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Jean-Claude de l’Estrac, journaliste et écrivain : « Diego Garcia a été bel et bien vendue »

31 mai 2011, 20:00

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Jean-Claude de l’Estrac, journaliste et écrivain : « Diego Garcia a été bel et bien vendue »

Répondant aux questions de lexpress.mu, Jean-Claude de l’Estrac revient sur les conditions de la cession des Chagos aux Britanniques. Le journaliste et écrivain  vient de publier son livre «  L’an prochain à Diégo Garcia... » qui traite de la question.

« L’an prochain à Diégo Garcia... »  Est-ce l’ouverture  d’un nouveau chantier ou un document qui dit toute la vérité pour clore un dossier ?

Le dossier n’est pas clos, en tout cas pas le dossier d’un éventuel retour des Chagossiens dans leurs iles.  Le gouvernement du Royaume Uni sait que sa situation juridique sur la question de la déportation de la population indigène du territoire « britannique » du BIOT, est extrêmement fragile. Voilà pourquoi il continue à chercher un accommodement. Il pourrait passer par une réinstallation partielle de Chagossiens dans l’une ou l’autre ile de l’archipel.

Je viens d’avoir un échange avec David Snoxell, l’ancien haut commissaire britannique à Maurice, aujourd’hui animateur du Chagos Islands All Party Parliamentary Group à la Chambre des communes. Il affirme que ce ne sont pas les Américains qui ont exigé le dépeuplement de toutes les iles de l’archipel, contrairement à la thèse de l’anthropologue américain David Vine que je cite dans mon livre), mais plutôt des fonctionnaires britanniques par « excès de zèle ». Je ne le crois pas, les Américains avaient bien demandé aux Britanniques de « sanitize » les iles (c’est moi qui souligne). Mais si ce sont les Britanniques qui l’ont fait alors  une réinstallation de Chagossiens dans des iles situées à des dizaines de kilomètres de Diego Garcia, n’est pas une impossibilité.

En revanche, sur la question de la souveraineté de Maurice, je ne vois aucune issue. Le contentieux pourrait sans doute être référé à la Cour internationale de Justice, mais la règle est que les deux parties en litige doivent donner leur accord. Aucun Etat souverain ne peut être convoqué devant un tribunal international. Il doit donner au préalable son accord. Le Royaume Uni n’acceptera jamais que l’avenir de la base de Diego Garcia soit en quelque sorte décidé par le tribunal de la Haye.

Des commentateurs avancent que faire état de la position des dirigeants de Maurice sur la question des Chagos, dans les années 60, pourraient embarrasser le gouvernement actuel dans ses démarches pour réaffirmer la souveraineté mauricienne sur ces îles. Comment réagissez-vous à ces commentaires ?

D’abord de quelles démarches parlons-nous ? Si vous parlez du problème du parc marin, vous faites fausse route. Le tribunal administratif de la Convention sur les droits de la mer n’est pas habilité à se prononcer sur une question de souveraineté. Je crains d’ailleurs que ce tribunal se déclare incompétent car je ne vois pas comment il pourrait arbitrer ce litige sans poser au préalable la question de souveraineté sur les eaux de l’archipel. Sur cette question, sir Seewoosagur Ramgoolam avait fait une surprenante déclaration à l’Assemblée législative en novembre 1977, en réponse à une question parlementaire d’Amédée Darga. Il affirmait que depuis juillet 1971, le gouvernement britannique avait reconnu la juridiction de Maurice sur les eaux entourant Diego Garcia. Mais je n’ai pas trouvé cette information dans la plainte du gouvernement, je n’ai pas trouvé non plus une trace de cette reconnaissance dans les archives britanniques. C’est un point à approfondir.
Maintenant, chacun sait que depuis plus de trente ans, Maurice n’a pas cessé, comme vous dites, d’ « affirmer la souveraineté mauricienne » sur l’archipel, elle peut continuer à le faire, cette affirmation politique restera sans effet pratique. J’explique pourquoi dans le livre.

Sur une question de principe, l’Etat mauricien peut-il retrouver ce que ses dirigeants ont cédé, il y a plus de quarante ans ?

Comme sir Seewoosagur l’a lui-même reconnu à plusieurs reprises ici même et à l’étranger, Diego Garcia a été bel et bien vendue, sans guillemet. Les Britanniques et les Américains ont acheté les iles des Chagos. En vertu d’un Strategic Island Concept qu’ils ont élaboré dans les années soixante, les Américains ont acheté une centaine d’iles pour y installer des bases. Ce qu’ils ont fait à Diego Garcia, ils l’ont souvent fait ailleurs. Il reste cette vague promesse que les iles seront rétrocédées à Maurice quand les militaires n’en auront plus besoin pour la défense des intérêts occidentaux. C''''est-à-dire jamais.

Trois questions reviennent dans les débats relatifs aux  Chagos : la souveraineté de Maurice sur l’archipel, le retour des Chagossiens sur leurs terres et la présence d’une base militaire à Diego Garcia. L’enchevêtrement de  ces trois thèmes ne rend-il pas le dossier Chagos compliqué? Faudrait-il les traiter séparément ? 

En fait, les Britanniques traitent séparément la question. Ils continuent surtout à devoir traiter de la situation des Chagossiens en raison des lobbies, parlementaires et autres, qui sont actifs à Londres, où vivent d’ailleurs une petite communauté de Chagossiens qui ont obtenu la citoyenneté britannique. Maurice aussi semble emprunter la même voie malgré la contradiction de la posture. Quand nous soutenons le droit de retour des Chagossiens – revendiqué en vertu de leur statut de citoyen britannique – nous ne faisons pas avancer la cause de la souveraineté mauricienne. Mais nous le faisons quand même.
La question de la souveraineté mauricienne, elle,  n’est pas en train d’être traitée nulle part.

En ce qu’il s’agit de la base, les experts estiment que Diego Garcia est aujourd’hui encore plus utile aux Américains. Ils ne partiront pas de l’une de leurs plus importantes bases militaires au monde. Le bail qui lie les Britanniques aux Américains et qui arrive à expiration en 2016 sera certainement renouvelé.

Depuis peu, de nouvelles préoccupations sont venues s’ajouter au dossier Chagos : l’écologie, la division  de la communauté chagossienne et la présence d’autres puissances comme l’Inde dans les eaux autour de l’archipel. Pouvez-vous nous donner un éclairage sur ces aspects du dossier ?

Ces éléments ne sont pas vraiment nouveaux, sauf peut être le prétexte écologique. Et encore.

L’ile d’Aldabra qui devait abriter une base britannique a été finalement sauvée grâce à un puissant lobby écologiste au Royaume Uni et aux Etats Unis. Les Britanniques ont eu beaucoup de considérations pour les tortues géantes, mais bien moins pour les Chagossiens.

L’Inde était déjà une préoccupation majeure dans les années soixante-dix. La guerre indo-pakistanaise en 1971, l’explosion d’une bombe nucléaire indienne ont été des événements qui ont pesé sur la décision de la marine américaine de développer  la  base de Diego Garcia. Au départ, elle était effectivement destinée à être une station de communication.

Et quant à la division de la communauté chagossienne, elle est d’actualité depuis trente ans.

 

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