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Chazal, ce génie mal compris

26 septembre 2004, 20:00

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En un siècle littéraire qui exploita le mélange des genres, où la poésie se définit en termes d?art, où plusieurs s?adonnèrent à la double ou triple pratique de la poésie et d?un autre art, où les voix francophones d?outremer commencèrent à porter jusqu?en Europe, pourquoi Malcolm de Chazal n?a-t-il donc pas rencontré plus d?écho en France, me demande-t-on de Maurice ?

Les appels au génie d?hommes aussi influents que Paulhan et Breton, pour ne pas citer Ponge ou même Bachelard, n?ont pourtant pas manqué de se faire entendre. Annonçait-il trop tôt un XXIe siècle menaçant de disparaître s?il n?était spirituel ? On sait que le mot ? Dieu ? est au c?ur de la crise que connut le groupe surréaliste quand il fut question d?inaugurer en 1947 une nouvelle revue, Supérieur Inconnu, par un hommage à Malcolm de Chazal. A la demande de Breton, dont l?esprit avait gagné en ouverture à la fréquentation de l?oeuvre de Pascal et de Maître Eckart, Sarane Alexandrian lut à haute voix les trente trois pages manuscrites, à valeur de manifeste, qu?il venait de recevoir de Maurice, publiées plus tard sous le titre Ma Révolution ( Le Temps qu?il fait, 1983). Son ardente défense du poète n?eut pas raison de la répulsion causée par la présence du mot ? Dieu ? dans la majorité du groupe, qui vota en séance extraordinaire l?annulation du projet pour déviation de la lignée matérialiste et athéiste du surréalisme, en dépit de l?ancrage dans la matière et dans la sensualité des métaphores sens-plasticiennes. Max-Pol Fouchet, directeur de la revue Fontaine, avait bien alors proposé à Sarane Alexandrian et André Breton la co-édition d?une plaquette mais les difficultés financières que traversa sa revue Fontaine et la maison d?édition qui y était attachée l?en détournèrent.

Du côté chrétien s?est vu le même phénomène de répulsion et d?attraction. Dans la lettre qu?il reçut de Claudel en réponse à son envoi de Sens-Plastique, le dramaturge catholique exprimait sa révulsion en lui enjoignant de réviser son cathéchisme. Les Mauriciens prirent l?habitude de demander aux visiteurs français s?il était vrai que Claudel s?employait à l?excommunication de Malcolm de Chazal. Pourtant, la même année, un prêtre de Grenoble, René Fernandat prenait la plume pour exprimer toute son admiration au poète mauricien dont l?unisme tout à fait orthodoxe selon lui, lui paraissait hériter de Saint-Bonaventure. Ce dernier lui reprochait d?ailleurs ? l?étrange idée d?habiter au bout du monde ?, lui promettant la plus grande réussite littéraire s?il était parisien et même l?attention de Sartre.

Par un geste publicitaire digne d?un agent littéraire, mais qui était peut-être autant un souci sincère de transmettre efficacement le levain d?une révolution, Chazal avait d?ailleurs soigneusement envoyé son livre aux plus grandes personnalités de l?époque. Si le chef de file des existentialistes ne répondit pas, ayant peut-être mieux à faire en ralliant aux Temps modernes des surréalistes en rupture clairement athées, Gide et Rostand lui répondirent par des lettres enthousiastes. Et pourtant, Gallimard n?alla pas au-delà de deux ouvrages avec La Vie Filtrée. Sens Magique connut sa 2e édition à Madagascar (Breton en détenait un exemplaire, comme une vingtaine d?autres ouvrages chazaliens) mais il fallut attendre 1968, année de la mort de Jean Paulhan, pour que le genre inédit de ses petits poèmes se fasse connaître en France avec l?édition par Jean-Jacques Pauvert de la plaquette Poèmes.

Jean Paulhan semble s?être lassé d?une correspondance envahissante puisqu?un témoin affirme l?avoir vu agiter une guirlande faite avec une lettre de Chazal. La résistance à son message est comme diffuse. Dans un article du Mauricien du 9 août 1952, Jean Fanchette rapporte son entretien avec Robert Ganzo, ami de Paul Valéry qui fut co-héritier d?Yvan Goll avec Paul Célan. Lorsqu?il lui demande ce qu?il pense de Chazal ? un grand sourire s?est allumé dans ses yeux et se répand doucement sur son visage : - Lui, c?est un grand bonhomme ! Un minerai brut, informe. Et il croit avoir découvert des choses que d?autres avaient déjà découvertes. Dommage qu?il se soit confié au croquemort Paulhan. ? Bien que son inspiration ne se soit pas tarie et qu?il ait continué de publier une ?uvre abondante à faible tirage à Maurice, Chazal semble figé en Europe dans le rôle du supérieur méconnu qu?on se flatte de connaître mais dont on cerne mal une ?uvre prolixe qui semblait avoir mal tourné en versant dans l?ésotérisme. La distance géographique joue bien sûr dans la méconnaissance parisienne. Le système éditorial mauricien se ramène à un travail d?imprimeurs soigneux mais pas d?éditeur aiguillant le poète, qui publie à compte d?auteurs.

Il est pourtant devenu une des personnalités les plus populaires de Maurice, en partie grâce à la fulgurante célébrité qui l?a fait connaître à Paris car on ne lit pas ses ?uvres. Accessible, il se promène librement et les plus grands quotidiens lui ont confié des chroniques régulières. L?île Maurice est le lieu paradoxal de l?inspiration qu?il n?aurait pas trouvé ailleurs autant que de l?enfer des préjugés. Il fait malgré tout de l?incompréhension mauricienne (plus grande encore que la parisienne), un atout qui l?aide à croître en liberté d?esprit : ? Un succès en Europe m?aurait tué, écrit-il dans un article du 31 juillet 1954. Le refus me força à encore me dépasser. ? Quelques mois avant, il déclare préférer sa ? solitude de certitude ? à l?échec d?Einstein ?par ailleurs entouré d?honneurs- dans sa quête d?un champ unifié qui prouverait l?unité de l?univers. Après la parution de Sens Magique, il clarifie dans un article du 24 août 1957 son rapport à la célébrité avec cet art du paradoxe qui invite son lecteur à prendre à rebours les dénotations et connotations les plus courantes : ? Or, quant à moi, je ne peux vivre sans la gloire. Pour moi, la gloire c?est la conquête de moi-même et se résume tout entière dans le don créateur. ? Rappelant qu?on n?a pas cru qu?il pourrait aller au-delà de Sens-Plastique, il précise : ? Dans Sens-Magique, je ne me suis pas dépassé, je me suis trouvé. Car nul n?écrit vraiment que pour se rencontrer dans ces jardins de l?âme qui seulement comptent. Le reste est vain. Et sont comme ces châteaux de cartes qui s?écroulent avec la Renommée. ? Un an plus tard, dans une interview accordée à Yves Ravat, il compare sa situation de créateur à celle de Beethoven : ? Ludwig Von Beethoven, à la publication de ses première ?uvres, fut attaqué dans toute la presse d?Allemagne par des musicologues. Tous s?accordaient à dire que Beethoven n?était pas un artiste puisqu?il n?avait pas appris à composer de la musique. Beethoven laissa dire et continua à travailler. ? Et de citer le génie allemand : ? Tout le monde doit apprendre à composer la musique, sauf moi, Ludwig Von Beethoven. ?

Parallèlement, Chazal s?engage dans la vie mauricienne locale en allant jusqu?à s?engager politiquement auprès des travaillistes. Il défend par exemple le reboisement des forêts, l?abolition de la monoculture de la canne à sucre et la diversification des cultures vivrières pour améliorer le ? bonheur de vivre ? du peuple dans ? la crudité d?une existence moyenne où le tralala de la matière est au moins 75 % de la vie ? (Le Mauricien, 3 mai 1954). Dans trois articles de 1958 intitulé de façon identique Lettre ouverte à M. le Ministre de l?Instruction Publique, il réclame qu?un investissement massif soit fait dans la culture. Il déplore que l?argent distribué dans de nombreuses bourses pour l?Europe ne soit pas mis dans la création d?une université, réclamant aussi une salle de conférences, une salle de concert, une école de peinture et de musique.

Il y a bien cohérence entre son refus de s?expatrier et cette volonté de développement de l?île, qu?il sait dans une position inégale de dépendance économique par rapport à la métropole anglaise : tout son message poétique remet en cause les relations unilatérales entre les mots en multipliant les ponts métaphoriques. Son unisme ne se cantonne pas au domaine littéraire. ? Il faut éveiller l?originalité, l?imagination, susciter le pouvoir de créer, faire une élite d?hommes qui sera en avant ...Cela ne sert à rien de former des perroquets. Ils ne font ni de bons électeurs ni d?utiles citoyens ...Il faut susciter des individus. Une université mauricienne aiderait à apprendre à l?homme à penser. ? Dans les deux autres lettres , il réclamera cinéma ambulants, bibliothèques ambulantes, parcs accessibles à tous les mauriciens, ? des écoles balnéaires ?, ? des écoles en forêt ?, ? des autobus scolaires pour transporter les enfants aux lieux poétiques de notre île ?. La description qu?il fait du cadre dans lequel pourrait être situé l?université laisse à penser qu?il n?est sans doute pas pour rien dans le magnifique site universitaire mauricien actuel. Ainsi, la parole chazalienne s?exprime d?un point de la planète appelé à connaître un développement au moins égal à la différence qui le sépare de l?Europe dite développée (tout viendra du sud de la planète, dit-il dans ses entretiens radiophoniques), qui a pourtant connu une barbarie telle qu?on s?est demandé si la poésie serait possible après Auschwitz.

Au-delà des énonciations paradoxales, qui posent effectivement un problème de réception, là me semble peut-être résider aussi la singularité chazalienne : c?est la fermeté de sa foi dans les ressources de l?être humain, dans le renouvellement de l?humanité, s?exprimant avec une force affirmative (s?étant éprouvé dans une résistance, comme sortant de terre) tout à fait insolite au milieu d?un siècle que deux guerres mondiales particulièrement meurtrières avaient déjà commencé d?enliser dans un doute existentiel. De même ne se laisse-t-il pas tenter par les hallucinogènes, qu?il considère comme des excitants associés à une mécanisation de l?humain. Le ton de la certitude doublé du maniement d?un vocabulaire religieux ne sont pas au goût d?une ère du soupçon, où l?on ne perçoit pas que Chazal ramène le langage ?fût-il religieux- à sa matérialité, susceptible de subir tous les façonnements que l?art peut opérer sur la matière. Son refus du mysticisme (? quoi qu?en ait pensé Claudel, je crois ces deux notions antinomiques ?) va de pair avec son libre usage du mot ? Dieu ?. Il lui fait subir tous les avatars sans jamais l?utiliser sur le ton de l?affectivité religieuse, associant le terme aussi bien au merveilleux (dans une perspective valorisante) qu?au péché (dans une perspective dévalorisante se jouant du langage) : ? Le péché, c?est de croire en Dieu. ? (Pentateuque). L?humour rose peut avoir la puissance de l?humour noir. Le sacré, la spiritualité, la valeur poétique ne se situe pas dans l?inviolabilité de mots isolés mais dans l?expérience partagée que provoquent leurs arrangements à la lecture, en résonant dans nos fors intérieurs qui y gagnent en espace et donc en mobilité du regard.

Hélène LAPREVOTTE

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