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La bohème plutôt que la « béhème »
Ce débat n?a pas mis deux jours à atteindre l?Annapurna de la niaiserie tartuffesque. Je veux parler de la polémique sur la BMW de monsieur Sithanen. Un ministre toutes options, déjà, c?était dur à avaler. Mais dans une berline surclassée, là, c?est affreux ! Pour tout dire, je ne vois pas comment la République pourrait se remettre d?un coup si terrible. On en viendrait presque à regretter la caisse noire d?Air Mauritius et l?affaire MCB-NPF. En ces temps-là, nous vivions des scandales certes, mais ils avaient une certaine tenue. Les indignés, de nos jours, sont partout, même dans des sujets d?une mesquinerie à pleurer, comme la « béhème » de Sithanen.
On en est là, à se noyer dans cet océan d?effroi, quand tout à coup, au coin d?un journal, on croise une autre actualité sur quatre roues nettement moins drôle : « La route a tué 76 fois en six mois. » Voilà. Conduire devient banalement mortel. Quelque part, ça nous ramène au sens des priorités humaines. Et à cette question à ceux qui nous gouvernent : quel doit être le quota de morts pour que l?insécurité routière soit un jour considérée comme un problème de santé publique ? Pour l?instant, on tourne à un cadavre tous les trois jours. Apparemment, ça ne suffit pas.
Alors, combien en faut-il ? Cinq ? Dix ? Plus ?
Ah, la bagnole ! Les gens sont hantés. Ils ne songent qu?à se payer des conduites intérieures et dès qu?ils sont au volant, ils n?arrivent plus à s?acheter une conduite tout court. A quoi sert en effet l?automobile ? A transformer le plus humble, le plus pacifique des Mauriciens, en une brute infantile qui tripote nerveusement son levier de vitesse comme un enfant de deux ans n?oserait plus malaxer sa girafe qui fait « pouit-pouit ». Cette violence du chauffard est associée à des structures fantasmatiques assez évidentes. Inutile d?être grand clerc pour repérer la signification phallique de l?automobile.
Vous ne me croyez pas ? Tendez l?oreille au baratin publicitaire. C?est limpide : la sensualité des formes, la puissance tapie sous le capot, la forme aérodynamique pour une meilleure pénétration dans l?air, j?en passe et des plus cochons. Et si ce fétichisme assurait un espace d?expression pour les frustrations du quotidien ? S?il jouait un rôle compensatoire finalement utile ? Nullement improbable. Ah ! je sais, on me dira que je retarde et que les constructeurs, désormais, pour vendre leurs monstres homicides et odorants, ne jouent plus que sur des images de douceurs, de rondeurs, de féminité. Parlons-en.
Maintenant, c?est simple, quand on entre dans une voiture, entre les air bags et les nouvelles lignes courbes, on a l?impression de s?asseoir, au choix, sur les genoux de ma tante Simone ou entre les seins de Pamela Anderson. Entendons-nous, j?ai pour elles deux le plus profond respect. Mais soyons franc : est-on vraiment sur les genoux de tante Simone ou entre les seins de madame Anderson dans les meilleures conditions pour faire attention à sa route ? J?en doute.
Aussi, pour en revenir à notre propos de départ, il faut pousser plus loin, monsieur Sithanen. Ce n?est pas seulement votre BMW 540 qu?il faut ramener au garage, c?est l?automobile qu?il faut supprimer. Osez ce vrai geste civique, ce virage qu?attend l?île durable, au moins dans la capitale. La route Royale sera réservée aux vélos, la place d?Armes aux rollers, les cortèges officiels se feront en trottinette électrique. Bref, la bohème plutôt que la « béhème ».
Sans chauffard. Ni embouteillage. Et ne connaissant plus comme seule pollution, que celles, nocturnes, qui sont, comme nos lecteurs de tempérament le savent, le fruit troublant des rêves heureux.
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