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À la souvenance de Maurice Rault

20 novembre 2004, 20:00

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Impossible de me souvenir, aujourd?hui, de l?heureuse inspiration qui fut la mienne quand je proposai à André Decotter et à Daniel Koenig que Maurice Rault remplace Régis Fanchette, démissionnaire du jury des prix littéraires Pierre-Renaud. Fort de leur acceptation spontanée et enthousiaste, je lui fis parvenir notre requête. Son acceptation franche, immédiate, sans fausse modestie, une sorte de réponse à une offre allant de soi, ne me surprit aucunement. Elle troubla pourtant le Landerneau politique quand j?en annonçais la bonne nouvelle aux lecteurs de l?express. Des militants gauchisants me firent savoir qu?ils jugeaient indigne du journal de Philippe Forget de faire appel à ce Duvaliste. Je n?ai jamais eu à regretter notre choix, sachant que ce grand humaniste, ce c?ur si noble, qu?est Maurice Rault, ne peut qu?admirer la grande culture et la vive intelligence de Gaëtan Duval sans pour autant lui donner droit à aucun excès.

Année après année, de 1985 à 1994, ce fut toujours avec fébrilité et émotion que je recevais l?appel téléphonique d?André Decotter m?invitant à rejoindre les membres du jury des concours Pierre-Renaud pour leur dévoiler l?identité des lauréats, des participants primés et exclus. Mon bonheur n?avait alors d?égal que celui d?un chien admis à recueillir les miettes tombant de la table, non d?enfants, mais d?invités de marque qualifiés à prendre part à un festin littéraire.

Fort heureusement, mon arrivée n?interrompait en rien une joute de haut niveau auprès de laquelle celles se déroulant à Flushing Meadow ou à Roland-Garros sont de la bibine. Il était alors surtout question de leur part de réminiscences littéraires de la plus haute tenue, ne pouvant que confondre à jamais le béotien que je demeure, s?efforçant de s?abriter derrière le paravent transparent de l?histoire pour tenter d?expliquer mon indigence littéraire.

<B>Des rendez-vous littéraires inoubliables</B>

Mes deux oreilles étaient, bien sûr, incapables d?apprécier l?intensité de la mosaïque des nuances ainsi étalées pour comparer les charmes de la poésie valérienne à celle verlainienne ou mallarméenne. Il suffisait alors que l?un d?entre eux fasse appel à l?arbitrage de Sophocle ou d?Eschyle sinon de Sénèque pour que, complètement désorienté, se renforce ma conviction qu?un interminable marathon me sépare à jamais d?un tel Olympe. J?entretiens la fatuité de croire que savoir ce qu?on ignore est un début de connaissance, tout en sachant que tout progrès en matière de connaissance ne peut être que la découverte d?ignorances supplémentaires et insoupçonnées de notre part. Qu?importe ! Savoir qu?on ne sait pas est déjà un possible embryon de connaissances.

Maurice Rault n?eut aucune peine à s?élever immédiatement à la hauteur où survolent ses deux semblables : André Decotter que je nomme volontiers notre André Malraux pour ses nombreuses qualités que seul peut lui disputer le brillant ministre de Charles de Gaulle, lamentablement hué par d?inexcusables soixante-huitards, se prétendant étudiants des université de Paris, et Daniel Koenig, le Daphnis des anciennes pages littéraires de l?express, le gourou littéraire d?Ananda Devi Nirsimooloo-Anenden et de Sooriya Gayan, de Serge Rivière et de tant d?autres élèves, les uns plus brillants, que les autres du collège royal de Curepipe. Juriste de formation et de profession, Maurice Rault a sans doute davantage de mérites que Decotter et Koenig à pouvoir faire preuve d?une si grande familiarité avec tous les dieux et les demi-dieux et autres intrus (à pourfendre impitoyablement) peuplant et surpeuplant un Olympe littéraire de tous les temps et de tous les lieux (Avis aux intéressés : les trois tomes de l?Histoire des Littératures de la Pléiade font 6 264 pages, toutes familières à nos trois héros et hérauts, dont quatre et demi pour les Mauriciens comme eux, contre seulement sept pages pour les Belges, six pour le Canada, deux pour la Louisiane, cinq pour Haïti, deux pour les Antilles, trois pour l?Afrique du Nord, quatre pour le Proche-Orient et cinq pour l?Afrique Noire). Aujourd?hui je sais et j?atteste que la justice des hommes à rendre dans les meilleures conditions possibles, la vérité à apprivoiser et à révéler au plus grand nombre, la connaissance de l?homme éternel de tous les temps et de tous les lieux, de l?homme transfiguré à jamais par un éblouissement transcendantal, ne sont, pour Maurice Rault, que les différentes facettes d?une seule et même ambition : s?approcher le plus près du mystère brûlant de la création d?un homme à l?image de son Créateur. Il lui suffit de passer d?une activité à une autre pour procéder à une saine et salutaire récréation ou plus exactement re-création.

Un autre souvenir littéraire inoubliable. Maurice Rault donne une conférence publique sur Saint-John Perse au Centre culturel d?expression française à Curepipe. Il s?agit, bien sûr, d?un de ses rendez-vous littéraires, capables d?illuminer radicalement une vie humaine et que la moindre once d?intelligence nous ordonne de tout laisser tomber pour ne pas le rater, même pour tout l?or du monde. J?y accours. En retard pour ne pas changer. J?occupe un des rares sièges encore disponibles et, tout de suite, de belles envolées empreintes autant de vérité, d?humanisme que de poésie me transportent dans un autre monde où « tout n?est qu?ordre et beauté? calme et volupté ». Un flair journalistique me fait comprendre qu?il faut prendre des notes. Plus facile à dire qu?à faire. Tout est à retenir. Chaque mot vaut son pesant d?or, décuplé par sa juxtaposition avec d?autres, plus délicatement choisis que les plus belles fleurs retenues par la bouquetière la plus talentueuse. Ses phrases s?enchaînent aussi harmonieusement que dans les pages proustiennes A la recherche du temps perdu. Ma tâche m?apparaît herculéenne sinon prométhéenne. Autant vouloir retenir avec ses doigts le flot abondant d?un torrent tumultueux. Je regarde le conférencier. Il donne l?impression de lire son texte.

<B>Un amateur insatiable des meilleurs poètes </B>

Plus de doute possible, les phrases d?une si belle venue ne peuvent qu?être lues. Aucune intelligence humaine n?est en mesure de les dérouler aussi harmonieusement, aussi régulièrement. À la fin de l?envoi, je lui demanderai copie de son texte pour les lecteurs de l?express. Paresseusement, je range stylo et calepin et me laisse bercer par ce long texte tranquille et illuminant qu?entrecoupent des poèmes d?Alexis Léger que déclame Jacqueline Pilot. Applaudissements nourris après la touche finale. Des congratulations qui se veulent moins idiotes que les autres et que Maurice Rault accepte en grand seigneur et en bon disciple de Kipling, aussi à l?aise en la compagnie des rois qu?en celle du tout venant.

À ma demande à ce qu?il me confie son texte, il me tend qu?une carte de visite, au dos de laquelle il a griffonné quelques points de repère.

Le Malin, qui n?est jamais à une astuce près, sait nous manipuler pour mieux servir sa cause. Il n?a eu aucun mal à intoxiquer un grand nombre de médiocres gens tout juste capables de devenir les détracteurs d?une intelligence aussi vive. À son instigation, ils ont su construire autour de cet être intransigeant une barrière humaine infranchissable, faisant croire qu?il est un ours que nul ne peut apprivoiser alors qu?il n?y a pas plus humoristique et plus convivial que lui.

À la mi-2003, il fait paraître, dans l?express une invitation en trois lignes, priant ceux, intéressés par la poésie, à prendre contact avec lui. La chance a voulu que sa fille, Danielle, m?a aidé à vaincre, mais au bout de plusieurs mois, le sentiment de la trop grande infériorité qui m?empêchait précédemment de saisir la perche tendue par lui aux amateurs de poésie. Je pensais être seulement initié aux poètes classiques de la littérature française. J?y ai découvert un amateur insatiable des meilleurs poètes postromantiques et même contemporains.

Et le vertige de savoir qu?il aurait pu tout aussi bien initier ceux, qui le souhaitent, aux plus belles pages des littératures anglaises, latines, grecques, des philosophies universelles?

Seule notre volonté et notre capacité à publier tous les trésors littéraires, ainsi amassés pendant toute une vie exemplaire consacrée à la connaissance de l?homme et qu?il nous lègue si généreusement, peut ressusciter à jamais la présence parmi nous de Maurice Rault, homme de lettres, exemplaire et magistral. Si seulement nous pouvions nous élever à la hauteur de ses chevilles?

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