Publicité

L?africanité dans l?Afrique littéraire décolonisée

1 février 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

?La meilleure chose qui peut arriver à la littérature africaine, qu?on lui foute la paix avec l?Afrique.?

Kossi Efoui, écrivain togolais

L?AFRIQUE a sa littérature. Et celle-ci est en nette expansion. De la négritude aux indépendances, depuis qu?un prix Goncourt fut attribué à René Maran (1921), la littérature négro-africaine ne cesse de se décoloniser et de se javelliser?

Déjà dans les années soixante-dix, les écrivains négro-africains qui avaient pour tâche d?assurer l?héritage culturel de leurs prédécesseurs, remettaient en question la notion de l?africanité. En 1977, Bernard Lecherbonnier publie Initiation à la littérature négro-africaine chez Fernand Nathan, dans la collection ?classiques du monde?. Dans cet ouvrage, il se livre à une étude sur les ?uvres qui vont dans le sens de la ?décolonisation culturelle? de l?Afrique. Il découvre que la langue reste le problème majeur dans l?Afrique de l?après-décolonisation. De nombreux écrivains se demandaient alors s?il fallait continuer à utiliser la langue française, langue de l?oppresseur, ou favoriser celle de chaque ethnie ?

Si certains écrivains noirs affichaient une nette préférence pour la langue française, chez d?autres le divorce commençait à s?installer entre eux et cette langue étrangère. Gérard Chenet, écrivain haïtien, racontait comment, enfant, il voyait dans l?intrusion du français ?la présence d?un gendarme?. Le poète marocain, Mostafa Nissaboury, déclarait que ?l?usage de la langue française, dans ma poésie, s?inscrit dans l?itinéraire d?un refus?. Dans son poème intitulé Trahison, le poète haïtien, Léon Laleau, exprimait sa souffrance et son désespoir devant la nécessité ?d?apprivoiser, avec des mots de France/Ce c?ur qui m?est venu du Sénégal?.

Ambiguité de la modernité

Aujourd?hui encore, ils sont nombreux ces écrivains négro-africains qui se réclament d?une ?modernité sans frontière?, qui marquent un recul, voire un refus de la mémoire d?esclave. Ils ne voient plus la nécessité de dévoiler leur condition de négritude au monde. Au Congo, les intellectuels sont presque unanimes à réclamer le label d?une ?littérature nationale? tout en condamnant la négritude. Chez beaucoup d?écrivains, l?image d?une certaine honte refait courageusement surface : à Haïti, l?écrivain Dany Laferrière affirme avoir ?senti une limitation? (peut-être pour ne pas dire ?humiliation?), lorsqu?il a pris conscience qu?il est noir de peau.

Kossi Efoui, écrivain togolais, affirme, lors de la seconde édition du festival du livre de Bamako (capital de la république du Mali), du 21 au 25 février 2002, : ?pour moi la littérature africaine est quelque chose qui n?existe pas [?] On peut identifier un arrière-plan culturel, mais ce n?est pas une question littéraire ? celle-ci est ailleurs [?] La meilleure chose qui peut arriver à la littérature africaine, qu?on lui foute la paix avec l?Afrique.? (source : Magazine littéraire, mai 2002, p. 100).

Pourtant, les choses ne sont pas si simples qu?elles en ont l?air. Et cela, dès le moment même où l?Afrique affirmait être décolonisée, c?est-à-dire dans les années soixante-dix. Dans ces années-là, Maryse Condé, Guadeloupéenne, enseignait la littérature négro-africaine à l?université de Paris X-Nanterre. Son point de vue sur la ?nouvelle? littérature africaine montrait alors que la décolonisation culturelle de l?Afrique, contrairement à ce qu?on pensait, n?avait pas tout à fait eu lieu. Car, l?indépendance politique n?a pas été suivie de l?indépendance économique.

Résultat : ?Les écrivains négro-africains cherchent en Europe leurs maîtres à écrire? et à penser?, écrit-elle. Ils étaient avides du regard européen. Leur revendication linguistique même s?était avérée utopique, car écrire dans les langues nationales n?était pas du tout évident.

Plus de vingt ans après, certains insistent encore pour replacer la littérature africaine dans son africanité, notamment en signalant l?ambiguïté qui prévaut entre le sentiment de déracinement et l?utilisation d?une langue étrangère. Franz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, décrit la situation de tout peuple colonisé devant la langue de la nation civilisatrice comme irréversible. Jean-Paul Sartre, dans ?Orphée noir?, écrit : ?quand le nègre déclare en français qu?il rejette la culture française, il prend en main ce qu?il repousse de l?autre?. Plus près de nous, Jean-Noël Schifano, directeur de la collection ?Continents noirs? chez Gallimard, déclare voir dans l?africanité ?la naissance de la première littérature mondiale qui dira l?humanité du XXIe siècle.?

Sans doute, les remarques et conseils de Maryse Condé retrouvent encore leur valeur du jour plus de vingt ans après : ?Trop de fausses valeurs encombrent notre univers littéraire. Trop de médiocrité prennent l?habit du génie. Il est temps de venir à plus d?humilité, et aussi d?effort véritable.? Pas étonnant alors que Valérie Marin La meslée faisait remarquer, dans son enquête sur ?l?Afrique, ici et maintenant? (Magazine littéraire, mai 2002), que les propos de Kossi Efoui ? qui réclame qu?on fiche à la littérature africaine la paix avec l?Afrique ? sont aussi audacieux que ses écrits dont ?la prose n?est pas complètement javellisée de son Togo natal??

Publicité