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La presse écrite : perpétuel vecteur littéraire

25 septembre 2004, 20:00

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À l?occasion des Journées du patrimoine, le Centre culturel Charles-Baudelaire a organisé, hier, une table ronde sur le thème des traces de la mémoire collective. Il y fut question des relations existant entre la presse écrite et la mémoire commune d?une population donnée. Des orateurs ont mis en exergue le fait que les médias sont le reflet des multiples activités des principaux acteurs locaux dans tous les secteurs d?intérêt général. La presse écrite joue un rôle particulier et précieux. Elle ne possède peut-être pas la proximité et le contact direct qui sont les cartes maîtresses de la presse parlée. Elle se rattrape largement, par la suite, au niveau de la pérennité du message diffusé car « les paroles s?envolent et les écrits demeurent ». Les activités littéraires n?échappent pas à cette prépondérance de la presse écrite et leurs promoteurs ont intérêt à faire bonne impression aux journalistes afin d?éviter la mauvaise presse ou, pire encore, le silence médiatique. Les lecteurs des ?uvres littéraires ne courent pas les rues et les premiers contacts entre les nouveaux auteurs et eux, à travers les médias, sont souvent décisifs. Un blocage initial ne sert les intérêts ni des uns ni des autres.

La littérature française est peuplée d?anciens journalistes sinon de journalistes en activité. La plupart d?entre eux ont été des feuilletonistes, à l?instar d?Alexandre Dumas, d?Eugène Sue, de Paul Féval. D?autres, comme Angelo Rinaldi, ont été critiques littéraires avant d?occuper les premières places du panthéon littéraire hexagonal contemporain. D?autres enfin, tels François Mauriac, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, ont mené avec succès leurs doubles activités littéraires et journalistiques.

L?île Maurice n?échappe pas à cette règle mais dans une moindre mesure. On connaît peu d?écrivains à avoir d?abord publié leurs ?uvres littéraires dans les journaux avant de les faire paraître en livres. Marcel Cabon est l?exception qui confirme cette règle. Une belle exception qui nous vaut la publication en tranches feuilletonesques de chefs-d??uvre comme les Contes de Brunepaille. Charles Daniel publia, en 1887, dans le Mercantile Record and Commercial Gazette, un roman sur la crise sucrière, intitulé plutôt prosaïquement Scènes de la vie mauricienne .

On peut regretter une habitude confraternelle qui avait cours avant l?Indépendance et qui permettait aux écrivains de l?époque de s?entraider mutuellement, chacun acceptant de « critiquer », dans les principaux journaux du pays, la dernière ?uvre parue d?un confrère. Cela donnait souvent lieu à des séances d?encensement mutuel mais avait au moins le mérite de souligner, à l?intention d?un public plus vaste que les bibliophiles, les mérites d?une récente ?uvre littéraire.

<B>Pailler l?absence d?une veritable critique littéraire locale </B>

Le monde littéraire local est sans doute trop petit pour permettre l?épanouissement d?une critique littéraire digne de ce nom. D?une part, les auteurs font souvent davantage preuve de bonne volonté que de véritable maîtrise littéraire. L?absence de véritables maisons d?éditions avec ce que cela suppose de comité de lecture, de directeur d?édition, de directeur artistique, de correcteurs d?épreuves, de chefs imprimeurs, n?encourage guère une critique objective et se voulant sévère et impitoyable. Nos meilleurs rédacteurs littéraires n?ont pas toujours le temps de se livrer à une critique digne de ce nom des multiples ?uvres littéraires, de qualité inégale, paraissant au fil des mois. Nos institutions scolaires et a fortiori l?université de Maurice disposent d?un réservoir de professeurs et d?étudiants les plus doués qui pourraient pallier l?absence d?une véritable critique littéraire locale. Il semblerait qu?à Maurice l?art serait aisé et la critique difficile.

La bonne entente entre écrivains, maisons d?édition, libraires, critiques, lecteurs dépend en fait de plusieurs facteurs et de leur bonne ordonnance. Mais comme tous ces acteurs n?ont pas les mêmes intérêts, autant dire que grands sont les risques que l?entente ne soit pas toujours cordiale. Certains écrivains trichent quelque peu en répétant à qui veut les entendre qu?ils sont des génies méconnus, victimes de cabales et que tous ceux, qui ont pignon sur rue dans les cercles littéraires, se liguent contre eux. Nous devons les laisser à leurs illusions encore que notre génie national Malcolm de Chazal réussit, aujourd?hui encore, l?exploit posthume de faire croire aux gogos qu?il est un poète et un peintre maudits alors qu?aucun écrivain ou artiste mauricien n?a été autant médiatisé que lui. Ce faisant, ils nous font passer pour un peuple de demeurés. C?est un tableau dans lequel, malheureusement, trop de compatriotes contemporains, pourtant éclairés, semblent se complaire à les voir répéter ad nauseam les exagérations malcomiennes et à les voir prendre si aisément les vessies chazaliennes pour des lanternes.

S?il nous est difficile d?être bons juges en matière d?appréciation d??uvres littéraires récentes, de la présentation que leur concoctent des journaux complaisants et hospitaliers et l?embryon de critique qui peut en résulter, nous pouvons toujours nous livrer à un exercice plus fructueux. Nous pouvons, par exemple, feuilleter des collections de journaux, vieux d?une vingtaine ou d?une trentaine d?années (aisément disponibles dans nos meilleures bibliothèques publiques et municipales) et pousser la curiosité à lire ou à relire plus attentivement ce qu?on a pu écrire, en bien ou en mal, sur tel ou tel auteur, aujourd?hui confirmé ou complètement oublié.

Quelques exemples pris au hasard de certaines relectures pourraient aider à mieux comprendre la portée de ces propos.

Le 22 avril 1977, l?express rend compte d?une journée d?études de l?Association mauricienne des professeurs de français. Une cinquantaine d?enseignants y participent. Le président Daniel Koenig souligne les héritages complémentaires de l?Inde et de la France dans la littérature mauricienne et cite à cet effet l??uvre littéraire de Robert Edward Hart. Kissoonsingh Hazareesingh confirme que le poète de La Nef était d?une extrême sensibilité mais aussi un juge austère, exigeant, intraitable même à l?égard de tout ce qui ne correspond pas à son idéal de pureté et de perfection. Jacques Perrottet évoque l?expérience humaine et hartienne d?un homme blessé, d?un humaniste d?abord platonicien puis panthéiste, première étape de toute recherche hindoue, enfin mystique. Il conclut que cette dernière expérience lui permet, dans ses ultimes poèmes, de redescendre en lui-même pour y retrouver dans la lucidité, la poésie et la contemplation des sources de délivrance. Yves Cham Kam Long, directeur aujourd?hui de la Bibliothèque nationale et, à ce titre, conservateur d?un patrimoine littéraire local inestimable, parle du processus qui va de l?intuition et de l?imagination à l?expression artistique. Il conclut que la poésie est partout, que la poésie est liberté. Hart est la soif insatiable de beauté et d?homme divinisé. Pour Prem Benimadhu comme pour Hart, sauver l?art c?est sauver le monde, c?est retrouver le dialogue, la création de la nature par l?homme. Il est salutaire de savoir que de telles sources littéraires existent à Maurice pour peu qu?on prenne le temps de s?y régénérer.

Dans l?express du 19 mai suivant, Jean Georges Prosper définit la personnalité mauricienne à travers sa littérature. Il insiste sur le besoin d?identification et sur la quête d?identité culturelle qui obsèdent le Mauricien depuis l?Indépendance de 1968. La littérature est l?expression privilégiée de l?âme d?un pays et de son peuple. Une évaluation s?impose. Il y a aussi la mission de sauver de l?oubli les auteurs des textes littéraires qui n?ont rien à envier aux littératures étrangères. Le Mauricien est un métis culturel. Il est de culture mêlée. Interpénétrations d?hérédités, nostalgie de pays ancestraux, le dénominateur commun de la langue créole est les valeurs sous-jacentes d?autres qualités que le Mauricien partage avec le reste de l?humanité. L?exil est l?autre versant du patriotisme.

<B>La littérature : l?expression privilégiée de l?âme d?un peuple</B>

Le 26 juin 1977, André Masson évoque déjà un des points de départ de la présente chronique : la critique littéraire. Il décrit les deux tentations de la littérature mauricienne. Il n?est pas ce qu?il est convenu d?appeler un critique littéraire. S?il l?a été ponctuellement, ce fut l?effet du hasard. Encore que l?émotion n?est pas un critère de critique judicieux. Il ne veut parler que de la prose, en sachant que même là ses connaissances sont limitées.

Il possède suffisamment d?éléments pour pouvoir cerner les deux tentations littéraires qui s?offrent à tout écrivain en herbe. Tout écrivain mauricien est mal né. L?île le limite géographiquement. Les horizons sont surbaissés. Les aubes et les crépuscules sont brefs. La maladie de l?îlien tient à l?impossibilité de s?étendre intérieurement. Dès le départ, la menace d?un souffle trop court se fait sentir. Ce prisonnier cherche à s?évader en prenant le large à grands renforts d?adjectifs et adverbes. Le guettent et le menacent alors le faux cri, le lyrisme débraillé, l?accumulation. Il prend dix mots pour dire ce qui peut l?être en cinq.

Terminons avec cet extrait d?un poème de Cyril Gaëtan Lebrasse que publie l?express du 28 juillet 1977 :

Dans mon pays de flamboyantsJ?écris à la lueur des étoiles

Sur l?asphalte brûlant des rues

J?écris sur les murs de la cité

Sous les fouets millénaires de la vérité

J?écris avec le sang des filaos

J?écris avec des comètes

À la lisière du ciel

J?écris sur les brisants

Avec la force de l?Océan

J?écris ce que l?humanité n?a pas osé écrire

J?écris DEMAIN N?EST A PERSONNE.

Il se peut que Maurice soit un désert culturel mais notre Sahara contient de multiples oasis rafraîchissants que d?autres déserts pourraient lui envier. Ils ne figurent pas tous sur les cartes mêmes les mieux faites. Mais on y gagne toujours à pouvoir s?y désaltérer.

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