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Identités anarchiques

12 novembre 2006, 00:00

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Plusieurs identités co-existent en chacun de nous. Aussi diverses que la couleur, l?origine, la religion, la fortune, l?occupation, le statut familial, la manière de vivre et tout ce que vous voudrez. Parmi ces identités qui se chevauchent, il n?y a pas de « d?abord » ; il n?y a pas « d?après » ; nos identités sont les nôtres « à la fois ».

Senghor : « L?avenir est au métissage. » Mais déjà, au présent, il y a de plus en plus de sang-mêlé (curieux singulier). C?est mathématique : le métissage s?additionne ; il ne se soustrait pas. Combien reste-t-il de blancs blancs et combien de noirs noirs ? Question sans réponse. Les « pisseuses de généalogie », comme les appelle Garcia Marquez, en remontant dans le passé, choisissent la branche la plus favorable, selon les circonstances. Abraham Lincoln, président américain anti-esclavagiste, rappelait (pour tous les temps et tous les pays) : « Je me moque de votre grand-père, celui qui m?intéresse, c?est son petit-fils. » Cavalli-Sforza, généticien, a établi, à partir de ses tests savants d?ADN, que les Européens sont à 60 % originaires d?Asie et à 40 % originaires d?Afrique (Tiens ! Avale ça !)

Mais ce qui préoccupe beaucoup les gens en ce moment (dehors, comme à Maurice), c?est la religion. Or, d?abord, l?évidence, c?est que l?on naît « par hasard » et même « contre son gré » dans telle ou telle religion. Il n?a aucun mérite personnel. Sous la pression culturelle du groupe dont ils sont originaires, peu de gens, lorsqu?ils sont devenus adultes, sont capables de choisir, et choisissent, une autre religion à leur goût. La conversion est mal vue ; en Afghanistan, il y a quelque temps, ça a failli coûter la vie, « la sienne », à un converti. Pour la majorité, même lorsque la sincérité de la foi est relative, on n?est pas très enclin à changer de camp. Il y a aussi la grande masse des athées, jamais dénombrée, suffisamment respectueuse de la personne pour ne pas « prosélytiser ».

Conformément à une constitution pondue par un « mixed-up kid » et entérinée par passivité et habitude, la population mauricienne est obligée à se répartir en communautés selon des critères hypocritement souples : celui de la religion pour les musulmans et les hindous, celui de l?origine pour les Sino-mauriciens, et celui du « way of life » pour une certaine population générale particulière. Chaque recensement, en cloisonnant les citoyens mauriciens dans ces compartiments commodes, escamote le fait d?être mauricien et met en exergue nos différences. Ces statistiques de la division sont ignobles sous couvert d?objectivité.

La perception subjective, il faut l?admettre, n?arrange pas les choses. Le paraître est plus important que l?être. Si on vous disait que X, recensé population générale particulière, a une grand-mère indienne : que Y, recensé musulman, a une mère créole ; que Z, recensé catholique est un non-croyant, vous reconnaîtriez, en fouillant dans votre mémoire, que XYZ ne sont pas des cas isolés.

Le seul constat unificateur, parmi les identités plurielles de tout un chacun, est celui d?être né à Maurice, d?habiter Maurice, et d?avoir un passeport mauricien. Le seul, parce que jusqu?à présent, cette évidence ne nous incite pas à rechercher d?autres éléments de cohésion. Citoyen du monde est une notion d?exception. Car on n?habite pas le monde et le cordon ombilical n?est pas enterré ailleurs que dans son pays natal. Dans le million et un tiers de Mauriciens, la grande majorité de personnes ne seraient pas ce qu?elles sont si elles étaient nées ailleurs. L?Etat est mauricien, sans ça, il n?existerait pas. C?est en son nom que les infrastructures, les appareils fiscal et éducatif, la justice s?appliquent au citoyen. C?est parce qu?il focalise cette généralité qu?il peut plus gravement trahir. L?Etat qui fomente, attise, corrompt, est un traître. Il faut gérer les identités plurielles qui s?agitent en chacun de nous ; la liberté de pensée, de croyance, d?expression et d?association garantit la particularité de l?individu dans sa vie intérieure et sociale. Le déséquilibre survient quand une identité supplante et abolit les autres et devient l?identité « d?abord ». Nous vivons dans des temps où prévalent les technologies de pointe, la télévision « live », la traduction des langues ; le « curry » est devenu le plat national des Anglais ; le piment a été introduit en Inde de l?Amérique.

Chacun peut choisir entre les identités qui divisent et celles qui unissent. La citoyenneté est, par définition, ce qui unit. La constitution mauricienne est pleine de branches mortes que les politiciens ont arrosées et arrosent encore. Le recensement est une division par contrainte. Comble d?ironie : vous connaissez le « gag » : « les Mauriciens sont solidaires quand ils se trouvent à l?étranger ». Aspirent-ils à un monde à l?envers où tous vivraient à l?étranger ?

Périscope

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