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“Open Water”
Beaucoup ont dressé des parallèles entre ce film et Les Dents de la Mer ou The Blair Witch Project. En fait, Open Water, film indépendant de Chris Kentis, n’a que très peu de points communs avec le blockbuster de Steven Spielberg, si ce n’est la mer et la présence de requins. Malgré l’absence d’images à la texture granuleuse et de séquences en noir et blanc, Open Water est bel et bien un film de pure angoisse avec une mer qui s’avère aussi menaçante que les bois de Black Hills.
L’histoire serait basée sur des faits véridiques et, bien que les personnages du film soient fictifs, ils sont quand même ancrés dans la réalité. À savoir, couple ordinaire
( interprété par Blanchard Ryan et Daniel Travis) et sans enfants qui vivent plus que confortablement. Le prix à payer pour leur relative opulence (l’histoire éternelle) étant le surmenage et le stress, ils décident de s’offrir des vacances dans une île des Bahamas. Une fois sur place, tout est merveilleux (comme chez nous) et comme ils sont des passionnés de plongée sous-marine, ils s’inscrivent pour une sortie au-delà des récifs.
Une caméra très libre de ses mouvements accompagne ces deux personnages dans leurs déambulations sur la plage, puis le soir au restaurant. Au fil de leurs conversations banales, elle capte les regards, parfois complices, parfois d’émerveillement devant des scènes ou des tableaux que l’on devine “exotiques” pour leurs yeux. Elle capte surtout un bonheur d’être à deux, quelque part dans un lieu dépaysant et loin des soucis. Les gens sans histoires peuvent être intéressants et sympathiques pour peu qu’on leur en donne l’occasion.
<B>Acteurs lâchés en plein océan</B>
C’est-à-dire, pour peu que l’on s’intéresse à eux d’assez près. Durant la nuit précédant le drame, Chris Kentis nous place au cœur même de l’intimité de ce couple ordinaire. Et, ce n’est pas qu’une façon de parler : par un prodige de la technologie moderne, le spectateur se retrouve littéralement au lit avec ce couple entièrement déshabillé qui se chuchote des choses à l’oreille. Cela sans avoir l’impression de participer à un quelconque jeu lubrique, ni celle d’être un voyeur. C’est une situation qui est des plus intéressantes, et il est plus que possible l’absence (voulue) de toute musique durant cette séquence contribue largement à l’intimité partagée du moment.
Le couple est donc tout à fait crédible, leur mésaventure tragique l’est tout autant – puisqu’elle serait réellement survenue à un couple au large de la Barrière de corail en Australie et un scénario astucieux parvient à rendre les causes de cette mésaventure aussi stupides que crédibles (on veut même croire que les faits réels se seraient passés ainsi) ; ce qui la rend d’autant plus tragique. Vingt touristes dans un bateau qui s’en vont faire de la plongée sous-marine en pleine mer. Il y a évidemment un moniteur pour les encadrer et celui-ci les a tous comptés. Arrivés au point de plongée, l’un des touristes reste à bord du bateau parce qu’il n’a pas de masque. Donc, le moniteur note un plongeur à bord. Des dix-neuf qui étaient sous l’eau, deux remontent. Donc, le moniteur note trois plongeurs à bord et dix-sept sous l’eau. Des deux plongeurs qui sont remontés, l’un replonge avec celui qui était resté à bord du bateau. Mais cela, le moniteur ne l’a pas noté. Ce qui fait que pour lui, il y a dix-sept plongeurs sous l’eau alors qu’il y en a en fait dix-neuf. Ainsi, lorsque dix-sept plongeurs remontent dans le bateau sans le couple, le moniteur pense avoir le compte et le bateau repart sans eux.
“ …Qu’on nage ou pas, c’est le courant qui décide ”, dit Daniel Travis, à un moment bien avant que le couple ne cède à l’angoisse. Suivant ce moment où les personnages se retrouvent seuls, perdus au milieu du grand bleu, il y a toute une partie du film qui répond directement aux questions que se poserait le public sur ce genre de situation. Non, ils ne peuvent pas regagner la terre ferme en nageant ; au moins parce qu’il faudrait d’abord qu’ils sachent dans quelle direction nager. Ils ne peuvent pas non plus nager vers cet autre bateau qui semble si près parce que la perception des distances est trompeuse en mer et qu’entre-temps, leur bateau à eux pourrait revenir. Sans compter que rien n’est moins visible qu’une personne dans l’eau, en pleine mer.
Boire l’eau de mer donne la diarrhée, ce qui entraîne la déshydratation. Le simple fait de rester dans l’eau, même sans nager, finit par fatiguer le corps humain. Même dans les mers tropicales, même avec une combinaison de plongée, on finit par avoir froid. Etc. Chris Kentis, qui signe aussi le scénario de son film, a tout l’air de s’être bien documenté et il a très habilement inséré ses réponses (aux questions du public) dans les dialogues, parfois avec un brin d’humour. Nous avons beau être sortis de l’eau il y a quelques milliards d’années, la mer n’est pas le milieu le plus accueillant pour le corps humain.
Open Water nous montre l’océan sous des teintes et des textures différentes, surligné d’un ciel parfois bleu parfois gris ardoise. Cet océan chargé de menaces est “le” méchant réussi du film, grâce auquel l’angoisse est réussie.
Il faut dire qu’Open Water est un film tourné sans effets spéciaux. Durant chacun des deux cent jours qu’aurait duré le tournage, Chris Kentis aurait réellement lâché ses deux acteurs en plein océan, au milieu de vrais requins. Ce qui expliquerait une tension très perceptible dans le jeu des acteurs lors de certaines scènes de bravoure impliquant la participation de ces bestioles. Le film cependant a le mérite de ne pas surenchérir sur le spectaculaire, bien qu’il y ait une tempête la nuit durant laquelle on voit brièvement quelques nageoires, le temps d’un éclair. Les requins dans ce film, ne sont pas des requins tueurs qui emportent bras ou jambes, ils tournent autour du couple et mordent juste une fois. Il y a aussi les méduses et des petits poissons qui viennent mordiller les nageurs. Il y a surtout la peur panique, les accusations mutuelles, le découragement et l’épuisement qui finiront par être fatals au couple.
Rarement au cinéma, un huis clos aura été aussi spacieux. Celui-ci souffre un peu d’avoir des acteurs qui, sans être mauvais, sont loin d’être exceptionnels. Mais, le scénario et la réalisation viennent compenser ces faiblesses. L’ennui a tout juste le temps de commencer à se faire sentir, mais, mauvaise foi aidant, on peut considérer que cela fait partie de l’histoire. Puisque c’est ce que les personnages auront vraisemblablement ressenti juste avant d’abandonner tout espoir. De toutes les façons, c’est aux environs de ce moment que se termine ce film qui ne dure que quatre-vingt minutes, avec un générique de fin qui fait office d’épilogue. Ceux qui juste après se sentiront soulagés à l’idée d’être au sec sur la terre ferme pourront considérer qu’Open Water a gagné son pari.
<B>Gilles NOYAU</B>
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