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Île en elle

1 septembre 2008, 00:00

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Tout de suite lancée. Evoquer ne serait-ce qu?à mots couverts «ça sent la banane» et «Mon île», ses deux tubes, et voilà Jacqueline Farreyrol qui fait la grimace. Ouvrant tout grand ses yeux entre le gris, le bleu et le vert.

«Quoi, ici aussi ?» s?écrie-t-elle. «Ces deux chansons ont occulté tout ce que j?ai pu écrire après.» Non, ce n?est pas qu?elle crache dans la soupe, comme elle dit. D?ailleurs, ces chansons ont bien marché. Le hic, c?est qu?«elles sont en français alors que la plupart de mon répertoire est en créole».

«Sa» langue. Quand Jacqueline Farreyrol en parle, c?est avec un attachement viscéral. Des convictions qui tiennent du fondamental. «On est tous d?accord qu?il faut que le créole soit pris en compte à l?école, mais je suis complètement contre la graphie phonétique.» Tellement opposée que l?auteur-compositeur-interprète dit, «se battre» pour «qu?on n?écrive pas le mot ?doigt?, ? dwa?, dans la mesure où cela se prononce pareil qu?en français».

Il y a quelques semaines, elle a d?ailleurs participé à une réunion au Rectorat de la Réunion, en sa capacité d?auteur. Jacqueline Farreyrol en a profité pour étayer ses arguments. «On a des racines, les mots aussi ont des racines. C?est vivant un mot, cela évoque des souvenirs.» Faire valoir son point de vue : qu?il faudrait conserver la racine étymologique du mot dans la graphie du créole réunionnais. «Il y aurait moins de confusion. Avec la graphie phonétique, on est en train de forcer le Réunionnais à prononcer sa langue d?une seule façon. Une langue phonétique, c?est quelque chose de trafiqué. C?est réduire la langue à des sons alors qu?elle a une âme.»

Et de noter que, «les gens des hauts prononcent différemment, mais ce qui est miraculeux, c?est que tout le monde se comprend».

Le déclic chez elle : son petit-fils. Sur le ton de l?anecdote, Jacqueline Farreyrol raconte comment il est rentré un jour en lui disant qu?on lui avait enlevé des points dans sa dictée pour avoir écrit «soleil» au lieu de «soley». «Mais moi à la télé, j?ai vu que c?était écrit «soleil», lui a confié l?enfant.

Racine étymologique

Les histoires s?enchaînent avec la chanteuse. Quand on lui parle de son passage comme chargée de mission à la culture au Conseil général, justement, elle en a une bien bonne. Jacqueline Farreyrol raconte comment quand elle s?y occupait de la formation musicale, elle avait commandé des kayamb (des maravannes) à Danyel Waro, auteur-compositeur-interprète respecté et fabricant d?instruments de musique.

«Quand il m?a envoyé sa facture avec son nom écrit comme cela, je lui ai dit, que cela n?allait pas passer à la banque, à moins qu?il ne me la renvoie écrite avec l?orthographe officielle «Hoareau» pour «Waro». Et je peux vous dire qu?il l?a fait. Parce que 25 kayamb c?est pas rien.»

Un soupir. Oui, elle a derrière elle une longue carrière. Et 70 ans qui ne se voient pas. Ce qui lui vaut de s?entendre dire qu?elle fait partie du patrimoine de la Réunion. «Cela me fait un peu bizarre», confie-t-elle. «J?ai l?impression d?être un vieil édifice.» Ce qui lui a d?ailleurs inspiré la chanson «Me ti bouge ankor».

Oui, elle bouge tant et si bien, que Jacqueline Farreyrol projette maintenant de tenir un cabaret du côté de la Plaine des Cafres, dans le centre de l?île, sur la route du volcan. Un lieu de rencontre artistique, installé dans un kiosque, dont la rénovation devrait s?achever en mars 2009. Un lieu qu?elle souhaite baptisé le «Cabaret créole». Un projet pour lequel elle a obtenu le soutien de la commune du Tampon.

Ce sera un espace où Jacqueline Farreyrol pourra continuer à défendre la chanson à texte, «et même s?il y a du rythme, il faut que la chanson veuille dire quelque chose». Quête du sens qui lui a valu une série de distinctions.

Pour celle de l?Académie Charles Cros en 1978, elle avoue, «quand on m?a appelée pour m?apprendre la bonne nouvelle, je suis restée muette au bout du fil, après j?ai dit, c?est quoi cela, je ne savais même pas que cela existait».

Pourtant, elle a passé 14 ans en France. Où elle a fait le «contre-choix» d?étudier l?anglais. Son rêve de jeune fille : être prof de gym. «D?ailleurs les deux seuls premiers prix que j?avais, c?était en musique et en gym. Pour le reste, mon père disait que je passais entre les gouttes. Mais arrivée à Montpellier, quand j?ai vu qu?il faisait ? 2°C sur les terrains de sport, j?ai opté pour quelque chose de plus clos.»

Après les études, après les récompenses, les propositions n?ont pas manqué pour rester en France et faire de la télé. «On m?a proposé d?animer l?émission qui plus tard est devenue le Club Dorothée», se souvient-elle. «Mais moi j?avais trois enfants à La Réunion.» Le choix était fait. Et si, elle estime que ce serait mal à propos, «de venir ici et de chanter «Mon île», c?est sûr, son c?ur est à La Réunion.

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