Publicité

La peur des enseignants de dénoncer

25 juillet 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Le drame est au quotidien. Des enfants subissant des châtiments corporels des parents. L?école, lieu où l?enfant passe une bonne partie de son temps, remplit, elle, mal son rôle. Les instituteurs et maîtres d?école sont, en effet, paralysés par la peur. Compte rendu.

Les cas de maltraitance corporelle existent. Les instituteurs et institutrices en sont conscients mais ils ne font pas toujours le choix de les rapporter aux autorités concernées dont la police, et la Child Development Unit (CDU). Les choses ne sont pas aussi simples qu?on pourrait le croire. Et la ministre de la Femme, Indira Seebun, peut être stupéfaite du silence de certains instituteurs. Mais ce serait succomber à des croyances simplistes. Dans la réalité, il existe des éléments qui doivent être pris en compte, autrement on continuera à reproduire les mêmes réflexes.

Un réflexe de silence, voire de complicité, qui, tout de même, n?empêche pas la Child Development Unit d?enregistrer une vingtaine de cas par jour. Le personnel enseignant du primaire dispose d?une hotline où ils peuvent anonymement rapporter les éventuels cas de maltraitance. Cela afin qu?ils n?aient pas à subir de pressions. ?Notre consigne au niveau des syndicats, c?est de rapporter les cas au maître d?école qui, lui, choisit de déférer l?affaire à la police ou à la CDU. Mais il est vrai que nous avons des difficultés à convaincre les enseignants à dénoncer?, explique Clency Kelly, président de l?Union of Primary School Teachers.

Des difficultés qui sont bien réelles surtout lorsqu?on sait que les instituteurs n?ont reçu aucune formation pour traiter de tels cas. Une vérité confirmée par l?Ombudsperson pour les enfants, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui rappelle aussi qu?elle travaille sur un guide pour mieux encadrer les enfants et sur le projet de Family Child Mentor. Au niveau de la CDU également, on travaille sur plusieurs initiatives dont une School Child Protection Policy, des séminaires de formation destinés au personnel enseignant et sur la désignation d?un travailleur social dans chaque école. Mais la CDU, il faut le rappeler, souffre d?un personnel squelettique. Ce qui explique que de la vingtaine de cas qui lui est rapportée, elle ne peut traiter que cinq par jour.

Le décalage entre la réalité et le discours est encore plus grand quand on prend en compte les appréhensions du personnel enseignant. C?est la peur qui transpire des propos des instituteurs. Entre la volonté de remplir son rôle et les conséquences que cet acte peut engendrer, il y a un sentiment de paralysie qui s?empare d?eux.

Une Liaison Officer qui travaille dans une école ZEP de la capitale témoigne de la complexité des faits. Comment s?en sortir lorsque des parents obligent une enfant de moins de dix ans à regarder des films pornographiques avec eux ? Comment encadrer les enfants issus de parents divorcés ou de familles reconstituées ? Comment traiter une fillette sodomisée à dix ans par un vieil homme de 69 ans et qui a attrapé le sida ? Comment parler à des parents qui réinventent les méthodes de maltraitance pour ne pas se faire repérer ?

?Les parents ont eux-mêmes été victimes?

Il n?y a que la volonté de cette Liaison Officer pour aider ces enfants. ?Mais il faut aussi savoir que les parents, eux-mêmes, ont été victimes d?agressions physiques et sexuelles. Que pour un bon nombre de cas, l?enfant est une victime sur lequel les parents expriment leur propre sentiment d?impuissance?, confie cette Liaison Officer.

La complexité de la problématique ne fait pas de doute. Le personnel enseignant non plus ne veut pas se trouver aussi vite sur les bancs des accusés. ?Malgré tout ce qu?on peut dire nous n?avons aucun contact avec la Child Prevention Unit ou l?Ombudsperson pour les enfants. Comment alors savoir si les choses vont se passer correctement. Il faut d?abord songer à donner aux enseignants les moyens de bien traiter chaque cas et non pas le traiter comme un éventuel coupable?, explique un instituteur de la capitale. Ce dernier confirme que la décision de procéder à un signalement est à la discrétion de l?enseignant.

?Nous sommes tenus à informer le maître d?école lorsqu?il y a un cas suspect. Mais cela implique aussi qu?il faille témoigner devant la police, donc se soumettre à de multiples contraintes administratives ou encore faire face aux pressions, voire aux menaces des parents?, nous confie une autre institutrice. Les instituteurs n?oublient pas le cas de harcèlement porté contre l?un d?eux par des parents suite à sa décision de les dénoncer pour violence physique sur leur enfant. ?N?oubliez pas non plus que le maître d?école peut choisir de taire une affaire parce qu?il ne veut pas que le nom de son école soit portée sur la place publique. Nous avons déjà nos problèmes. C?est sûr qu?on veut aider mais on ne ne veut pas se compliquer la vie davantage?, enchaîne cette institutrice.

Un ancien maître d?école confirme à quel point les choses peuvent ?se compliquer? pour le personnel enseignant et pour l?administration d?une école. Il nous relate un cas où il était amené à témoigner dans une affaire d?attouchement d?un instituteur sur des élèves. ?Dans cette affaire, j?ai été traité davantage comme coupable que comme témoins. J?ai subi toutes sortes de pression. Et des parents convoqués comme témoin, un seul a rempli ses responsabilités. Je comprends donc que les maîtres d?école et le personnel enseignant soient réticents à dénoncer dans des cas de châtiments corporels sur les enfants. Il y a une vérité à ne pas oublier : c?est que le profil des parents violents des quartiers spécifiques les porte inéxorablement à la violence. Alors, on pense bien aux conséquences?, raconte cet ancien maître d?école.

Au-delà des discours, la réalité des choses pousse à plus de mesure. Il n?y a qu?une victime. C?est l?enfant. Mais autour, c?est un système archaïque qui n?encourage personne à prendre ses responsabilités. Un système porté par des pouvoirs publics prédisposés à un discours politically correct, des institutions dépourvues de moyens pour agir efficacement, une école qui s?est limitée à sa mission académique et une masse de bonnes volontés qui se signalent par leur impuissance.

Publicité