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En Algérie, dans la Mitidja ni pardon ni oubli

1 octobre 2005, 20:00

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Pas de grillons. Pas de chiens. Pas de cris d?enfants. Un silence de mort. D?Ouled Allal, il ne reste rien. Tout est plat et vide, ou presque. Quelques bâtiments sont encore debout, tous éventrés. Ici, une ancienne école. Là, un château d?eau, percé en plein c?ur par un obus. Un peu plus loin, une mosquée. Portes et fenêtres ont disparu. Le minaret a tenu bon. Dans la ruine, dessous, campe une famille de sept enfants ? le dernier a huit mois ?, sans eau, sans gaz, sans électricité. Ils sont arrivés de Blida en 2003, après cinq années d?errance.

À Raïs et Bentalha, lieux de massacre emblématiques de la « décennie de sang » que vient de traverser l?Algérie, la vie a repris. À Ouled Allal, à quelques kilomètres, elle s?est arrêtée depuis longtemps. Au début des années 1990, ce hameau de la Mitidja a eu le malheur de se retrouver au c?ur de la tempête. L?endroit était stratégique. Grâce aux deux oueds qui le bordent, on passe, comme dans un corridor, du maquis de Chréa, en pleine montagne, au c?ur de la capitale, Alger.

Jadis, pour se nourrir à Ouled Allal, il suffisait de tendre la main. Fruits et légumes poussaient en abondance. Un petit paradis. Et puis les Groupes islamiques armés (GIA) ont décidé que ce hameau, qui comptait alors 8 000 habitants, serait leur état-major régional.

Ils ont installé une logistique et fabriqué des bombes. Pris en tenaille entre les insurgés et l?armée, les habitants ont vécu un enfer. Le village est devenu champ de bataille. Pour déloger les GIA, l?armée a fini par lancer ses avions.

En 1999, il restait quelques demeures encore vaillantes. Il a fallu les raser, elles avaient toutes été piégées par les GIA. Ouled Allal était anéanti.

« Ici, c?était ma maison », dit Fouad, 25 ans, visage fermé. Jean et tee-shirt, il ramasse quelques débris de faïence.

« Ce que vous voyez là, c?étaient les carreaux du salon. Là, c?était ma chambre. Là, celle de mes parents? » Quand son père a été exécuté à l?entrée du village en 1993, Fouad avait 12 ans. À Ouled Allal, c?était une première.

Le père était pompier, autrement dit « agent de l?État », donc taghout (impie) pour les islamistes. Un an après, la mère de Fouad fut enlevée. Les GIA la soupçonnaient d?avoir révélé aux forces de sécurité le site de leur cache d?armes, enterrée à deux pas de la maison. On n?entendit plus jamais parler de la mère kidnappée. Les enfants étaient désormais orphelins.

Que penser, quand on a vécu cela, d?un référendum qui vise à amnistier ceux des terroristes qui ont déposé les armes ? Fouad hausse les épaules, soudainement très las. « Si ça peut permettre à d?autres de ne pas mourir, je veux bien. Si c?est destiné à protéger ceux qui ont tué mes parents, non. » Votera-t-il lui-même ? Il ne sait pas. Comme tant d?autres, la guerre a empêché Fouad de terminer ses études. À 16 ans, il s?est engagé comme « patriote », aux côtés des gar-des communaux. Souvent critiqués par les associations de défense des droits de l?homme pour leurs abus, les « patriotes » ont prêté main forte à l?armée algérienne pendant toute la « décennie sanglante ».

« Donnez-moi un seul os de mes frères »

Aujourd?hui encore, il en reste quelques-uns à Ouled Allal. Des jeunes qui, chaque soir, endossent l?uniforme de garde communal et effectuent des rondes armées. Fouad s?angoisse de l?avenir. « J?ai peur, très peur. D?an-ciens ?terros? que j?ai combattus autrefois m?ont reconnu. Un jour, sur un marché de Larbâa, ils ont voulu me faire la peau. Si une patrouille de police n?était pas passée par là au même moment, je ne m?en serais pas sorti. » Le jeune homme est tendu. « En permanence sur [ses] gardes », il se sent sans cesse « dévisagé ». Il voudrait partir, mais où ? Son rêve, c?est l?Espagne, mais il n?a aucune chance d?obtenir un visa. « De toutes les façons, je ne peux pas rester ici. Ils sont partout, absolument partout », répète-t-il, désespéré.

« Maintenant, venez chez moi, c?est mon tour ! » Visage émacié par le chagrin, Ali Merabet a encore la force de cultiver une forme d?humour noir. Professeur d?éducation physique, le jeune homme nous fait visiter ce qu?il appelle son « ancienne maison ». En fait, il n?en reste rien. Que des souvenirs.

« Là-bas, sur ce terrain, je jouais au football avec mes copains. Là, le long des orangers, on avait creusé un bassin où on se baignait tous ensemble. » Le bonheur. Et puis un jour, il y a dix ans, les deux frères d?Ali sont enlevés par les terroristes. Ils ne sont jamais revenus. « Depuis, je les cherche. Chaque fois que j?ai un moment de libre, je me mets en chasse. Aussi longtemps que je n?aurai pas retrouvé leurs corps, je ne laisserai personne en paix », assure Ali avec un étrange mélange de calme et de fièvre contenue.

Ali Merabet est connu à travers toute l?Algérie. Avec un avocat, il a fondé Somoud, une association qui regroupe les familles des personnes kidnappées. On accuse régulièrement Somoud de faire le jeu de l?armée. En désignant les islamistes, l?association disculperait les forces de sécurité, tenues pour responsables de milliers de disparitions.

Ali Merabet se moque de ces soupçons. Il ne retient qu?une chose : il a perdu ses deux frères et le pouvoir n?a rien fait pour l?aider à retrouver les coupables. « Je veux pouvoir faire mon deuil. Donnez-moi un seul os de mes frères, et j?en ferai une tombe ! »

Le référendum ? La question soumise à l?approbation populaire ? « Êtes-vous d?accord avec le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale ? » ? lui paraît absurde. « Comment pourrait-on être contre la paix et la réconciliation nationale ? », demande-t-il avec exaspération.

Il n?y aura à ses yeux ni vérité ni justice

Ce qui le choque, c?est la charte, précisément, qui « impose à la victime d?accorder son pardon, et non à l?agresseur de présenter ses excuses ». Il s?indigne des « scénarios » de campagne orchestrés par le pouvoir, comme cette scène montrant une veuve, dont l?époux a été assassiné par les islamistes, qui étreint dans ses bras la mère d?un terroriste.

« On présente les choses au peuple de la façon la plus banale possible. On lui fait miroiter les indemnisations financières à venir, on tente d?acheter son silence. » Ali a le sentiment de voir s?approcher « un gigantesque tsunami » avec ce référendum, qu?on présentera « comme ayant été approuvé à 99 % ! ». Il dénonce le « chantage » exercé auprès de la population.

« On lui dit : si vous aimez votre pays, vous devez voter oui. » Mais il n?y aura à ses yeux « ni vérité ni justice ».

■ @ 2 005 Le Monde ? Florence BEAUGÉ ? Distribué par The New York Times Syndicate

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