Publicité
L?abbé Pierre, la solidarité en héritage
Par
Partager cet article
L?abbé Pierre, la solidarité en héritage
«Gramersi bondié ine avoye sa missié là ? l?abbé Pierre, pou li aide banne dimoune malhéré couma nou. Si pa ti éna li, mo pa ti pou coné kot pou resté, moi avek mo fami », confie Guylaine Racheea, 40 ans, mère au foyer. Un foyer, justement, elle ne pouvait même pas y aspirer, deux ans plus tôt. Locataire à Triolet à l?époque, elle était quasiment à la rue lorsque son époux s?est retrouvé endetté. « Mo ser ti prend méb mais li pane payé. Mo bonhomme ti so garant, line oblizé payé. Sa fine coz nou ène gros problème, nou ti népli capav paye lacaz, pa ti pé coné couma pou fer pou lédycasion mo dé zenfants. Mwa mo fine fer ène l?opération, mo pa capav travay. Nou ti népli coné kot pou ale resté », relate-t-elle.
Désemparée, elle contacte le prêtre de la région, qui la dirige vers Edley Maurer, responsable du Relais d?Espérance à Pointe-aux-Piments. Ce projet a été lancé par l?abbé Pierre à travers sa fondation et les communautés Emmaüs. C?était lors de sa visite à Maurice en 1994 où il a effectué la pose de la première pierre de l?association.
« Le Relais d?Espérance procure un toit aux familles sans abri pendant deux ans gratuitement. Hormis la maison, nous les assistons aussi pour trouver du travail et les formons pour qu?elles économisent la somme qu?elles auraient déboursée pour la location, pour un plan d?épargne logement pour construire leur propre maison ou en louer une après les deux années afin qu?elles puissent être autonomes », explique Edley Maurer.
Celui-ci, également président du groupe Safire, qui s?occupe des enfants de rue, est au chevet des démunis, depuis qu?il a été inspiré par la philosophie du prêtre : « Quand l?abbé Pierre était de passage à Maurice, cela m?a fait comprendre que je devais sortir des bureaux où je travaillais pour tendre la main aux autres. Sa motivation m?a inspiré et c?est ainsi qu?est né le Relais d?Espérance. À travers cela, nous faisons de notre mieux pour que les familles qui n?ont rien, puissent s?en sortir. Nous continuons ainsi à propager la philosophie de l?abbé Pierre. »
Le défenseur emblématique des pauvres
Recueillant neuf familles à l?origine, le Relais d?Espérance assiste aujourd?hui quatre familles, dont celle de Guylaine Racheea. « Ene sans nou fine gagne sa lacaz là. Kan nou fine aménazé le 1er juillet 2005, mo pa ti pé croire. Aster là mo capav aide mo zenfant pou zot l?édycasion », indique-t-elle. Le soulagement est palpable au son de sa voix. Ce sentiment anime également Marie-Noëlle Ravina, 30 ans, une autre bénéficiaire du projet : « Mo éna cinq zenfants, nou pa ti éna assez cas pou payé Rs 2 500 locasion. Aster là nou énà ène l?abri, nou éna zis pou paye la limière. Nou fine rétruv lespoir et capav pense pou économiser pou nou gagne ène ti place pou nous après deux ans. »
Passé cette période, les bénéficiaires cèdent la place à d?autres familles nécessiteuses. Et c?est ainsi que le soutien aux sans-abri se perpétue ! Et que le Relais d?Espérance poursuit sa mission !
Outre l?appui aux familles enlisées dans la pauvreté, la chaîne de solidarité érigée par le défenseur emblématique des pauvres, s?étend également aux « tontons », les sans domicile fixe (SDF). En 1994, toujours, l?abbé Pierre a inauguré l?abri de nuit à Port-Louis, géré par Caritas.Noël Rivalland, un « tonton », de 59 ans, y est hébergé depuis 1997.
« Mo papa ek mo mama ine mort dans couvent. Mo pane coné meme, mo pa ti pé trouve zot. Mo fine travay gardien apré mone arrêté. Mo fine coumans dormi déhor, dan plas Kadafi, mo vire viré. Asoir mo dormi zis lor la moitié zoreil. Parfoi éna zéness ki vini, zotte zette can la bierre ou bien zot batte nou », se remémore-t-il.
Après quelque temps, il tombe très malade et se rend à l?hôpital. Mais le personnel refuse de l?y admettre, car il n?a pas de domicile et on lui prescrit des traitements. C?est grâce à un ami que Noël Rivalland connaîtra alors l?abri de nuit. « Mo vini dans tantot. Ici, nou gagne séki nou bizin. Kan mo lé, mo guette ène ti guitte télévision ou bien mo zoué carom, après nou éna banne la sam pou dormi », poursuit notre interlocuteur.
Au total, une vingtaine de SDF y sont pris en charge par une équipe d?animateurs et de bénévoles chaque soir.
« À partir de 17 heures, nous recevons les tontons défavorisés qui dorment normalement dans la rue ou qui ont parfois besoin de s?éloigner un peu afin de régler leurs problèmes. À leur arrivée, ils doivent prendre leur bain. Nous leur donnons des vêtements propres, leur parlons un peu. Puis, ils peuvent aussi regarder la télé, jouer au carom, aux cartes etc. avant que le dîner ne leur soit servi à 19 heures », explique Claudinet Jean-Louis, animateur depuis six ans.
Une tâche quelquefois rude
Mais la tâche se veut quelquefois rude. « Au départ, il y régnait un climat de violence, les tontons ne voulaient pas obéir à un jeune. Certains, ivres, ne voulaient pas écouter. Puis, nous avons instauré des règlements. Par exemple, si un SDF est saoul, il n?a pas accès à l?abri. Jusqu?au jour où il vient en toute sobriété », souligne Martine, animatrice depuis 13 ans. L?abri dispose de cinq chambres avec quatre lits à étages, pouvant accommoder huit tontons, et d?un espace pour ceux qui sont malades. Pour se sentir chez eux, ces derniers peuvent également élever des animaux domestiques et décorer leurs chambres.
Depuis trois ans, un deuxième abri de nuit a été aménagé à St-Jean. « Nous y accueillons également une vingtaine de SDF qui peuvent non seulement prendre un bain, se raser et dîner, mais aussi se confier aux animateurs qui sont là. Nous effectuons un travail pour les aider à trouver du travail et à se réintégrer dans leur famille. Dans le cas du Relais d?Espérance, nous avons pour l?heure aidé onze familles qui ont pu être encadrées, formées et réhabilitées. Cette action est l?héritage de l?abbé Pierre. Notre objectif et notre philosophie, c?est de donner un coup de main, mais aussi d?aider l?homme à se remettre debout », déclare Jacques Dinan, président de Caritas.
Grâce à ces petites actions humanitaires, beaucoup de sans-abri ont eu droit à l?espoir. À un toit, un peu de pain et de chaleur aussi. L?homme d?église s?en est allé, mais sa solidarité sera à jamais immortelle. Ses disciplies à l?étranger et dans notre île perpétueront la mission sociale.
LES AUTRES ACTIONS
Hormis le fait de procurer un toit, les liens de solidarité hérités de l?abbé ?uvrent également pour l?emploi et l?assistance financière ? une autre philosophie de ce dernier. Ainsi en 2006, le Relais d?Espérance a lancé une pâtisserie ? Cannes en fleurs ? à Pointe-aux-Piments pour permettre à plusieurs femmes défavorisées de la région et bénéficiaires du projet, d?y travailler.
De son côté, Caritas a introduit un fonds d?aide pour le logement et pour soutenir les familles en difficulté depuis 2006. « Ce programme vise à assister les familles qui ont des difficultés financières à travers des prêts sans intérêt et une possibilité d?échelonner le remboursement selon leur capacité. Cela peut s?étaler sur cinq à dix ans, selon leur rythme », affirme Jacques Dinan.
Pour certains, c?était un rebelle, un audacieux, un courageux ! Et pour d?autres, un homme d?Église controversé qui poursuivait une mission : se destiner aux démunis. De par sa force et sa ténacité, l?abbé Pierre a marqué l?histoire. De son vrai nom, Henri Grouès, il est issu d?une famille très pieuse et aisée de Lyon. Élevé dans le respect des valeurs chrétiennes, il reçoit la révélation à 15 ans. Il entre ainsi dans les ordres où il devient le Frère Philippe, avant son ordination en 1938.
Mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, il était résistant et avait comme nom de code Abbé Pierre, nom qui est resté depuis. Durant cette période, il a également aidé les Juifs à passer en Suisse. Après la guerre, il a été élu député de Nancy, et s?est engagé dans le combat contre les inégalités. En 1949, il fonde le mouvement laïc ? Les Compagnons d?Emmaüs ? et entreprend des actions pour la construction d?abris provisoires pour les sans domicile fixe et les exclus, entre autres. Bientôt, d?autres fondations et communautés des disciples d?Emmaüs voient le jour dans les pays du monde et le combat s?internationalise. L?abbé Pierre est alors consulté par tous les ministres de Logement. Il est également médiatisé, ce qui ajoute à sa popularité.
Mais en 1996, il y aura une ombre à son parcours ? l?affaire Garaudy. Il soutient le livre négationniste de son ami communiste sans l?avoir lu. Il doit donc s?excuser. Ayant quelques ennuis de santé, l?abbé Pierre continue sa lutte et intervient également dans la vie politique. Il soutient ainsi les Roms, menacés d?expulsion dans un bidonville et s?oppose à Nicolas Sarkozy. En 2006, il assiste à une séance de l?Assemblée nationale et suggère à Jacques Chirac de ne pas supprimer la loi de Solidarité et renouvellement urbains.
Surprenant, l?abbé Pierre publie également des livres dont le premier intitulé Mon Dieu? pourquoi ? où il parle de lui. Il y dénonce le célibat des prêtres et se dit favorable à l?ordination des femmes ainsi que l?homoparentalité. Dans le second ouvrage Avant de partir, il livre un genre de testament spirituel, et évoque ses pensées d?amour, d?amitié et de spiritualité, ainsi que les inégalités sociales. Il sort également un disque. Souffrant d?une bronchite, il a été admis à l?hôpital du Val de Grâce depuis le 14 janvier 2007. Il a rendu l?âme lundi à 05 h 25.
Publicité
Publicité
Les plus récents