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Le créole, une langue
Il y a deux manières d?aborder la question. Un certain lyrisme nous guiderait vers une kyrielle d?expressions imagées qui diraient la beauté de la langue créole. Un certain élan idéologique, par contre, nous attirerait vers la voie de la revendication. À Maurice, on s?épargne rarement le plaisir d?éviter ces deux voies minées. La langue créole est demeurée un fantasme de revendication à la fois idéologique et ethnique. C?est une réalité bien appauvrissante mais c?est celle à laquelle on a condamné cette langue jusqu?ici. Certains veulent y voir un symbole alors que d?autres s?évertuent à faire ressortir ses traits fonctionnels. Mais dans les deux cas, il y a eu une instrumentalisation de la langue à des considérations primaires et futiles.
Il s?agit bien-sûr de la Journée internationale de la langue maternelle. Au-delà du piège commémoratif que constituent de telles manifestations, c?est néanmoins une occasion de revenir à une question qui taraude tous les esprits qui veulent développer un rapport rationnel à la langue créole. Tant qu?il importe, aujourd?hui plus que jamais, de bien saisir les concepts. De quelle langue maternelle parlons-nous dans le contexte mauricien ? Et de savoir aussi si le créole contemporain peut être considéré comme la langue maternelle des Mauriciens ?
Car le cheminement de la langue créole est bien particulier. Née d?un contexte historique précis, grandissant au sein de la dynamique insulaire et s?inscrivant dans une contemporanéité hétérogène, c?est une langue qui se construit continuellement dans un rapport d?altérité. C?est une donne qui n?a pas changé.
Ce qui ne change pas non plus, c?est que la langue créole, comme toutes les langues, ne font que refléter un univers. Elle le construit. On a ainsi trop souvent tendance à oublier le signifiant au profit du signifié. Cet univers mauricien que construit aujourd?hui la langue créole est assez assymétrique et inégal. Il participe un continuum que mettent en scène des parlers divers, des modes d?expression artistique et des visions créatives et intellectuelles hétérogènes. Dans une telle complexité, des pays, qui ont compris que la langue peut être interrogée scientifiquement, ont mis en place des laboratoires qui étudient l?évolution socio-anthropologique et le processus de maturation ethnolinguistique des langues. À Maurice, on s?est contenté de théoriser ou de revendiquer alors que la langue créole reproduit toute la pluralité de notre histoire, ancienne et à venir. À la place, on a préféré s?enfermer dans des ghettos conceptuels.
Il est heureux que les générations actuelles, et ce sera encore plus le cas des générations futures, ne s?arrêtent plus aux dimensions rétrogrades du débat. Les langues, pour elles, se vivent et se laissent vivre. Elles sont certes souvent réduites à leurs fonctions utilitaires. Une langue supplémentaire, cela ne peut être qu?une chance de plus dans sa vie professionnelle. Mais il est aussi vrai que les langues retrouvent dans ces cas une autonomie qu?elles n?ont pas chez les idéologues identitaires qui tentent de les encastrer dans des formules réductrices. Assez souvent dans cet état des choses, les langues viennent aux individus pour les modeler sans qu?ils ne s?en rendent compte.
C?est aujourd?hui cette langue qui s?est débarrassée de ses oripeaux idéologiques et de ses connotations ethniques que nous célébrons. La langue maternelle mauricienne est une langue en éternelle construction, en constante déconstruction et en perpétuelle réinvention. C?est peut-être la seule problématique qui, du fait qu?elle a échappé à nos obsessions d?enclavement, est restée libre et surtout n?a pas subi les π de notre intellectualisme rédhibitoire.
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