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Déroute probable des libéraux
À moins d?un mois des élections générales qu?il a lui-même fixées au 28 juin, le Premier ministre canadien, Paul Martin, est en difficulté. Il risque de devoir former, après le scrutin, un gouvernement minoritaire ou même céder sa place aux conservateurs.
Paul Martin, qui a succédé à Jean Chrétien à la tête du gouvernement canadien il y a six mois, à la faveur d?un simple vote des militants libéraux, était en quête d?une légitimité populaire. Il avait donc prévu des élections avant l?été, non sans avoir, auparavant, tenté d?évacuer quelques obstacles.
Deux projets de loi controversés, l?un sur la possession de marijuana et l?autre sur le mariage gay, ont vu leur examen repoussé. En second lieu, Ottawa a clos abruptement, en mai, le travail d?un comité parlementaire qui devait faire la lumière sur le « scandale des commandites », une affaire de détournement de subventions (100 millions de dollars canadiens) au profit de firmes de publicité proches des libéraux. Après des mois d?auditions publiques, M. Martin a mis fin aux travaux juste avant les élections, espérant que les Canadiens oublieraient vite.
Ce plan n?a fonctionné qu?en partie. Le premier projet de loi mis au rancart visait à assouplir la législation sur la possession de marijuana, en abolissant les peines de prison pour possession de moins de 15 grammes de drogue. Il a fait couler beaucoup d?encre, certains craignant une recrudescence de la consommation et du trafic entre le Canada et les États-Unis. à force de traîner au Parlement, le projet a fini par « mourir au feuilleton » parlementaire avec la convocation du scrutin.
Par ailleurs, la question des mariages gays enflammait les forces conservatrices du pays. Les trois quarts des Canadiens jugeaient, en avril, qu?homosexuels et hétérosexuels devraient avoir les mêmes droits, mais, dans le même temps, le mariage gay continue de diviser le pays. Au Québec, traditionnellement plus tolérant (les unions civiles entre conjoints de même sexe y sont légales depuis 2002), une majorité y est favorable. Au Canada anglais, c?est l?inverse, avec une majorité de la population (47 %) qui s?y oppose.
Gays et lesbiennes se sentent libres
Paul Martin a tout fait pour que le sujet ne devienne pas un enjeu électoral. S?il affirme depuis des mois être « en faveur d?un projet de loi permettant aux couples de même sexe d?accéder au mariage civil », il s?est bien gardé d?accélérer le processus législatif.
Bien au contraire, il a renvoyé la question à la Cour suprême en lui demandant si la définition traditionnelle du mariage, entre un homme et une femme, allait à l?encontre de la Charte canadienne des droits et libertés, comme le soutiennent plusieurs tribunaux. Comme la Cour suprême n?examinera la question en septembre, les libéraux espéraient éviter le sujet jusque-là.
La question a cependant resurgi, et chacun des leaders a dû se prononcer. Jack Layton, du Nouveau parti démocratique (NPD, gauche), est favorable sans condition au mariage civil gay. Stephen Harper, chef de file du Parti conservateur (droite), a pris la défense de la « définition traditionnelle du mariage », ne concédant aux homosexuels que le droit à une union civile. Quant à Paul Martin, malgré l?opposition manifeste d?une fraction de son parti, il s?est résolument placé dans le camp des partisans du mariage gay, affirmant que « personne ne doit empêcher le mariage de même sexe ».
Pendant que le débat anime la campagne, les gays et lesbiennes de trois provinces se sentent très libres. Des centaines de couples homosexuels se sont déjà mariées civilement depuis l?an dernier en Ontario et en Colombie-Britannique, se prévalant de décisions de tribunaux qui ont reconnu que la définition légale du mariage violait leurs droits fondamentaux. Au Québec, les premiers mariages gays viennent tout juste d?être célébrés, deux mois à peine après qu?un tribunal en fut arrivé aux mêmes conclusions.
M. Martin a encore plus de mal à faire oublier le scandale financier qui entache la réputation du gouvernement libéral depuis des mois. Même si aucun ministre n?a pour l?instant été accusé dans cette affaire de détournement de fonds publics opéré sous couvert d?un programme de promotion du fédéralisme canadien au Québec, elle risque de coûter cher aux libéraux. Déjà usées par plus de dix ans de pouvoir à Ottawa, secouées par des querelles entre les amis de Jean Chrétien et ceux de M. Martin, les troupes libérales n?avaient guère besoin que ce scandale perdure.
Rôle d?arbitre pour le NPD
Même s?il distribue ses excédents budgétaires en promesses électorales de toutes sortes (pour améliorer le sort des pêcheurs, les services de santé, les infrastructures municipales?), M. Martin ne parvient pas à endiguer la chute des libéraux dans les sondages. Leur avance sur les conservateurs a fondu et les deux partis sont désormais à égalité dans les sondages. Avec 18 % d?intentions de vote, le NPD pourrait bien jouer les arbitres en cas de formation d?un gouvernement libéral minoritaire. Même au Québec, où le Parti libéral pensait marquer des points, le Bloc québécois (défenseur des intérêts de la province à Ottawa) maintient une solide avance sur lui, avec 45 % des voix.
<B>« En faveur d?un projet de loi permettant aux couples de même sexe d?accéder au mariage civil »</B>
@ q 2 004 Le Monde ?
Anne PÉLOUAS
Distribué par The New York
Times Syndicate
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