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Caudan, tiède la nuit

5 novembre 2005, 00:00

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«Chéri, c?est jeudi. Il y a le late night shopping au Caudan, rejoins-moi.» L?invitation est tracée au rouge à lèvres. On imagine qu?elle a été laissée sur un miroir de salle de bains par une main amoureuse. Elle est assortie d?un bisou dessiné par une bouche pulpeuse. Cela c?est l?enseigne placée à l?entrée du front de mer.

Pour nous mettre dans l?ambiance. Celle des achats, la nuit. Quand les cruels rayons cuisants du soleil de Port-Louis ne mordent plus l?asphalte. Quand l?agitation d?une capitale administrative cède le pas aux plaisirs nocturnes.

Mais le chéri tarde visiblement à venir. Au front de mer, 17 heures, cette heure sent la fin de la journée. Les femmes en tailleurs et leurs collègues en cravate Titi & Grosminet ont fini de travailler. Thank God tomorrow is Friday. Sans un coup d?oeil aux vitrines restées allumées, ces employés filent. Qui, vers la gare Victoria, qui vers la queue du Blue Line. Pas de dernier verre. Pas de pot pour la route.

Sans regrets, ils abandonnent ce lieu qui toute la journée a grouillé d?adolescents, de couples roucoulants et de touristes. Sous leur flot, aussi prévisible que la marée, le pavé chauffé à blanc perd vite sa chaleur. Le vent de la mer aidant, le fond de l?air frisquet force les promeneuses qui se font rares à se serrer dans leur «pashmina».

Au rayon des châles, plus personne. La vendeuse du Craft Market remet de l?ordre dans le présentoir où toute la journée, des mains pleines de convoitise ont soupesé les produits étiquetés made in Mauritius.

À l?entrée de la foire de l?artisanat, pas de menuisier en train de transformer du bois de camphre en cendrier ou en bougeoir. Les armoires pleines de boucles d?oreilles et autres babioles brillantes sont fermées à clé.

Un exemple suivi par certains magasins de cette arcade commerciale. Ils ne jouent pas (encore) tous le jeu. L?absence d?activités dans certains couloirs offre une acoustique pleine d?échos aux duos de guitares-voix qui reprennent Hotel California.

Pas de petit panier pour glisser des pièces et des billets, aux pieds des deux musiciens. «Se caudan ki paye nou.» Eux, ce sont Christian Vengardoo et Steven Raboude, chanteurs et guitaristes que les estomacs affamés, habitués à se rassasier au Food Court, connaissent bien. Et pour cause, tous les midis, Christian gratte sa guitare et donne de la voix dans un bruit de conversations étouffées et de fourchettes en plastique.

Histoire de chauffer sa voix avant d?assurer le cabaret du soir à l?hôtel Berjaya au Morne.

Répertoire «all to all» comme le dit Steven Raboude, apparemment très peu gêné par l?absence d?oreilles attentives. Ah, la vie d?artiste? Lui, il donne tout. Ce sont ceux qui lui posent un lapin au Caudan qui sont les perdants. «Eh, get ler,» lance-t-il à son collègue. C?est que ce boulot est tout sauf statique. Toutes les demi-heures, le duo en chemise à fleurs change de podium. «Enn kout kot Craft Market, enn kout pre kot cinema? » Nous, c?est au premier étage que nous les avons rencontrés.

Pas loin du magasin de vêtements pour enfants, dont la griffe porte le nom d?un lézard. Dans la vitrine, une pancarte retient notre attention. Dessus il est écrit : «L?affaire du soir, 50 % off». Rabais alléchant qui, maintenant que nous prenons la peine de lécher les vitrines, se répète dans plusieurs magasins. « On fait une promo pour attirer le client, les autres articles sont au même prix», nous indique-t-on avec un peu de réticence. Pas un chat à la librairie. «Patron pa la», nous répond-on quand nous cherchons à percer à jour la persistance des commerçants.

Du côté des polos de luxe, la vendeuse prend la peine d?appeler son patron avant de nous parler. Démarches fastidieuses pour quelques bribes de conversation entre des clientes qui n?arrivent pas à se décider : « T?es sûr qu?il aime le rouge. Moi je te dis qu?il préfère le beige.» Après s?être mise à couvert, la vendeuse lâchera : « Aujourd?hui c?est un peu différent, peut-être à cause des congés publics, sinon c?est moche ».

Faire des courses la nuit. Flâner dans la capitale assoupie après la fermeture des bureaux. L?idée n?est pas nouvelle, mais elle n?a visiblement pas encore fait son chemin jusqu?au Caudan. Depuis un mois environ que cette formule du front de mer existe, elle semble être toujours en rodage. Pourtant l?initiative est bonne. La plupart des magasins et des cafés, sans compter le Food Court restent ouverts. Les vendeuses au visage fatigué s?accrochent à leur comptoir. Comptent et recomptent à leur aise la recette du jour. Dînent à 18 heures. En laissant une note sur la porte : « Shop closed for 30 minutes for dinner».

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