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Chercheuse d’or… vert
par Marie-Annick SAVRIPÈNE
Ameenah Gurib-Fakim a-t-elle les mains vertes ? Dans son bureau, les plantes ne sont que trois. Un bambou nain qui fait ses nœuds juste sous son nez, et deux plantes en pot. «Il y avait des bonzaïs, je les ai ramenés à la maison.»
Histoire de s’excuser de ne pas correspondre à l’image d’une fée des bois, née sans doute du souvenir, lors d’une précédente rencontre, de ses yeux clairs toujours mis en valeur par du khôl.
Le nom d’Ameenah Gurib-Fakim est indissociable des plantes médicinales. En riant, elle glisse : «J’ai causé un malheur en parlant de l’aloe vera». C’était il y a quelques années déjà. Son enthousiasme porté par le fruit de ses recherches, fait d’elle la championne des trésors méconnus de nos arrière-cours.
Grâce ou à cause d’elle, l’aloe vera est partout. Jusque dans le yaourt qu’Ameenah a prévu pour le midi. «Les gens sont allés trop loin avec l’aloe vera. Ils pensent que cette plante peut tout guérir, ils en prennent à tort et à travers et même contre la toux.» Voilà pourquoi Ameenah travaille actuellement sur un ouvrage portant sur le dosage des tisanes et autres décoctions. Ou pour reprendre son jargon, les «aspects régulatoires et les effets secondaires».
À l’écouter ainsi égrener ses projets – passés et futurs – le portefeuille de l’enseignement, qui vient avec le titre de pro Vice Chancellor, ses trois tomes sur Les plantes médicinales de Maurice, ses travaux de recherche pour le compte de la Banque mondiale, le Fonds des Nations unies pour l’environnement, la Commission de l’océan Indien, les cinq projets de thèses et les «nombreux» Masters qu’elle dirige, on ne peut s’empêcher de se demander quand est-ce qu’elle prend le temps de vivre.
Ameenah rit. «J’ai aussi des enfants et un mari.» Message reçu. La porte sur le privé s’ouvre sans réticence.
S’ébauche alors une enfance «très gaie» d’abord à Surinam puis à Plaine-Magnien au milieu de cousins et cousines qui viennent fréquemment habiter à la maison. Des jours heureux où l’écolière rentrait à la maison pour déjeuner. Le père est maître d’école. Il connaît donc la valeur de l’éducation.
«Je dois tout à la clairvoyance de mes parents pour qui éduquer une fille, c’est éduquer une famille.» Ameenah n’a rien oublié de leurs efforts. Ni comment à l’époque des grèves, son père se levait très tôt pour l’accompagner de Plaine-Magnien à Plaisance pour prendre le bus pour Curepipe. «Il ne restait pas beaucoup de temps pour faire autre chose que travailler.»
Une mère attentive
La famille. Le noyau de l’atome. La sienne, Ameenah la construit avec discipline. Se dessine alors la silhouette d’une mère qui même quand elle rentre tard (et que sa mère a pris des enfants), prend quand même la peine de faire «une salade ou un dessert pour le dîner».
Dans son «petit jardin, contrairement à ce qu’on pense», elle n’est plus que madame Fakim (monsieur Fakim, Anwar de son prénom, n’est plus aussi remonté qu’avant quand on lui adresse des courriers au nom de Gurib-Fakim).
Une paisible femme de chirurgien. Dévouée à leur fils Adam, qui est en Form V à Bocage International School et leur fille Imaan, huit ans. Une mère attentive aux devoirs et aux notes des enfants. En riant, elle ironise gentiment sur le décalage entre les deux. «Entre, je faisais des livres». Une maman qui sort aussi souvent qu’elle peut avec eux «pour le shopping, la plage ou le cinéma». Une mère à l’emploi du temps chargé, qui sait que «les enfants ont besoin de repères». Une professionnelle dont le bon sens lui dit que «quand il y a deux personnes à cheval sur leur carrière, cela fait des victimes».
«Insécurité des hommes»
Ameenah s’est fait une raison. Elle, son tout, c’est dans le jardin familial qu’elle le construit, au milieu des orchidées, des fougères, des cactus et des bonzaïs. Et la corvée d’arrosage ? Elle ne le dira jamais assez. Merci maman. Sa mère, qui vit avec elle, est aux petits soins. «Je me rattrape le week-end et les enfants m’aident.»
Dans son dos, sur les étagères garnies de livres scientifiques, la carte de Fête des mères «que ma fille a passé une semaine à faire» est posée bien en évidence. «Il ne faut pas diviser le travail et les loisirs, sinon on devient exigeant et frustré.» Son système du «tout intégré» est imparable.
C’est grâce à cette discipline qu’Ameenah Gurib-Fakim est pro Vice Chancellor à 45 ans, «ce qui est jeune dans une carrière académique». Dans la voix, ce petit quelque chose qui trahit la somme d’efforts qu’elle a fournie pour en arriver là. Et si elle se plaît à dérouler son parcours d’une manière linéaire, avec dans l’ordre, les dates, les lieux et les objectifs, c’est par petites touches que notre interlocutrice reconstruit le puzzle des expériences.
«Pour moi, cette nomination, c’est une consécration, la reconnaissance de mon travail.» Distinction dans la discrétion. En arrivant à son bureau, nous avons eu beau user nos yeux sur la photo du personnel de la faculté des Sciences prises en juin 2000, placée bien en évidence à l’entrée, Ameenah Gurib-Fakim n’y est pas. Ce qui ne l’empêche pas de compter 19 ans de métier au sein de l’université.
Une ancienneté et surtout des convictions qui l’ont poussée à exiger que lors des conférences et autres colloques, elle soit présentée comme «‘Professor Gurib-Fakim’ et non pas comme ‘Professor (Mrs) Gurib-Fakim’. Je veux qu’on m’écoute pour ce que j’ai à dire ».
Féministe Ameenah ? Non, elle n’aime pas les étiquettes. De toute façon, elle n’a pas le temps de s’y coller. Reste le constat. Lucide. «À Maurice, les femmes qui réussissent sont toujours des phénomènes.»
Quand elle parle du machisme, Ameenah Gurib-Fakim utilise le pronom général. Mais ses phrases frappées au coin du bon sens sentent le vécu. «Rien n’est donné. La difficulté vient du sentiment d’insécurité des hommes pour qui tous les moyens sont bons pour vous faire partir». Ameenah insiste. Se passionne. «Je suis arrivée là à cause de mon dossier.»
S’est-elle durcie pour autant ? Faut-il devenir une «dame de fer» pour faire entendre sa voix ? Ameenah biaise. «Il faut montrer que ‘we mean busines’, il faut respecter les procédures et tout baser sur le respect de la chaise.»
Avant d’avouer que la reconnaissance d’une femme en milieu professionnel passe par «sa quantité de vécu. Mais moi, je suis déjà sortie du moule».
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