sans cesse à l?affût de faveurs, de privilèges et de protections occultes. C?est aussi à cause de cela que les richesses économiques restent à ce point concentrées entre les mains d?un très petit groupe. Il est en effet extraordinaire que malgré tous les patronages politiques qui ont été accessibles à des entrepreneurs nouveaux, il en ait eu si peu à s?en prévaloir. Démocratiser l?économie, c?est promouvoir l'éclosion de nouvelles catégories de capitalistes. Comme il y a peu de nouveaux entrepreneurs désireux de tenter l?aventure risquée du business, on est réduit à proclamer que la démocratisation économique, c?est casser les reins aux capitalistes historiques.
Voilà où nous en sommes. Sortir de ce carcan exige un nouvel état d?esprit. Abandonner des pratiques du siècle passé pour entrer de plain-pied dans la modernité. S?ouvrir aux nouvelles idées, aux technologies récentes, à l?importation de la matière grise qui nous fait si désespérément défaut. En somme, pour réussir la prochaine étape, Maurice doit cesser d'être mauricienne pour devenir une île-Etat internationale. C'est possible, il faut un leader.
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