Publicité
La musique classique à contre-courant
C?est sûr : l?altiste Bernadette Dodin sera dans ses petits souliers ce soir. Ce sentiment de dilettante, somme toute déplacé, n?est pas étranger à ses origines mauriciennes car c?est sa première prestation devant les Mauriciens.
Bernadette a pourtant tout pour plaire. Jeune ? 25 ans et toutes ses dents, jolie et talentueuse, outre un Diplôme d?études supérieures spécialisées (DESS) en administration et gestion de la musique, elle promène allègrement son alto dans de nombreux orchestres de France et d?Europe.
Ce qui lui manque, c?est cette infime dose de confiance qui lui permettrait d?abord de ne pas se cantonner à l?enseignement du solfège mais d?y adjoindre aussi celui de l?alto. Cette estime de soi lui ferait aussi comprendre qu?après s?être produite sur les plus grandes scènes d?Europe, la scène du Conservatoire François Mitterrand n?est après tout qu?une parmi d?autres.
Mais ne se départit pas qui veut de sa timidité et ce, d?un trait de plume. D?autant plus que Bernadette a fait quelques progrès en la matière car il y a deux ans encore, elle ne se produisait qu?au sein d?orchestres. Il lui faut peut-être encore un peu de temps pour quitter complètement sa coquille.
Ce manque d?assurance lui vient sans doute du fait que contrairement aux autres musiciens professionnels, notamment ceux du Quatuor Hexagone, qui ont commencé à s?initier au solfège et à la maîtrise d?un instrument à partir de l?âge de quatre ans, la jeune femme s?y est mise à huit ans. Son déclic pour le violon s?est produit sur le tard.
Le parent pauvre
Elle est de parents mauriciens à part entière. Sa mère, Geneviève, née François, suit son père qui est contre-maître, dans sa tournée africaine avant d?être envoyée en Grande-Bretagne pour continuer ses études. Serge Dodin émigre dans ce même pays à 19 ans avec pour tout bagage un diplôme d?infirmier. Geneviève François cherche des correspondants mauriciens. C?est par courrier qu?elle fait la connaissance de Serge avant de le rencontrer. Puis c?est le mariage.
Bernadette, leur enfant unique, naît 13 ans plus tard. Elle a cinq ans lorsque ses parents décident de s?installer en France. Bernadette, qui ne parle que l?anglais et le créole et quelque peu perturbée par ce déracinement, finit toutefois par s?acclimater.
Trois ans plus tard, elle assiste au mariage de sa cousine à Maurice. Lors de la noce, son grand-père, Rémi François joue du violon. Bernadette, transportée, décide d?en jouer aussi. A son retour en France, ses parents l?inscrivent au Conservatoire de Paris où elle apprend le solfège et le violon. Mais Bernadette a du caractère. Son professeur aussi. Cela donne lieu à des conflits !
L?élève ayant demandé à changer de professeur, elle est finalement envoyée dans une autre classe mais où on joue d?un autre instrument. Elle troque alors le violon pour l?alto. «L?alto, explique-t-elle, est le grand frère du violon. Plus grand de taille, il se situe entre le violon et le violoncelle. Question sonorité, le violon donne dans les aigus alors que l?alto est dans le registre plus grave et se rapproche davantage de la voix.» Fabriqué au 16e siècle, cet instrument a longtemps été considéré comme le parent pauvre du violon du fait que seuls les violoneux passaient à l?alto. Ce dernier finit par obtenir ses lettres de noblesse au 19e siècle. Ce qui explique que le répertoire pour alto est plus contemporain que celui du violon.
Bernadette se met à l?alto par paliers : d?abord 15 minutes avant d?y passer des heures. Elle est dirigée par Dominique Richard, altiste de l?orchestre de Paris. Parallèlement elle poursuit ses études académiques et elle réussit son baccalauréat littéraire.
Tout en continuant l?apprentissage de l?alto, elle passe avec succès son DESS en administration et gestion de la musique auprès de l?université de Paris IV Sorbonne. Elle y étudie aussi la musique du temps de Shakespeare. Son objectif : organiser des concerts pour des musiciens.
Bernadette se tire très bien d?affaire à l?alto. Elle joue dans plusieurs orchestres, notamment ceux des Jeunes Parisiens, des Musiciens d?Europe, Ch?ur et Orchestre des Grandes Ecoles jusqu?à sa rencontre avec Louis Fima, professeur au Conservatoire de Paris. «Il a débloqué quelque chose en moi. Je n?arrivais pas à m?exprimer en quatuor ou en trio car j?étais timide. Je crois que j?avais peur d?être jugée. Il m?a permis de m?extérioriser. J?ai compris alors que je peux jouer dans de petites formations et je me suis produite en concerts plus régulièrement.»
Cette révélation la libère : elle joue à trois et à quatre. Puis elle récolte les premier prix de formation musicale et d?organologie pour son mémoire consacré à l?alto.
Depuis deux ans, Bernadette enseigne le solfège au Conservatoire de Houilles en banlieue parisienne à des élèves âgés entre sept et 65 ans. C?est là qu?elle se lie d?amitié avec Dominique Bessette, directeur du conservatoire, Gaétane Herpe, professeur de violon et Romain Calibre, professeur de violoncelle. C?est ainsi que naît le Quatuor Hexagone qui se produit là où il est sollicité.
Il faut dire que Bernadette se démène pour obtenir des contrats de concerts. «Les quatuors sont très demandés mais c?est difficile de trouver des contrats en Europe car les musiciens des pays de l?Est nous font une rude concurrence. Etant moins chers, ils se vendent plus facilement.»
Jouer en quatuor implique une grande complicité entre les musiciens-interprètes. Complicité déjà partagée par le Quatuor Hexagone. «Aux répétitions, nous convenons des nos nuances d?interprétation mais le jour du concert, elle dépend beaucoup de notre humeur. Il se peut qu?une note soit plus triste ou plus gaie qu?à la répétition, plus longue ou plus violente. Cela peut donner un jeu différent de ce qui était prévu tout en conservant la base. Si je me refuse à enseigner l?alto, c?est justement parce que je ne veux pas imposer ma vision d?interprétation à un élève. Mes professeurs ne m?ont rien imposé. Je fais de même.»
On peut dire que le Quatuor Hexagone nage à contre-courant des autres formations de musique classique car ses membres veulent à tout prix vulgariser ce type de musique. «Il y a des mélomanes qui connaissent la musique classique et qui veulent qu?elle reste inaccessible. C?est insensé. Il ne faut pas avoir d?idées préconçues. Ce n?est pas parce que nous jouons du classique que nous n?aimons pas le rock, le r?n?b et les autres types de musique. Il ne faut pas nous emprisonner dans une époque. Notre objectif n?est pas de jouer seulement pour un public qui sait de quoi il en retourne mais plutôt de sensibiliser ceux qui n?écoutent habituellement pas le classique et leur faire y prendre du plaisir. Tout le monde peut aimer ce type de musique. On n?a pas besoin de la connaître pour l?apprécier.»
LA SOIF d?apprendre
L?objectif personnel de Bernadette est de devenir directrice de conservatoire. Elle a d?ailleurs commencé à postuler et elle attend des propositions. Le problème avec bon nombre de directeurs de conservatoire en France, soutient-elle, c?est qu?ils ont négligé leurs instruments au profit de l?administration et la gestion. «Ils ont sacrifié leur art. Etre à même de faire de l?administration et d?interpréter la musique permet, à mon sens, une meilleure compréhension des élèves.»
Au lendemain de son arrivée à Maurice il y a une semaine, Bernadette et les autres membres du Quatuor Hexagone ont animé un stage de musique de chambre avec des élèves du Conservatoire François Mitterrand, disposés à suivre ce cours après les heures de classe usuelles. Les professionnels se sont retrouvés avec 18 élèves âgés entre 12 et 19 ans. Ils ont été agréablement surpris par la réceptivité des petits Mauriciens et leur soif d?apprendre. «En venant nous produire à Maurice, ce n?était pas nous que nous voulions mettre en avant mais les élèves du Conservatoire qui vont jouer en première partie du concert et à qui nous avons expédié quantité d??uvres il y a tout juste un mois. Ils ont surtout choisi des morceaux pour trio et quatuor. J?ai été impressionnée car ils connaissent déjà leur partie. Nous n?avons eu qu?à travailler la musicalité avec eux. Et à l?issue de chaque session, ils posent des questions et en veulent encore. J?aurais souhaité que ceux qui veulent faire carrière dans la musique puissent se donner les moyens d?y arriver.»
Souvent, ajoute-t-elle, les parents y font obstacle, estimant qu?être musicien est un métier de saltimbanque. «Ce n?est pas vrai. On peut vivre de la musique même si c?est difficile. Pour le faire, il faut être talentueux et surtout avoir un bon carnet d?adresses. Sur les bons musiciens, ils choisissent surtout ceux qu?ils connaissent.»
Pour l?unique représentation de ce soir, Bernadette se dit fière de se produire devant les Mauriciens et devant ses parents installés à Maurice depuis leur retraite. Cela n?empêche pas ses appréhensions. Les ovations qui suivront sans nul doute après la prestation du Quatuor Hexagone devraient la convaincre que ses craintes étaient sans fondement?
Publicité
Publicité
Les plus récents