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Jean-Christophe Grangé : Les miraculés du Diable

19 mars 2007, 00:00

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Si le Diable existe, quel merveilleux personnage de roman policier il peut faire ! Puisque le genre, fondamentalement, se résume à l?affrontement du Bien et du Mal, pourquoi se contenter des subalternes, les représentants de l?ordre aux prises avec les hors-la-loi, au lieu d?aller à l?essentiel et de mettre en scène leurs incarnations absolues ? Dieu contre le Diable et que le meilleur gagne !

Les possibilités sont prometteuses et de nombreux romanciers, et non des moindres, se sont amusés à les explorer. Dans le cas particulier de l?intrigue policière, il y a tout de même un obstacle qui a toujours freiné le développement du polar eschatologique : le pacte tacite passé avec le lecteur qui, quelle que soit la complexité de l?intrigue, compte sur un dénouement n?outrepassant pas les limites du vraisemblable. Imaginons un meurtre commis dans un lieu hermétiquement clos où l?on retrouve une victime mais pas de coupable ? un exercice sur lequel des générations d?écrivains ont proposé leurs variations. On voudra bien admettre le serpent minuscule et très venimeux qui se glisse par un trou invisible, le gaz toxique qui filtre sous la porte, le système ingénieux pour refermer la fenêtre de l?extérieur, mais pas l?intervention surnaturelle d?une puissance transcendante. En aucun cas ! L?auteur y perdrait toute crédibilité et le lecteur ne s?y laisserait pas reprendre.

C?est précisément le défi que relève Jean-Christophe Grangé dans chacun de ses livres : imaginer une intrigue qui évolue sur un fil tendu entre le rationnel et le fantastique, pousser la logique dans ses derniers retranchements sans pour autant recourir aux facilités du deus ex machina. Les héros du Serment des limbes sont donc à la fois des policiers travaillant sur des enquêtes criminelles et des sortes de théologiens engagés dans un bras de fer avec les puissances du Mal.

Deux amis, Luc et Mathieu, sans doute prédestinés par leurs prénoms d?évangélistes, se lient d?amitié au collège Saint-Michel de Sèze, avant de se lancer dans la théologie. Après un détour traumatisant par l?action humanitaire, à Kigali pour l?un, à Vukovar pour l?autre, les deux amis se retrouvent et décident, inspirés par sainte Thérèse d?Avila ? ?Je meurs de ne pas mourir? ? de changer de terrain d?action. ?On a quitté toi et moi le matérialisme pour vivre dans le sillage de Dieu. Mais cette vie spirituelle est un nouveau confort. Maintenant, il est temps de quitter cette foi rassurante. On doit mourir encore une fois, Mat. Tuer le chrétien en nous pour devenir flics. Nous salir les mains. Traquer le Diable. Le combattre. Le comprendre. Au risque d?oublier Dieu.? Voilà des policiers atypiques.

L?affaire démarre avec le suicide de Luc, événement inconcevable pour un chrétien aussi fervent et que Mathieu va tenter de comprendre en reprenant les dossiers sur lesquels travaillait son ami. Il découvre un trafic de drogue, des cadavres dans un état de décomposition inexplicable ? la tête est encore chaude et le bas du corps putréfié et grouillant d?insectes qui ne peuvent logiquement avoir eu le temps de coloniser la charogne ? et des rescapés de la mort clinique.

On retrouve, ici encore, des expériences limites que l?on désigne par les termes anglais de near death experiments et que les progrès des techniques de réanimation rendent plus fréquentes. De plus, même sans évoquer ?les pages magnifiques de Huysmans à propos de Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d?Arc, mystique passionné, devenu tueur en série?, Jean-Christophe Grangé n?aurait aucun mal à nous convaincre que le fanatisme religieux peut provoquer bien des folies. En mêlant le suspense d?une intrigue policière aux interrogations partagées sur la mort, il parvient même parfois à susciter un frisson métaphysique.

© Le Monde 2007. Distribué par The New York Times Syndicate

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