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Doris Lessing : un Nobel ?soigneusement pesé?

15 octobre 2007, 00:00

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Elle revenait de faire ses courses, les bras chargés de paquets. Il était un peu plus de midi, à Londres, ce jeudi 11 octobre, et il y avait un attroupement devant sa maison. Dès qu?elle en connut la raison ? le prix Nobel de littérature ?, Doris Lessing, passée la première surprise, a retrouvé son sourire moqueur pour dire : ?Ils ont pensé, là-bas, les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, et elle n?en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner !? Un peu plus tard, cette joueuse magistrale et ironique ? avec les conventions de toutes sortes, avec le temps ? s?est déclarée ?ravie de remporter ce prix, après en avoir eu bien d?autres. C?est un flush royal?.

Elle n?y croyait plus à ce Nobel. Les journalistes non plus, qui, depuis près de trente ans, avaient fait, défait, refait leurs articles et fini par les jeter, pensant que Doris Lessing avait passé son tour. Elle va avoir 88 ans le 22 octobre, et elle est la plus âgée des lauréats depuis la création du prix en 1901. Ce qui a permis au secrétaire perpétuel de l?Académie Nobel d?affirmer, avec un humour tout à fait involontaire : ?Elle est un sujet de débats entre nous depuis un certain temps, et aujourd?hui, c?était le bon moment. Je pense pouvoir dire que, dans toute l?histoire du prix, c?est là la décision qui a été la plus soigneusement pesée.? Dans son communiqué officiel, l?Académie voit en Doris Lessing ?la conteuse épique de l?expérience féminine, qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée?. Description assez feutrée pour une guerrière, une insolente radicale, paradoxale, une combattante féroce du ?politiquement correct, la plus puissante tyrannie des esprits dans ce qu?on appelle le monde libre?. Mais lorsque les Nobel, quelles que soient leurs raisons, décident de couronner une grande ?uvre, qui aurait envie de bouder son plaisir? Après une cinquantaine de livres (en français, ils sont en majorité publiés chez Albin Michel et Flammarion, certains étant disponibles en Livre de poche), la petite fille volontaire et rebelle née en 1919 dans ce qui s?appelait alors la Perse, élevée en Rhodésie ? aujourd?hui Zimbabwe ?, est une femme toujours libre, vigoureuse, et un écrivain au style magnifique de limpidité et de précision.

A la dernière page du premier volet de son autobiographie, Dans ma peau (1995, avant La Marche dans l?ombre), elle écrit : ?J?étais née de mon propre être ? du moins je le croyais. Je ne voulais pas savoir. Je ne rentrais pas dans ma famille. Je la fuyais. La porte s?était refermée et voilà tout.? On est en 1949, elle a quitté l?Afrique pour s?installer en Angleterre, emmenant le fils né de son second mariage, avec Gottfried Lessing ? dont elle est divorcée ? et laissant derrière elle les deux enfants de son précédent mariage.

Mais c?est avec Le Carnet d?or, en 1962, qu?elle va devenir, sans l?avoir voulu, une icône du féminisme des années 1960 et 1970. Son personnage est une romancière qui tient son journal en plusieurs carnets : noir pour son travail littéraire, rouge pour son engagement politique, bleu pour la quête soi à travers la psychanalyse, jaune pour ses sentiments les plus privés. Quant au carnet d?or, qui doit tenter de rassembler tout cela, il faut laisser à ceux qui n?ont pas encore lu Doris Lessing le bonheur de découvrir ce qu?il en est. Les Français ont mis longtemps à reconnaître ce chef-d??uvre. Il n?a été traduit qu?en 1976, et a reçu le prix Médicis étranger.

© Le Monde

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