Publicité
Camping : la mort rôde sous les filaos
On les découvre entre les filaos, à Trou-aux-Biches, au Morne, à Blue-Bay ou Flic-en-Flac, souvent occupés à dresser un balisage de toile autour des tentes qu?ils ont montées ou à renforcer les filins qui retiennent une simple toile cirée ou plastifiée qui leur servira d?abri de jour comme de nuit. Jean-Claude Mustun, ex-maître d?école, caresse la barbiche déjà blanchie de son visage bronzé à souhait et présente sa modeste tente en construction. En parlant, il regarde à droite et à gauche ses anciens amis enseignants occupés à terminer la tente, à dresser tables et matelas. Il les prend à témoin pour parler du temps passé, des 40 années passées ensemble à camper sur les plages en famille, avec femmes et enfants, au rythme de trois fois par an.
«Je suis au courant du drame de Flic-en-Flac. Nous avons les moyens d?aller dans des bungalows mais nous n?irons jamais dans un bâtiment. C?est comme qui dirait être à la maison au bord de la mer. Ce que nous aimons ici, ce sont les moyens de bord pour cuisiner et dormir, les rencontres faites au fil des années sous nos tentes.»
Et il brandit un carnet d?adresses de touristes rencontrés au fil des ans et qui ont souvent quitté leurs chambres d?hôtel pour l?hospitalité mauricienne sous une tente rudimentaire. De nombreuses amitiés sont nées ainsi et durent toujours.
« Quand nous commençons à cuisiner, le parfum les attire et ils viennent nous demander What is this, is it for sale ?». On les invite alors à prendre un verre en attendant que les plats soient prêts pour être dégustés « free ».
refus du luxe et de la modernité
Jean-Claude Mustun et ses amis, Philippe Soopramanien et Ally Joomun, font partie d?une espèce de vacanciers qui refusent l?extinction. Du genre à refuser le luxe et la modernité et à se fâcher si les autorités mettent fin au camping sur les plages après l?incendie dans une tente à Flic-en-Flac, qui a coûté la vie à un enfant (Voir hors-texte). Conscient des risques du camping, le groupe de Mustun est armé contre toute éventualité.
« Allumer une bougie sous une tente, vous pouvez croire ! On ne l?a jamais fait, même 40 ans de cela. Même pour allumer une sandale moustique sous une tente, il y a des précations à prendre. »
Aujourd'hui, Philippe Soopramanien se met en colère contre « le camping sauvage de ceux qui ne connaissent rien au sujet, qui dresse des tentes n?importe comment, qui n?ont pas appris comme lui les rudiments de sécurité qu?impose le camping sous une tente, le minimum de précautions à prendre quand on a des enfants sous la tente. » Et il s?en prend aussi aux autorités qui n?ont rien fait jusqu?ici pour réglementer le camping, à l?exception d?interdire le feu sur les plages publiques.
Il désigne de la main les toilettes situées à une dizaine de mètres de sa tente et il râle. Contre ceux qui font « fermer ces toilettes à 19 heures pour la rouvrir le lendemain à 7 heures du matin au grand dam des campeurs qui ont alors à quémander un endroit pour leurs besoins. Qui sont bien souvent forcés à faire leurs besoins dans la nature. »
Il râle aussi contre ces campeurs qui passent la nuit à déranger les autres campeurs et les hôtels et bungalows des environs à coups de ravanne et de djembé, si ce n?est pas avec générateur et chaîne hi-fi. Contre « l?absence de règlements qui mettraient un peu d?ordre dans tout cela et empêcheraient peut-être des morts ». Car le drame de Flic-en-Flac n?empêchera pas d?autres drames. Hier soir, à quelques mètres de la tente brûlée de Flic-en-Flac, trois familles ont érigé leur tente pour passer la nuit « jusqu?à dimanche ».
Marchant torse nu sous la brise nocturne, Shoab Pheerungee et son beau-père invitent volontiers des visiteurs sous leur tente où est abritée une dizaine de membres de leur famille. Elle est éclairée au néon marchant avec des piles. Aucun feu n?y est allumé. Quand on demande au vieil homme pourquoi sa famille est sous une tente alors que les bungalows ne se louent pas trop cher dans la région, il vous demande d?écouter la mer.
Protestations du voisinage
Le ressac des vagues s?écrasant sur les récifs et le clapotis de celles qui viennent déferler sur le sable, presque au pied de sa tente, berceront toutes les nuits que le vieil homme passera au bord de la mer. « Vous n?aurez jamais ça dans un bungalow. » Et le vieil homme et sa famille de pester contre ces campeurs qui viennent déranger la symphonie de la mer avec hi-fi et ravanne.
Les hôteliers et restaurateurs de la région se mêlent au concert de protestations. « Ces campeurs, c?est la peste pour notre commerce. » Le restaurateur désigne les tentes du menton, raconte ses misères avec ces campeurs qui entrent chez lui le soir, presque dénudés, se faufilent entre les tables des clients pour se rendre aux toilettes « sans même demander une petite permission. »
Et il y a pire. « Quand ils n?ont pas d?eau, ils brisent carrément notre tuyauterie pour se servir ». De nouveau du menton, il désigne les tentes, « des laideurs » dressées avec des bâches souvent sales, avec des cordes qui pendent çà et là.
« Ils défigurent le paysage et ceux qui viennent passer la journée ont aussi pris l?habitude de dresser leurs horribles abris et de baliser avec cordes ou tissus un carré de plage sous les filaos », rouspète le restaurateur qui répète que les touristes lui disent toujours que, dans leur pays, ce n?est « jamais comme ça ».
Changements attendus
Faut-il attendre d?autres morts pour voir des changements ? Le restaurateur croit que oui. « Ils allument de tout sous ces tentes. Des lampes à pétrole et des réchauds à gaz que ces tentes protègent du vent. Il faut les voir arriver avec leurs bonbonnes de gaz dans leur coffre de voiture. »
Les autorités semblent être pleinement conscientes de la situation. « Les changements arrivent, mais ce n?est pas pour demain », clame Gaj Pyndiah, de la Beach Authority, organisme responsable des plages publiques. « En ce moment, les infrastructures sont mises en place, avec des toilettes plus adaptées
(Rs 1 million par plage) et ouvertes jusqu?à fort tard, des douches en plein air, des bancs et des tables, l?éclairage, des coins pour cuisiner et pour feux de camp. Après, ce sera un système de gardiennage, avec des patrouilles pour faire appliquer à la lettre les nouveaux règlements que le ministère des Administrations régionales rédige pour les plages ».
Il fera demain plus beau camper sur les plages la nuit. Mais demain risque d?être un peu loin pour des enfants sous des tentes artisanales.
Publicité
Publicité
Les plus récents