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Barkly à la conquête du savoir

16 juillet 2003, 20:00

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C?est un moment de grand bonheur ! Dans l?assistance, on rit, on se congratule, on applaudit. L?inauguration du Centre of Learning, au c?ur même de Barkly, a valeur de symbole.

L?ordinateur, le nec plus ultra de la modernité, pénètre dans la cité. C?est le couronnement de quelque quatre années d?efforts, de partage d?idées, de bonne volonté. C?est surtout le constat d?une nouvelle étape, de quelque chose d?irréversible. Comme un courant qui entraîne tout un quartier vers des lendemains meilleurs.

Dans la salle à côté, on admire, on touche, on manipule les computers flambant neufs. Et ce n?est pas du toc ! Seigi Hinata, l?ambassadeur japonais, a bien fait les choses. Il a donné le meilleur, une marque américaine mondialement connue.

Pourquoi l?ambassadeur d?un pays aussi éloigné que le Japon et basé, en plus, à Madagascar s?est-il intéressé à ce qui se passe dans un faubourg de Beau-Bassin? Au point de lui faire un don de Rs 3 millons ! Réponse : c?est parce qu?il est convaincu qu?il y a là une expérience qui mérite un bon coup de pouce. Mais convaincu par qui et par quoi ? Tout d?abord par le coordonnateur du projet de l?école complémentaire, Jean-Noël Adolphe dont le dynamisme et l?enthousiasme sont communicatifs. Quand il parle, c?est avec sincérité. Qui est-il et d?où vient-t-il pour susciter une telle émulation chez ceux qu?il approche ou plutôt qui s?approchent de lui ? Il séduit et on le suit sans discuter parce qu?il détonne dans notre société façonnée par l?égoïsme et les idées reçues.

Issu d?une famille de la petite bourgeoisie beaubassinoise, il est pendant longtemps animateur à l?Institut pour le développement et le progrès (IDP). L?IDP recrute dans tous les groupes ethniques et forme de jeunes leaders. Jean-Noël sillonne la cité Barkly au volant de sa Hyundai toute cabossée. Pas en tant que chef bcbg autoritaire qui se contente de donner des ordres, mais en ami. Celui qui comprend tout de suite ce que les habitants veulent. C?est-à-dire une autre chance, une planche de salut pour leurs enfants, un tremplin pour la réussite sociale, un passeport pour l?avenir. Et cela, les parents l?ont bien compris, passe par l?éducation et la formation.

En janvier 2000, ils sont nombreux ? plus de 500 ? à inscrire leurs enfants pour les cours gratuits de l?Ecole complémentaire qui ont lieu tous les jours et même le samedi. On y enseigne toutes les matières et pour toutes les classes, de la Std 1 au HSC. Une organisation colossale qui réunit des centaines de volontaires et des enseignants de carrière comme Rex Fanchette, ancien recteur du collège Royal ou Verna Vadamootoo du Mauritius Institute of Education. Chacun donne une heure de son temps par semaine.

Dans la cour du collège La Confiance, il règne au quotidien une grande effervescence qui dure jusqu?au soir. C?est un va-et-vient incessant d?élèves, d?étudiants-enseignants, de ménagères qui délaissent leurs fourneaux, des hommes jeunes et moins jeunes. Toutes confessions confondues, ils se côtoient dans la bonne humeur. Heureux de pouvoir rendre service, d?être utiles, de faire le bien. Comme s?ils n?attendent que l?occasion?

En fait, il y a un peu de ça. D?un côté, il y a un manque, un besoin, une soif d?apprendre. De l?autre, le désir d?aider, de mettre ses connaissances au service du prochain. Il ne reste qu?à faire la jonction. L?Ecole complémentaire est le détonateur. Mais comment ce qui semble inimaginable quelques années auparavant peut-il se matérialiser et susciter un tel sursaut ?

Le déclic se produit quelques jours après les dramatiques événements de 1999. Un petit groupe d?amis se réunit à Vuillemin, Beau Bassin, chez Cyril et Sybille Maréchal, cadre à la municipalité des Villes-S?urs. Ils veulent réflechir sur ce qui s?est passé et voir comment aider les plus démunis de la société. Ils y passent deux heures.

Robert Fleurot, curé de la paroisse du Sacré-C?ur, est présent. Le prêtre ne pipe mot, mais il écoute et prend des notes. C?est surtout un homme de terrain. Est-ce encore une de ces réunions où les bonnes volontés se manifestent par de belles paroles qui ne sont pas suivies d?actions concrètes ? Erreur. Cette fois, on a frappé à la bonne porte. Quelques mois plus tard, Robert Fleurot reprend contact avec Sybille.

De son côté, le diocèse de Port-Louis travaille sur un ambitieux plan d?intégration sociale pour les quartiers les plus défavorisés. Ce qui donne l?Ecole pour la solidarité et la justice (ESJ) de même que le démarrage d?un projet d?accompagnement scolaire, patronné par Mgr Maurice Piat. Il ne manque que des volontaires. Sybille et ses amis sont parmi les premiers à s?engager. Ils sont quelque 600 et de toutes les communautés religieuses. Tant de Rose-Hill, de Beau-Bassin que de Curepipe et même de Rivière-des-Anguilles. Mamade Manjoo est un des enseignants les plus assidus à Barkly. Il en est actuellement à sa quatrième année comme volontaire à Port-Louis.

L?expérience de l?ESJ à La Confiance-Barkly ne s?arrête pas là. Elle s?exporte dans d?autres quartiers comme Résidences Kennedy-Bassin, à La Cure et à La Chaux, Mahébourg. Elle ne se cantonne pas à pourvoir un enseignement académique. Elle offre aussi une dimension civique et récréative.

Quand Jean-Noël, responsable de l?ESJ, prend le pari d?emmener 400 enfants de Barkly, garçons et filles, à un camp de vacances, les parents se montrent réticents. Mais ils se laissent convaincre. Il ne peut en être autrement avec Jean-Noël?

Le déclic

Son épouse, Margaret, accueille chez eux des adolescents non scolarisés. Elle se charge de les placer dans des entreprises ou en formation à l?Industrial and Vocational Training Board. Mais voilà, pour essaimer les écoles complémentaires et ses services, il faut des capitaux. Où les trouver sinon chez les capitalistes? Jean-Noël frappe à leur porte.

Et ces bailleurs de fonds lui ouvrent tout grands les bras et leurs? bourses. Rogers, MCB, Beachcomber-Fondation espoir et développement (FED) sont parmi les premiers à financer les activités les plus urgentes. Rogers à hauteur de RS 500 000, MCB pour Rs 500 000, FED avec RS 120 000 sur quatre ans. Le plus beau va venir.

Au lieu de se contenter de donner un chèque, ces groupes et autres firmes mettent sur pied des comités. Le dossier Barkly est suivi de près et de grosses pointures participent aux réunions. Tim Taylor, Chief Executive de Rogers, se joint à l?équipe en charge d?une enquête sociale chez les habitants. Jane Valls, responsable de la cellule de communication, est de toutes les réunions alors qu?Eric Ma Fat, directeur de General Leasing et Tim Taylor donnent un coup de main au premier fancy-fair de l?ESJ, au collège du St.-Esprit.

Des éclaireurs efficaces

Ce n?est qu?un début. D?autres firmes et d?autres organisations, comme la Table Ronde, emboîtent le pas. Cassam Uteem, alors président de la République et le ministre de l?Environnement, Rajesh Bhagwan apportent leur soutien. Qu?est-ce qui les pousse à regarder du côté de Barkly ? Tout simplement une découverte, un constat éminemment positif : les habitants du quartier prennent leur destin en main.

Si au départ, Jean-Noël et ses lieutenants, Brigitte Thomas, Suze Chelliah, Daniel Venchard et un peu plus tard Antoine Wong, ancien haut cadre de la municipalité, sont seuls à gérer ce qui est devenu une immense entreprise à nombreuses ramifications, il peut aujourd?hui compter sur des ?éclaireurs?. Soit un groupe de 60 hommes et femmes, tous de Barkly, parents d?élèves de l?école complémentaire. De vrais agents de liaison entre les habitants et l?ESJ.

Ils motivent leurs voisins à envoyer leurs enfants aux leçons gratuites. Ils persuadent les chômeurs à suivre les sessions d?informatique. Ils mettent de l?ordre après les cours. Ils aident pour les réunions et les fêtes. Bref, ils prennent la relève. Il y a quelques jours, leur groupe obtient le statut officiel à travers l?Association pour le développement communautaire de Barkly. Cette dernière co-gérera le Centre of Learning avec l?ESJ.

La fierté de Jean-Noël vient d?un contingent de 40 jeunes volontaires de Barkly et d?ailleurs. Les uns terminent leurs études secondaires, les autres sont à l?université. Leur dévouement est source d?étonnement et de réconfort pour ceux qui les voient à l??uvre alors même que certains désespèrent de la jeune génération. Ils viennent à leur tour enseigner. Ou alors ils aident Brigitte Thomas dans l?organisation quotidienne des classes. Tels Brian Pitchen, un jeune de la cité qui préside l?association nouvellement fondée, et ses copains Vincent, Viken, Delphine et Nadia. Ils sont là tous les jours. D?autres comme Thierry, Irshad, Daneshwar, des Future Kids, une organisation patronnée par le Groupe FAIL, des cracks en informatique, mettent leurs connaissances au service du Centre of Learning.

Parmi les grands entrepreneurs qui suivent attentivement la graduelle transformation du paysage social de Barkly, il y a Michel de Spéville dont le groupe finance le fonctionnement du centre pour les salaires des responsables. Présent au lancement officiel des cours au Centre of Learning à Barkly, il estime que l?expérience devrait se propager à travers le pays. Jean-Noël Adolphe n?en pense pas moins. La prochaine école complémentaire sera à Cité Richelieu et un Centre of Learning s?implantera à Kennedy-Bassin. Le site est gracieusement offert. Il ne reste qu?à trouver le financement.

Laurence Forget, la manageresse du Centre of Learning devenu le véritable centre névralgique de Barkly, remet des attestations de présence à une douzaine d?apprenants, dont le plus âgé a 74 ans, qui ont suivi des cours pour le Certificate of Primary Education (CPE). Ils disent tout haut leur joie de recevoir leur certificat. Le premier de leur vie et sans doute pas le dernier.

Marylyne La Fortune résume la satisfaction des apprenants et l?importance qu?ils attachent à entrer dans le monde du savoir avec l?humour des gens sim-ples : ?Quand mo pou passe ça CPE là, après quand même mo mort, pas faire narien? ?.

Avec 700 élèves tous les jours au collège La Confiance-Barkly, 600 parents membres- animateurs de l?Association communautaire du quartier, 200 jeunes chargés de la formation informatique et des sessions d?alphabétisation, des cours aux adultes pour le certificat du CPE et pour le GCE ordinary level, le Centre of Learning ne désemplit pas. Barkly poursuit sa marche vers le savoir.

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