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Beyoncé main de fer et voix de velours
Lors du premier séjour parisien de Destiny?s Child, un garde du corps veillait devant la porte de la chambre d?hôtel de chacune des trois jeunes filles. Si, à 21 ans, âge de la majorité aux Etats-Unis, Beyoncé Knowles, la meneuse de revue de ce trio vedette du r?n?b, s?accompagne encore d?un impressionnant colosse pour faire son shopping, elle n?est plus une petite fille sous surveillance.
Caracolant en tête de la plupart des hit-parades occidentaux grâce à son premier album solo, Dangerously in Love, et à Crazy in Love, tube de l?été gorgé de cuivres, Beyoncé incarne ce que les usines de la variété américaine peuvent fabriquer de plus sexy et glamour.
On s?attend à rencontrer une diva en strass ou une bimbo Versace, encadrée d?une cour de petites mains. En jean, sandalettes et petit haut oriental, la jeune femme rayonne surtout d?une éclatante beauté naturelle, amplifiée par un rire tout en décontraction. Seuls des faux cils démesurés rappellent que Beyoncé est une conquérante du show-business.
Sa musique, comme celle de Destiny?s Child ou de la plupart des productions du rhythm?n?blues contemporain, ne laisse pas de place au hasard. Fruits d?un perfectionnisme obsessionnel, ses chansons se partagent entre syncopes fiévreuses et romances au sirop, chorégraphies irrésistibles et émotions donnant l?impression d?être vécues par procuration. Pas facile d?appréhender la vraie vie quand on a consacré la moitié de la sienne au spectacle, dans le cocon d?une entreprise familiale. «Ma chanson la plus personnelle est Daddy, reconnaît-elle. Je ne voulais pas l?inclure dans l?album, mais mon père m?a dit que les gens comprendraient mieux notre relation.»
pur produit de la bourgeoisie noire
Manager de Destiny?s Child, de Beyoncé, s?occupant aussi des carrières solo des deux autres membres du groupe, Kelly Rowland et Michelle Williams, et de celle de sa deuxième fille, Solange, Mathew Knowles gère la fortune générée par sa progéniture d?un immeuble de Houston appartenant à sa société, Music World Entertainment. Difficile de réprimer des soupçons d?esclavagisme parental quand on sait que les prémices de Destiny?s Child datent du début des années 1990.
Beyoncé défend celui qui reste, jusqu?à aujourd?hui, l?homme de sa vie. «Dans de nombreux métiers et cultures, il est normal de développer une entreprise familiale. Pourquoi les gens ne comprennent-ils pas que je puisse travailler avec mon père ? Il s?occupe de la gestion, moi surtout de l?artistique. Nous nous connaissons par c?ur. Il faut juste que nous fassions attention de ne pas parler que de boulot à la maison. Cela fait hurler ma s?ur.»
Contrairement à Richard Williams, le père des championnes de tennis Serena et Venus Williams, Mathew Knowles n?a pas conçu le triomphe professionnel de sa fille comme une revanche personnelle sur le racisme de la société américaine. Marié à la Blanche Tina (ancienne propriétaire d?un salon de coiffure, devenue la styliste de Beyoncé), longtemps directeur commercial, le papa est un pur produit de la bourgeoisie noire.
«Je suis née dans une belle maison, j?ai été dans une école privée, raconte Beyoncé. Mes parents ne m?ont pas attendue pour vivre à leur aise. Au départ, ils ne faisaient pas attention à mon goût pour la musique et la danse. C?est une prof de danse qui m?a remarquée. Elle m?a inscrite à des compétitions. Quand j?ai eu 10 ou 11 ans, mon père a commencé à s?y intéresser. On a monté un groupe de filles, participé au concours télé Star Search ? un équivalent américain de Graines de stars. Nous avons perdu en demi-finale, j?étais désespérée, jusqu?à ce qu?ils nous emmènent à Disneyworld.»
EFFACER LES FRONTIÈRES
Devenue son assistante, sa cousine, Angie, de deux ans son aînée, confirme la précocité de la demoiselle. «Beyoncé préparait sans cesse de petits spectacles qu?elle montrait à ses parents quand ils rentraient du boulot. Elle a toujours voulu faire ce métier. Je me rappelle d?elle, devant sa télé, rêvant de devenir Mariah Carey.»
Contrairement à la plupart des reines de la soul, Beyoncé n?a pas connu la formation du gospel. Si, via la discothèque parentale, elle a baigné dans les classiques de la musique noire américaine, son idole reste Michael Jackson. «Je l?ai rencontré quand j?avais 3 ans, rigole-t-elle de son suave accent du sud des Etats-Unis. Une amie de ma mère était la s?ur de son assistante. Il paraît que j?ai pleuré.»
Conviée, avec Destiny?s Child, à jouer au Madison Square Garden pour fêter les trente ans de carrière du «roi de la pop», la jeune femme n?est pas loin de lui succéder sur le trône. Suivant les préceptes de l?auteur de Billie Jean, les tubes de Destiny?s Child (No No No, Say my Name, Survivor, Bootylicious) tendent à effacer les frontières de races, de genres, de classes sociales (la fille des quartiers chics de Houston chante et flirte avec Jay-Z, le rappeur star du ghetto). Beyoncé s?impose là avec un sens des affaires et une autorité dont furent victimes certaines partenaires évincées ? LaTavia Robertson, Le Toya Luckett, Farrah Franklin ? de Destiny?s Child.
Dans un milieu où les interprètes féminines sont souvent des marionnettes aux mains des producteurs, ce personnage de battante, qui la fait parfois comparer à Madonna, est revendiqué au c?ur de son répertoire. «Les femmes peuvent être sexy et avoir du caractère. On parle souvent de mon sex-appeal, moins de mes talents d?auteur et de producteur. Ça a été parfois difficile d?imposer mon autonomie, étant si jeune, femme et de couleur. Même si comparé à ce qu?ont vécu Aretha Franklin ou Tina Turner, je suis une enfant gâtée.»
Si pour l?instant, Beyoncé a surtout en tête son rythme de travail, un film, après Goldmember, un épisode d?Austin Powers, elle vient d?en terminer un deuxième ? et un album par an, enregistré en alternance en solo et avec Destiny?s Child ?, la chanteuse n?exclut pas de prendre un jour une autre direction. «Je suis inquiète du manque de conscience politique de la jeunesse américaine. En voyageant, je m?aperçois à quel point nos médias ne nous fournissent qu?un type d?information. J?espère un jour plus m?impliquer, mais je suis encore trop jeune pour être sûre de mes opinions. Je m?ouvre, j?ai même essayé d?apprendre l?arabe. Mais je ne négligerai jamais le divertissement, la musique doit alléger le poids du monde.» n
Stéphane DAVET
Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate
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