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Anerood Jugnauth : la méthode du succès
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Anerood Jugnauth : la méthode du succès
Dès ses débuts en politique, l?homme paraît singulier. Anerood Jugnauth est ?the odd man out? au commencement de sa carrière de parlementaire au sein du mouvement militant mauricien (MMM). Et pour les jeunes militants, tout démarre en 1976, pas en 1971. Une bonne partie de cette année est déjà entamée quand le gouvernement travailliste de Sir Seewoosagur Ramgoolam permet la tenue des meetings publics. Ils sont autorisés uniquement dans les salles de cinéma, et démontrent alors que le MMM n?a plus la même popularité qu?en 70 et 71.
Lors d?un meeting MMM au défunt cinéma Opéra House, à la Plaine-Verte, un jeune qu?on annonce très prometteur, Bashir Khodabux, prend la parole pour la première fois. A cinq minutes du début du meeting se présente un homme en costume noir usé, coupé à l?ancienne. C?est Anerood Jugnauth, celui qui sera le Premier ministre d?un éventuel gouvernement MMM. L?homme est moins réservé qu?il ne le sera par la suite. Il est plutôt expansif et se dirige tout droit vers un petit groupe dans lequel se trouve un journaliste du Militant et d?autres jeunes qui vont par la suite faire une brillante carrière politique.
Jugnauth évoque avec ce groupe les ?gabezies? des travaillistes et la ?remontée? du MMM aux quatre coins de l?île. Gabegie est un terme que tous les orateurs MMM utilisent à l?époque. Le groupe en question se moque de son zézaiement. On récuse le discours de cet homme qui ne s?habille pas comme les autres militants, qui ne parle pas comme eux, un homme en décalage avec la jeune génération MMM. On le considère comme un opportuniste. D?ailleurs, Heeralall Bhugaloo utilisera ce terme en évoquant le Jugnauth d?avant 76. Aux côtés de Jugnauth pour la mise en place du Hindu Congress en 1964, il dira : ?Toutefois, Anerood Jugnauth allait être prudent et calculateur, même un peu opportuniste. Officiellement, il ne sera pas au Hindu Congress mais il utilisera cette plate-forme pour faire avancer ses idées tout en étant officiellement au IFB. Il n?écrira pas non plus dans le journal du Hindu Congress, qui était un symbole à l?époque.? Heeralall Bagaloo dira aussi que dans les annés 60, Jugnauth faisait montre d?une ?force de caractère exceptionnelle, d?un tempérament fort sans être un grand idéologue, sans idées brillantes.?
Pour les jeunes militants de 1976, Jugnauth n?a pas le charisme d?un Paul Bérenger, ni même celui d?un Seewoosagur Ramgoolam. Comme avocat, Kader Bhayat et Madun Dulloo semblent être plus percutants. Jugnauth ne vaut pas, en tant qu?homme de loi, un Gaëtan Duval ou un Madun Gujadhur. Il n?a ni épaisseur ni stature. On pense tout bas qu?il ne sera jamais qu?un second couteau.Cette perception des jeunes est une impardonnable erreur. Binod Bacha nous dira d?ailleurs que dès 71 les militants étaient victimes d?un énorme fossé des générations.
Anerood Jugnauth va démontrer six ans plus tard qu?on s?est trompé sur son compte, sur son idéologie et son potentiel. Il démontre qu?il sait non seulement s?adapter mais est aussi capable de se métamorphoser. Il va prendre l?ascendant sur ses pairs et ses supérieurs en quelques mois. D?ailleurs, Sir Seewoosagur Ramgoolam, Gaëtan Duval, Madun Dulloo et Madun Gujadhur travailleront sous ses ordres à partir de 1983.
Six ans après le meeting de l?Opera House, Jugnauth va plus que surprendre ces journalistes et jeunes militants qui se moquaient de lui. En leader charismatique, il va gagner plusieurs d?entre eux à sa cause pour la mise en ?uvre d?une politique qui va étonner l?île Maurice, l?Afrique et le monde, avec des réalisations exceptionnelles. Le miracle économique ne sera autre que la réalisation du rêve africain : industrialiser le pays en quelques années et résorber un chômage dont le taux dépasse 20 % en 1982 pour arriver au plein-emploi.
Coupeur de cannes dans sa jeunesse
La mauvaise appréciation des jeunes, en 1976, sur Jugnauth tient au fait que, pour eux, l?histoire politique d?Anerood Jugnauth commence en 1976 ou un petit peu avant. Tout ce qu?ils savent alors de son passé se trouve dans quelques phrases prononcées dans les meetings de1976. ?Mo ti ène magistrat, mais mo pas fine d?accord quand mo fine trouve couma zotte ti pé arrête dimoune, couma zotte ti pé joué are ou liberté. Mo fine dire ki mo pas d?accord avec ça et mo fine démissionné comme magistrat.?
Très peu de jeunes savent alors que cet avocat originaire de Palma a été coupeur de cannes dans sa jeunesse avec son père; qu?il a été élu au Parlement dès 1963; qu?il a été ministre du Travail et a démissionné de ce poste pour une question de principe. Il a brillamment participé au combat pour l?Indépendance et joué un rôle important lors de la conférence constitutionnelle à Londres. On croit son discours et son idéologie différents de ceux des jeunes militants parce qu?en 1976, la plupart des jeunes ignorent tout de son parcours politique. Or, dès 1963, dans son premier discours au Parlement sous la bannière de l?Independent Forward Block (IFB), il déclare ceci :
??We must stop thinking about communities, we must stop thinking in terms of Hindus, Muslim or General Population. We must try to think in terms of Mauritians because everyone born in this country, who is a citizen of this country, has got equal rights and we have got to see to it that with progress and independence those rights are respected, be it the right of a Creole, of a Muslim, of a member of the general population or of a Hindu. There is no question of the majority ruling over the minority??
Anerood Jugnauth évoque dès 1963 au Parlement des sujets aussi divers que le sort des travailleurs de l?industrie sucrière, le racisme, etc. Il exprime là très en avance ce que le MMM va dire en d?autres termes à partir de 1970 sur l?unité nationale et qui donnera lieu aux slogans ?Ène sel lépep, ène sel nation? et ?L?unité dans la diversité?.
Mais Jugnauth lui-même va entretenir la vison tronquée que certains se font de lui dès la campagne électorale de 1976. Le MMM sera le parti qui fera élire le plus de députés sous sa bannière. Mais il se voit souffler le pouvoir après une coalition de Sir Seewoosagur avec le Parti mauricien social-démocrate (PMSD). Le MMM entre donc au Parlement après les élections de décembre 1976 dans l?opposition. Jugnauth assumera un rôle de leader de l?opposition de second plan, Paul Bérenger lui volant la vedette. Jugnauth en choquera même certains en disant qu?il n?est qu?un ?part-time politician? au sein de l?opposition MMM. Il privilégie sa carrière d?avocat et s?occupe de ses clients à son bureau vétuste et mal éclairé au Bahemia Building.
Il faut attendre 1992 pour qu?il explique son comportement entre 1976 et 1982. ?Je ne voulais pas abandonner ma profession. J?avais des responsabilités familiales et pas de fortune personnelle?? (?1982-1992 : les années décisives?; Précigraph Ltd).
En 1982, quand le MMM, avec son allié Harish Boodhoo du PSM, remporte une victoire de 60-0, le pays n?a pas besoin d?un part-time Prime minister. Il lui faut plutôt un ?dream team? pour sortir du marasme économique : 20 % de chômeurs, les caisses de l?Etat pratiquement vides avec des devises étrangères équivalant à une semaine d?importation seulement et une dette de Rs 6 751 millions.
Mais l?équipe 60-0 travaille dans une certaine pesanteur idéologique qui ira jusqu?à offrir à la population une version créole de l?hymne national dans laquelle la référence à Dieu est occultée.
Dès septembre 82 apparaissent les signes d?une lutte intestine au sein de l?alliance MMM-PSM-OPR. La pilule qu?offrent alors le FMI et la Banque mondiale pour sortir Maurice du marasme n?a rien de socialisant. Anerood Jugnauth ne maîtrise pas encore la machinerie gouvernementale et tâtonne avec autour de lui un establishment hérité du Parti travailliste, soit des hommes qu?il ne connaît pas très bien. C?est sa survie politique même qui est menacée après sa victoire de 60-0. ?Quelques mois après la victoire, Jugnauth n?avait pas beaucoup de temps pour penser au pays. Sa priorité était sa survie politique. Il y dépensait toute son énergie. Il tâtonnait et n?avait pas totalement confiance dans l?establishment qu?il avait hérité de Sir Seewoosagur. C?était une période intérimaire?, explique Bhinod Bacha.
Or, l?establishment qui, souligne Bhinod Bacha, se devait d?être apolitique pour travailler pour le Premier ministre en place, va protéger et conseiller Jugnauth. Celui-ci survivra à la cassure du gouvernement 60-0 en mars 1983 alors que Bérenger se retrouve dans l?opposition avec un groupe de députés MMM.
Jugnauth va alors fonder le Mouvement socialiste militant (MSM) dans lequel se fonde le Parti socialiste mauricien. Le MSM fait une coalition avec le PMSD et le PTr et remporte les élections générales. ?A son arrivée au pouvoir, en 1983, Jugnauth est entouré de gens qui connaissent bien la machinerie gouvernementale, dont Sir Gaëtan Duval et Sir Satcam Boolell. Jugnauth est un quick learner et il maîtrisera très vite cette machinerie?, explique Bhinod Bacha.
Jugnauth concrétisera alors sa vision économique du pays.
Dès 1983, les investissements font un bond considérable : de Rs 19 millions en 1983 à 68 millions en 1984. Les usines, 122 en 1983, passent à 591 en 88. Les exportations sont multipliées par huit entre 82 et 89. A partir de 1985, la zone franche dépasse le secteur sucre en termes d?apport en devises étrangères. Maurice réussit sa transition vers une économie industrielle.
Beaucoup expliqueront ce ?miracle? en évoquant la chance. Il est vrai que Jugnauth bénéficie, alors qu?il lance des campagnes pour attirer des investisseurs, d?une bonne condition climatique (on dira que les cyclones le craignent) et d?une bonne conjoncture internationale (HongKong cherche à investir ailleurs avant sa rétrocession à la Chine continentale).
Ceux qui ont travaillé avec le leader expliquent qu?il y a la ?méthode Jugnauth? derrière ce miracle. C?est le cas de Bhinod Bacha, Daya Heeralall, Kanti Benymandhub, Iswarduth Purrung, Philippe Chan Kin et Cyril Nicholas. Ils évoquent aussi une formidable aptitude à identifier les hommes talentueux.
?He has been a good talent spotter ?, dira Bacha.
Ainsi Jugnauth va réunir une équipe gagnante avec Sir Gaëtan Duval, Vishnu Lutchmeenaraidoo, Kailash Ruhee, Kishore Deerpalsingh, Madhun Dulloo et Rama Sithanen. Il cherche toujours à bien maîtriser ses dossiers et demande conseil auprès des fonctionnaires mais également auprès des experts du secteur privé. ?Il écoute tout le monde, pèse toujours les conséquences possibles de chaque décision. Il se fait aussi un devoir de rencontrer les investisseurs locaux ou étrangers et cela a un impact considérable sur ces derniers. Il les dirige ensuite sur d?autres ministres compétents, ce qui donne confiance ainsi que la volonté du gouvernement d?aller très vite?, explique Bhinod Bacha qui a travaillé pendant dix ans avec Sir Anerood.
De la confiance à la répudiation
Mais malgré le succès économique, Jugnauth ne peut empêcher des remous politiques qui secouent sa coalition. Le père du ?miracle économique? semble avoir un talon d?Achille : lorsqu?il fait confiance, il donne quasiment carte blanche. C?est ce qui va lui valoir certains déboires, pour commencer avec Harish Boodhoo avec lequel il passe d?une confiance absolue à la répudiation. Il chassera ainsi plusieurs de ses hommes dont Vishnu Lutchmeenaraidoo et Rama Sithanen.
Les coalitions se font et se défont très vite, aussi vite que le développement économique du pays.
Si le gouvernement de 60-0 ne règne que de juin 82 à mars 83, le MSM garde le pouvoir seul d?avril 83 à août 83 avec l?OPR. Puis de septembre 83 à février 84, c?est une coalition MSM-Ptr-PMSD qui gouverne le pays. Le PTr sort entre mars 84 et juin 86 et réintègre la coalition jusqu?en septembre 1990. Le PMSD sera hors de cette coalition à partir de juillet 1988. En octobre 1990, Sir Anerood réunit de nouveau la grande famille avec une coalition MSM-MMM pour diriger le pays jusqu?à juin 1992. Paul Bérenger sort en 1993 et une nouvelle scission se fait au sein du MMM avec la naissance du RMM. Deux ans après, Anerood Jugnauth perd le pouvoir et on le croit fini. Une coalition MMM-PTr prend le pouvoir, menée par Navin Ramgoolam qui expulsera Paul Bérenger.
Au pouvoir ou hors du pouvoir, Jugnauth a toujours mené une vie stricte. Le garçon qui marchait de Palma à Quatre-Bornes pour aller au collège a su s?imposer une alimentation saine?. fruits et yaourts. A la maison, il suit surtout les documentaires et adore les séries télévisées indiennes, prend un ou deux whisky, mais jamais plus, confie Joe Lesjongard. Il possède un profond sens de l?humour et aime raconter quelques ?jokes?, même au Conseil des ministres pour détendre l?atmosphère. ?Lors de nos participations dans les conférences internationales, il évoquait souvent son enfance difficile de fils de planteur à Palma?, confie Bhinod Bacha qui l?a accompagné de nombreuses fois.
Très croyant, il évite cependant la publicité autour de sa foi et prie dans l?intimité, ce qui poussera le public à croire que Sir Anerood Jugnauth est un grand superstitieux qui a recours à des astrologues indiens. Ces derniers lui auraient d?ailleurs confié un talisman, une grosse bague noire qu?il porte en permanence. ?Archifaux?, affirme Bhinod Bacha qui explique que la bague en question a été offerte à Sir Anerood par Sai Baba quand le Premier ministre l?a rencontré en Inde. ?Il a alors toujours porté cette bague par respect.?
Au fond, Sir Anerood reste un homme très affable et sincère qui sait faire preuve de reconnaissance, diront ses fidèles gardes du corps.
En 1983, lors de la rupture avec Paul Bérenger, Jugnauth déclare ouvertement qu?il estime que Bérenger mérite d?être Premier ministre et qu?il lui aurait volontiers confié le pouvoir si ce dernier avait la patience d?attendre. Il était sincère dans cette déclaration. Ce désir d?offrir le pouvoir à Paul Bérenger sera mis sur papier lors de l?accord de Med Point en vue d?une coalition MSM- MMM pour les élections de 2000.
Cet homme qui a su concrétiser sa vision d?une île Maurice industrialisée et bénéficiant du plein-emploi est venu au pouvoir en 2000 avec une toute autre idée. Faire du pays une cyber-île. Un autre pari à gagner?
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