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Abri de lumière
Vous êtes devenu journaliste grâce à un concours puis il y a eu la trajectoire que l?on sait. Vous arrive-t-il d?être étonné du chemin parcouru ?
Oui, par exemple quand je suis ici à Maurice. A ce concours que j?ai remporté et qui m?a permis de devenir journaliste stagiaire, j?ai présenté un reportage sur Maurice. C?était en 1971. Je ne pensais pas que les choses allaient prendre cette voie. Grâce à ce concours, je suis entré à France Inter. J?aime être surpris par mon chemin, essayer de le regarder comme le petit garcon que j?étais. Un petit Rhémois, sans aucune attache avec le journalisme ou des trajectoires connues. Donc en principe sans aucun atout pour devenir journaliste. De temps en temps, je me retourne sur le chemin et je me dis : c?est beau, merci la vie. Même si elle a été parfois tellement difficile?
Le fonctionnement de la presse, aujourd?hui en France, permettrait-il à une carrière de débuter comme la vôtre ?
Je ne sais pas. Ce serait plus difficile je crois. Tenir si longtemps serait plus difficile. Il y a plus de compétition, de gens qui se font et se défont, de chaînes qui se créent, qui meurent. J?ai eu la chance de tomber au bon moment. Il y a eu cette première ère de la télévision, celle des pionniers. Puis une deuxième que j?ai connue. Nous sommes actuellement dans la troisième ère, plus éphémère, marquée par une consommation plus rapide.
Une ère qui correspond plus à une culture de la forme?
Je crois que oui. On s?intéresse peu à la culture déjà parmi les journalistes. Moi, ça me passionne les gens qui ont envie de savoir qui s?intéressent à tout. Il y a aujourd?hui par exemple peu de mise en perspective historique des événements. Oui, vous avez sans doute raison, c?est la culture de la forme de l?apparence, des sunlights.
Votre chaîne TF1 y contribue largement?
Ah ça oui ! Comme toutes les autres. Mais apparemment ça plaît. Les gens y viennent. Ils aiment se brûler à cette lumière. Pour moi tout ça s?apparente un peu aux lucioles.
Cela fait 20 ans que vous présentez le journal télévisé de 20 heures en France. Le risque de l?ennui guette?
Pas pour moi. J?ai toujours autant de plaisir à le faire. Je n?aime que deux choses profondément dans la vie professionnelle : les livres et le métier de journaliste. Je serais incapable de faire des talks shows en prime time. On me l?a proposé des dizaines de fois, je ne m?en sens pas capable. Ce ne serait pas moi. Je ne serais pas convaincu, donc pas convaincant. Et puis ce n?est pas mon plaisir. La télé réalité ne m?intéresse pas, je l?ai toujours dit sans gêne, même si je travaille sur une chaîne où il y en a. Je n?en ai jamais regardé. Je l?ai dit plusieurs fois aux patrons de TF1. Ils me disent: ?Nous sommes une chaîne commerciale??
Il y a une quinzaine d?années on pouvait imaginer ?Le Grand Echiquier? de Jacques Chancel, émission de trois heures de variétés en ?prime time?? Qu?est-ce qui fait que cela ne soit plus possible ?
En fait, dans le fond c?est qu?à l?époque, il n?y avait que trois chaînes. Aujourdhui il y en a cent ! On a constaté qu?à chaque fois que l?on donnait le choix aux gens, ce n?est pas vers la culture qu?ils allaient. Il reste une frange et c?est celle-là qui m?intéresse. Mais c?est vrai : je regrette beaucoup les émissions comme Le Grand échiquier. C?était une vraie belle émission de culture populaire. A 20 heures on pouvait voir Brasssens ou l?Orchestre Philarmonique de Berlin, c?était extraordinaire. Mais les gens sont allés vers le plus facile. Mais en même temps les émissions phares comme La Marche du Siècle ont pu être remplacées par Des racines et des ailes. Il reste des émissions d?enrichissement? Tout ça n?est pas mort. La télé aujourd?hui fait de la place aux anonymes. Ceux qui deviennent star d?un jour. Ils pensent qu?on devient star en un jour?
Vous avez présenté plus de 8000 journaux télévisés. La nature de l?information et sa forme ont-elles changé? Il faut tout emballer en une minute trente?
Dans le fond, non. Dans la forme oui. La technique a fait évoluer la présentation de par la rapidité de la disponibilité de l?information. Mais une information se traite de la même manière. Cette semaine, j?ai fait quelque chose sur le Kosovo quatre ans après. J?ai reçu Madeleine Allbright pour parler du Proche-Orient et de l?Irak? C?étaient des sujets avec du contenu. De ce point de vue, l?information n?a pas changé. Je n?ai pas de regrets de cette période passée. L?information reste une zone forte. Le journal de 20 heures, c?est quand même l?émission la plus regardée des Français.
Vous êtes-vous demandé sans fausse pudeur pourquoi vous durez depuis vingt ans ?
Je suis le plus mal placé pour répondre à votre question. Mais s?il faut y répondre je pense que j?ai beaucoup travaillé et je suis un passionné. Je le communique à l?antenne. J?aime parler de manière pédagogique. Un peu à la Jean-Marie Cavada qui sait partager les choses avec les autres. Je crois que les gens sont sensibles à la carrure de quelqu?un. Ils aiment se dire : celui-là, il ne va pas se laisser impressionner par le Premier ministre ou l?opposition.
Vos relations ont souvent été tendues avec vos confrères?
Je n?agresse jamais personne, mais je réponds quand on m?agresse. J?ai horreur de dire du mal des gens et j?ai eu droit à des critiques sans doute aussi parce que je suis au sommet de l?échelle. On la secoue en espérant voir tomber ceux qui sont au sommet. C?est de bonne guerre. Les journalistes aiment souvent ça. Ils aiment voir tomber les puissants. C?est le syndrome courant depuis Watergate.
Il ne faut pas s?attaquer aux puissants ?
Ce n?est pas ce que j?ai dit. J?aime mettre en lumière leurs felures, dénicher leurs erreurs. Mais je ne me sens pas l?âme d?un coupeur de tête. Mais je veux que tout soit dit et montré. Et que chacun se fasse son opinion.
Votre livre ?Lettres ouvertes aux violeurs de vie? ressemble étrangement au discours de François Mitterrand traitant les journalistes de ?chiens? après le suicide de Pierre Bérégovoy, l?ancien Premier ministre français?
Non je ne le crois pas. Moi j?ai identifié les paparazzis. Ce n?était pas d?ordre général comme Mitterrand. Les paparazzis, c?est la négation complète du métier de journaliste. C?est aller violer l?intimité des gens en sachant qu?il y a beaucoup de douleurs et de conséquences derrière. Et tout ça a un but uniquement commercial. Avec ces gens je serais toujours sans complaisance. J?ai écrit ce livre, j?ai osé le faire. Beaucoup de gens célèbres se disent si je le fais, ils vont encore plus me harceler. Et c?est vrai qu?ils savent se venger. J?ai eu droit à tout?
Se mettre en lumière c?est aussi s?exposer à tout?
La télévision a changé de nature et le fait que je dure aussi fait de moi une cible privilégiée. Ça focalise l?intérêt. C?est le risque, c?est vrai de se mettre en lumière. La nature du journaliste est de regarder les autres. Là, on vous regarde. Le chasseur devient gibier.
Quand Poivre d?Arvor, le journaliste, a commencé à écrire des livres, certains ont souri. Aujourd?hui vous en êtes à votre vingtième. Ça commence à devenir une oeuvre? On peut se demander si le Prix Interallié que vous avez reçu ne vous fait pas plus plaisir que l?audimat de votre journal télévisé ?
C?est sûr. Je le reconnais. Les journaux télévisés et leurs succès seront vite oubliés.
Plus heureux d?être écrivain reconnu que journaliste reconnu ?
Je l?avoue, oui. C?est ce que je voulais toujours faire depuis enfant. Mon premier roman je l?ai écrit à seize ans. Petit garçon j?avais cette idée folle, irréalisable de devenir ?écrivain?. Mon premier livre publié m?a donné beaucoup de bonheur. Et quand plus tard j?ai senti qu?il y avait des choses qui se construisaient en moi et qui n?avaient rien à voir avec ma notoriété de journaliste, j?ai eu encore beaucoup de bonheur. Et quand il y a eu cette consécration avec le Prix Interallié, j?ai été très heureux et je ne m?en suis pas caché. Il y a des gens qui font la fine bouche quand ils ont un prix. Pas moi. Je suis plus heureux de cela que de ma notoriété journalistique. Les livres, c?est du solide ça dure, ils rentrent dans les maisons, ils rendent des gens heureux. Mes émissions, elles, auront disparu depuis longtemps. Le journaliste de télévision bâtit sur du sable, du mouvant. Le roman demeure. L?écriture me rend indestructible.
Votre héros, Victor, dans votre roman L?Irrésolu, vous ressemble ?
Il est plus irrésolu que moi. Mais nous avons le même côté idéaliste. J?ai rêvé beaucoup d?absolu?
Désir perdu en route ?
Pendant les 7, 8 premières années de ma carrière de journaliste, j?en ai eu peur. On travaille sans s?occuper de qui on est. Et puis on se retourne sur soi, sur ses traces. L?écriture redonne l?humilité. Quand vous êtes seul avec votre stylo parfois, il y a des moments de vertige absolu et puis d?autres moments de désespoir, de noir absolu. Et puis même quand c?est terminé, on ne sait pas ce que ça vaut. On est seul avec son truc.
Pour quelqu?un qui dit ?vivre sa vie au jour le jour?cela peut paraître étrange en même temps de dire que vous savez déjà depuis longtemps le jour ou vous arrêterez le Journal Télévisé de TF1?
Oui, je connais la date de mon départ. Peut-être même que je l?anticiperai.
Quand avez-vous décidé de cette date ?
Depuis la mort de ma fille Solenn, il y a 9 ans? J?ai failli vraiment tout abandonner ce jour-là. Mais je suis resté parce que je pensais que cela allait m?aider à oublier en travaillant, travaillant, travaillant? C?était une façon de survivre. Puis, quand cette frénésie folle et un peu malsaine est passée, je me suis dit : on fait quoi. On arrête ou pas. Et là je me suis dit : j?arrête à tel moment choisi par moi. Je voulais que la force de l?esprit soit encore plus forte que la douleur. Mais je sais de manière très précise quand je partirai?Mais il se peut aussi que mes patrons décident avant moi?
Depuis la mort de votre fille, votre quête de la vie a-t-elle changé ?
Ah ça oui ! J?ai perdu une fille il y a 25 ans. Elle s?appelait Tiphaine. Depuis ce jour-là, beaucoup de choses ont changé. Ma vie s?est alourdie. Elle a pris plus de gravité. Puis la mort de Solenn est arrivée. Et là tout est devenu relatif. Je me suis tourné vers les autres. Il n?y a pas une seule lettre qui m?est écrite que je laisse sans réponse.
La douleur vous a enrichi ?
C?est terrible de le dire, mais c?est vrai. La douleur vous rend plus à vif, plus perméable, plus humain sans doute. Et puis j?ai tendance à penser que de là où elle est, Solenn me protège, veille sur moi, me guide. Mais ce sont des choses difficiles à expliquer? Je n?ai pas la chance de croire. Pourtant, j?en ai envie, terriblement envie?
Avoir envie de croire, c?est déjà un peu croire, non ?
La foi ne me sauve pas. Je suis journaliste; pour croire, j?ai besoin de toucher, de voir. Ce qui me sauve c?est que, de temps en temps, je ressens Solenn près de moi. En ce moment par exemple, je suis à Maurice où nous avons passé beaucoup de bons moments ensemble sur cette île et je la sens, là. Je sens passer ses ondes et ça m?aide. Mais il y a des jours où c?est vraiment douloureux. On passe par de grands abîmes? de si grands abîmes?
Peut-on vous imaginer un destin à la Brel : un matin le grand large et puis le silence?
Votre question me touche particulièrement. Il y a quinze jours, j?étais aux Marquises sur la tombe de Jacques Brel pour les 25 ans de sa mort. Debout devant cette tombe, j?ai senti cette aspiration très forte. Aspiration dans son sens le plus littéral : le siphon. C?est très tentant. Mais il faut être fort et solide. Brel avait un courage immense. J?admire ce choix. J?y ai pensé pendant tout le termps où j?étais là-bas. Tout le temps. On verra si j?aurai ce courage?
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