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Entre ombres et lumières

22 janvier 2007, 00:00

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DELHI

<B>Arnaques et archives</B>

D?abord une mise en garde. C?est un leitmotiv. Il faut se méfier des chauffeurs de taxi, des autorickshaw et des agences organisatrices de tournées. De même les petits hôtels considèrent leurs clients comme leur propriété. Autant donc rester sur ses gardes. La méfiance s?installe. Cette capitale, faite de grandes avenues et de bureaux administratifs, est un peu froide. Il faut se donner le temps de la découvrir. Mais déjà on sait que l?expérience sera différente de ce qu?on peut avoir connu ailleurs, dans d?autres villes et villages. Delhi reste encore une promesse qui ne se matérialise pas.

À l?image de ce chauffeur de taxi qui réclame Rs 100 indiennes pour un trajet au bout duquel il va insister pour Rs 600. À l?image de ces responsables d?un hôtel qui surveillent le moindre de vos allées et venues comme s?ils étaient tenus d?être au courant du moindre de vos mouvements. Serait-ce cela la culture ?punjabee? ? ?Les gens à Delhi ne respirent que l?argent. Ils n?ont que cela en tête. De surcroît, ils peuvent se montrer agressifs lorsqu?on ne cède pas à leur chantage?, confie un Népalais qui se dit victime de la tartufferie de Delhi.

Cela refroidit les ardeurs. Mais il ne peut certainement pas y avoir que cela. Ainsi débute une sorte de ?yatra? ?cuménique. Un pèlerinage chez les Gandhi, notamment chez le Mahatma et Indira. La visite dans la dernière demeure du Mahatma est un moment d?émotions absolues. C?est un euphémisme que de dire que c?est un privilège de passer dans la chambre que le Mahatma a occupée durant les derniers mois de sa vie. C?est une étrange impression. Celle d?un sentiment fugace de tutoyer l?histoire, la grande Histoire. Dans le jardin de cette demeure, on frissonne à l?approche du site exact où on a tiré sur lui.

<B>La capitale a tant de choses à dire... </B>

Autre moment inédit. Celui où une douce errance nous emmène dans les couloirs de la maison d?Indira Gandhi. La mémoire fige l?image de son bureau de travail, du salon où elle recevait ses invités et cette allée où elle a été assassinée. La même maison où son défunt fils Rajiv a également vécu. Delhi, c?est aussi ces tragédies propres à la famille Gandhi.

Aujourd?hui les donnes politiques ont changé. Le Congress I ne fédère plus autant alors que le BJP est devenu une force incontournable de la scène électorale. Mais comme il est moins question de politique ici que d?histoire, on préfère s?arrêter à des monuments comme le Red Fort où les Moghuls ont laissé une empreinte indélébile en Inde. Ou encore le Gate of India qui se dresse devant la résidence du président de la République. Autant de majestueuses architectures qui évoquent l?Inde des splendeurs ahurissantes. C?est aussi à Delhi que le mouvement Bahai?e a construit l?un de ses plus beaux temples.

Delhi, c?est cette Inde-là. Celle d?une froideur qui brûle. D?une animation typique de la Grande péninsule. C?est aussi l?Inde des grandes épopées. À Delhi plus qu?ailleurs, on retrouve ces fresques qui ornent les musées racontant l?aventure des valeureux et héroïques. Et ils sont nombreux qui, d?une manière ou d?une autre, ont fait avancer la lutte pour l?indépendance, ont contribué à donner une forme à la ?Bharat Maa?.

Après quelques petites mésaventures, on finit par se laisser enivrer par Delhi. La capitale a tant de choses à dire que nous finissons par perdre notre parole?

MUMBAI

<B>C?est comme au cinéma</B>

Premier plan. L?aéroport international de Mumbai. Premier choc. L?odeur pestilentielle s?est atténuée. On assiste impuissant néanmoins à une agression de moustiques. Ils sont des milliers. On pense immédiatement au chikungunya, à la fièvre dengue. Autour de soi, les chauffeurs de taxi sont impassibles. Ils doivent trouver ces étrangers bien étranges. Pris de panique, ceux-ci sortent leur pléthore de crèmes anti-moustiques. Le taxi file déjà vers la ville.

Deuxième choc. Les favelas qui assiégeaient les abords de l?autoroute en sortant de l?aéroport ont disparu. Il est toujours difficile de distinguer entre poussières, pollution et le ciel. Mais on sent confusément que quelque chose a changé. Mumbai, la ville du chaos et de tous les excès se serait-elle assagie ? Elle est certes toujours bouillonnante de vie. Cependant, on sait qu?il n?est question de ce capharnaüm abasourdissant. Plutôt, on se laisse surprendre par les nouvelles routes, les nouveaux immeubles, des gratte-ciel flambant neufs?

Explications du chauffeur de taxi : ?Seuls les nantis peuvent se permettre ces nouveaux appartements. Pour le reste, tous ceux qui squattaient les trottoirs et autour des ponts et du chemin de fer, on essaie de les caser dans de petits logements.? Comme pour toutes les grandes villes, Mumbai raconte la même histoire des plus riches et des plus pauvres.

On pénètre le centre-ville. L?Inde est à portée de main. Elle va se livrer. Les yeux pétillants de curiosité, on regarde autour de soi. Un monde carte postale s?ouvre à soi. L?hôtel Taj flirte toujours avec le GateWay? Des étrangers et des touristes indiens mitraillent le cadre avec les appareils photos. Ici comme ailleurs, on veut immortaliser une posture. Arrêter le temps. Conquérir l?espace dans un monde en construction. Parce que cette Inde-là va continuer à changer rapidement. Peut-être malgré tout que Mumbai restera une merveille d?élégance avec cet accent béotien typique des villes mythiques?

On n?en est pas encore. Autant ne pas trop se projeter dans l?avenir quand le présent a encore tant de secrets à livrer. Tant d?histoires à raconter. Comme celles de ces nombreux hommes et célibataires qui ont quitté villages, femmes, enfants et parents pour? non pas chercher fortune mais simplement travailler. Et pourquoi pas, enfin, se faire faire ce document si rare qu?est le passeport ? La clé qui ouvre les portes des pays arabes riches, l?Amérique voire l?île Maurice.

<B>L?Inde des splendeurs ahurissantes</B>

L?histoire reste la même mais elle n?est plus de cette ampleur effrayante. Il s?agit de ces femmes et jeunes filles qui vous courent après pour quelques sous. Leur nombre s?est drastiquement limité. Malgré soi, on passe son chemin. Par refus du misérabilisme ? Peut-être. Par peur d?être assailli d?une meute de mendiants ? Sûrement. Mais surtout parce que pour certains c?est un travail. Et il y a un type de ?travail? qu?on refuse de rémunérer. Ce n?est pas une idée généreuse. Il faut en convenir. Mais il est des sentiers poussiéreux de l?âme humaine qu?il faut parfois savoir éviter.

Au générique, d?autres noms annonçaient d?autres histoires. On ne sera pas déçu. Pour une fois, à Bollywood, ce sont les figurants qui tiennent le haut de l?affiche. Des seconds rôles dans l?anonymat qui alimentent le décor. Ce sont les artistes des petits métiers. Tailleur de pierre assis à même le sol à l?intérieur du magasin qui ne cesse d?enjoliver ces cailloux qui font nos bonheurs. Des hommes dans un atelier de repassage. Inlassablement le même geste et des regards qui disent leur refus d?être dérangés. Ces spécialistes du ?tchai?, le thé, qui proposent ce breuvage culte à tout le monde. Ces enfants perchés sur le toit des maisons pour s?amuser. C?est le seul lieu qu?ils ont trouvé pour s?occuper loin du tumulte de la ville.

Enfin planté au sein de la ville, le ?dhobi ghat?. Blanchisserie artisanale, à ciel ouvert. Des dizaines d?hommes faisant la lessive. Le spectacle est déroutant. On contemple cette poésie du lavage sans savoir ce qu?il faut en penser. Certes, c?est un métier comme un autre. Mais lorsqu?on se laisse ainsi surprendre, on apprend à dissiper son esprit de ce cynisme qu?on croyait éternel en soi. La voix de Brel aurait raconté une histoire qui choque. Notre regard, lui, reste figé d?une contemplation paralysante.

L?histoire des hommes n?occulte pas celle des bâtiments et monuments. Les Anglais sont passés par là. L?architecture est vitrailliste. Le récit devient subitement historique. Que des merveilles. Des fresques urbanistes d?un autre temps. L?inspiration d?un souffle ancien. Ne vivaient-ils ici que des rois, reines, princesses? ? Le soleil gris gifle ces murs comme pour nous rappeler qu?ici quelques utopies ont grugé la réalité.

Cette mégalopole pourrait se raconter comme une fable fleuve. Sans doute secrètement, Mumbai arrache à chaque visiteur une promesse. Celle de revenir. Toujours et plus souvent pour pouvoir être témoin de ces étincelles illusoires, de cette nonchalante gaieté qui donnent un sens à un voyage.

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