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«On touche aux droits du travailleur en tant qu?humain»

3 septembre 2008, 20:00

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Le licenciement de Indiren Carpanen et Raj Rughoonath est-il abusif et porte-t-il atteinte à la liberté d?expression et d?association?

Le licenciement de Indiren Carpanen et de Raj Rughoonath de Mauritius Telecom (MT), sous le régime Orange, porte effectivement atteinte à ces libertés. Car ces deux personnes sont élues par les travailleurs. En tant que représentants syndicaux ils sont les porte-paroles des employés de la compagnie. C?est donc dans le cadre de leurs activités syndicales qu?ils font des déclarations. Leur licenciement, injuste, fait suite à ces déclarations qui ont été faites, je le rappelle, dans le cadre d?une conférence de presse. Leur renvoi est donc motivé par leurs déclarations. Leur liberté d?expression est donc bafouée. Ensuite, c?est aussi une répression, finalement, contre les activités syndicales. Là, MT touche à la liberté d?association.

La direction justifie le renvoi sur une base légale. Doit-on s?attendre à des actions ? Les syndicats ont-ils la force nécessaire pour faire plier MT ?

La première mesure doit être la réintégration de ces deux travailleurs élus leaders syndicaux. Mais beaucoup plus largement, il faudrait une remise en question profonde de la politique économique que chaque gouvernement adopte. Il faudrait que les décideurs se demandent quelle est la politique économique la mieux adaptée pour répondre aux besoins sociaux des travailleurs? Il y a des options, des politiques audacieuses à adopter au lieu de se justifier en disant que la logique mondiale empêche de le faire.

Y-t-il eu des cas passés de licenciement tel que celui-ci ?

En 1998, alors que Deerpalsingh était ministre de la Santé, les syndicalistes de la Nurses Association avaient été licenciés. Le background était très similaire à celui de MT, il s?agissait de privatisation. Mais le gouvernement avait dû finalement reculer. Mais pire, dans les années 1970, de nombreux employeurs de la zone franche ont essayé d?étouffer la conscience syndicale en disant aux personnes venues prendre de l?emploi de ne pas aller à la rencontre des syndicats. Le chômage était très fort et donc les travailleurs se pliaient à cette exigence.

Est-ce le fait de toucher à des syndicats et à leurs activités qui est un mauvais signal?

Ce type de réaction même à l?encontre de simples individus n?est pas acceptable. Depuis les dernières années, il y a un processus assez étendu qui vise à limiter les libertés des travailleurs. Chez MT, qui était au début un département du gouvernement, il y avait une définition très claire des droits des travailleurs, des conditions et de la sécurité de l?emploi. La privatisation de 1992 a porté atteinte à ces acquis. Il y a eut un nouveau contrat qui stipulait qu?aucun travailleur ne devait rentrer dans des issues controversables. Cette pratique est inacceptable. Elle est même anticonstitutionnelle pour les raisons que j?ai avancées avant. C?est une dérive bien grave. Les libertés fondamentales des travailleurs sont niées. Quand MT est devenue une compagnie d?Etat, elle a perdu de sa redevabilité publique. Pas de questions parlementaires sur sa stratégie, ses dépenses etc?

Est-ce cette opacité que vous dénoncez ? Une opacité qui permettrait de licencier deux employés, qui plus est leaders syndicaux, pour des motifs que vous jugez plus que discutables?

Tout à fait. Mais voyons plus loin. MT est aujourd?hui une compagnie d?Etat dont l?actionnaire France Telecom (FT) est aussi une compagnie d?Etat. C?est une situation curieuse. Depuis bien avant, comme je l?ai dit, cela favorise des dérives à l?encontre des travailleurs. N?oublions pas qu?il s?agit d?un secteur stratégique d?autant que la situation de cette compagnie est quasi-monopolistique. Entre 1996 et 2000, un privitization fund a été mis en place. C?était aussi une dérive dans la pratique. On a cherché à vendre les actions de Telecom pour utiliser les fonds à d?autres fins via ce privitization fund, notamment pour les collectivités locales. Ram Seegobin avait d?ailleurs porté plainte auprès de la Cour suprême pour dénoncer le manque de transparence dans l?utilisation de ces fonds. On ne peut pas avoir une rentrée d?argent d?un côté pour en sortir de l?autre sans transparence.

La vente de 40 % des actions de MT à FT a-t-elle, selon vous, rendu plus opaques les agissements de la compagnie ?

Sans doute. Les termes de l?accord entre MT et FT ne sont pas connus. Il ne devrait pas y avoir de clauses de confidentialité car il s?agit d?un bien public à l?origine, d?un secteur stratégique. Aussi, les citoyens devraient savoir quels sont les clauses qui régissent l?accord entre MT et FT. MT a toujours rapporté énormément de revenus à l?Etat. La compagnie aurait aussi pu prendre une dimension régionale. Mais la libéralisation du secteur, qui reste bien modeste, a justifié l?entrée d?un partenaire stratégique. Le comble c?est qu?aujourd?hui FT s?étend en Afrique alors même qu?elle a freiné les ambitions régionales de MT. Et cette implantation se fait sans MT !

Pour en revenir au syndicalisme. Peut-on dire que les travailleurs sont moins conscients de leurs droits ? Ou qu?ils les défendent moins ?

Il y a eus de grandes mutations dans le monde du travail à Maurice. Dans les années 1970, les travailleurs étaient, c?est vrai, plus revendicateurs. Ils défendaient davantage leurs droits. L?expérience syndicale était plus forte et elle se transmettait. L?émergence de nouveaux secteurs d?activité a certainement ralenti le processus syndical. Et là, je parle plutôt du secteur sucrier car les travailleurs qui se sont battus au début n?ont pas été beaucoup remplacés. La mécanisation n?a pas permis un renouvellement profond de cette classe de travailleurs et donc une poursuite forte de la conscience syndicale.

Justement les mutations socio-économiques, avec une tertiarisation poussée de l?économie, n?ont-elle pas contribué à l?érosion de la conscience ouvrière? L?allongement des études, la professionnalisation de nombreux secteurs, l?émergence d?une classe moyenne faite de cols blancs? tout cela n?a-t-il pas eu un impact sur la tradition syndicale ?

Certainement. C?est un facteur. Que ce soit dans la zone franche ou dans l?hôtellerie, les travailleurs ont connu de nouvelles conditions de travail qui n?ont pas permis, dans de nombreux cas, la poursuite des combats syndicaux. Parce que les contrats proposés, alors que le taux de chômage était fort, ne le permettaient pas. Cela tient aussi au fait qu?on croit trop souvent que les syndicats se résument à un syndicaliste. C?est-à-dire une personne qui travaille dans un bureau et vers qui on se tourne lorsque l?on a des problèmes. Le syndicalisme réside dans la force des travailleurs qui agissent de manière collective.

Cette conscience collective reste-t-elle enracinée?

Elle a été ébranlée. La précarité des emplois dans certains secteurs, où les gens travaillent sur une base contractuelle, n?a pas permis d?édifier cette conscience collective et durable. Pour s?organiser, il faut avoir une vision globale du secteur, donc de tous les types de postes, les réalités des différents type de travailleurs? Cette stabilité est nécessaire au syndicalisme, pour que les syndicats puissent agir de manière efficace.

Que pensez-vous de l?Employment Rights Bill (ERiB) et de l?Employment Relations Bill (EReB) récemment passés devant le Parle-ment ? Va-t-on vers une dégradation des conditions de travail des Mauriciens d?autant que l?on parle de faire tourner l?économie 24h/7j ?

On retourne en arrière! Les anciens textes de loi, le Labour Act et l?Industrial Relations Act (IRA), étaient déjà contestés. Il y avait de grandes mobilisations, comme celle de 1979, la plus importante et la plus longue, afin de faire retirer l?IRA. Il y avait une atteinte aux droits de travailleurs. C?était un texte répressif. Encore une fois, les droits des travailleurs ne sont pas respectés. Je prends un exemple: sur un site de construction, si personne ne souhaite monter sur l?échafaudage parce qu?on le juge dangereux, on appelle ça une grève. L?employeur peut donc vous licencier. Que faire à ce moment là? Envoyer un courrier au ministre? Les travailleurs sont en droit de ne pas travailler s?ils jugent les conditions dangereuses. Les textes de loi autorisent théoriquement la grève.

Le droit de grève n?est donc que fictif? La grève mène-t-elle systématiquement à des sanctions?

Il est très difficile de faire la grève. Vous devez déclarer le litige. Envoyer au ministre une lettre, attendre 21 jours, pour savoir à quelle structure le ministre réfère l?affaire et attendre encore un arbitrage. Dès lors il n?est plus possible de faire la grève une fois que la réponse est obtenue.

Les travailleurs ne disposeraient donc pas des moyens nécessaires pour mobiliser l?opinion. Les syndicalistes, dans ce contexte, passent pour des agitateurs?

Pire même, l?ERiB et l?EReB tendent à bureaucratiser les syndicats. Les travailleurs devront avoir des négociateurs, des cadres qui comprennent la loi et l?anglais pour plaider devant les tribunaux d?arbitrage. Sauf qu?on n?est pas certain que ces personnes maîtrisent les enjeux ou connaissent bien les conditions de travail des personnes qu?ils représentent. C?est le travailleur lui-même qui connaît les tenants et aboutissants. Auparavant, il y avait une vraie connaissance des enjeux liés au travail. Les travailleurs pouvaient donc s?organiser efficacement.

Quels sont les points de litige et est- ce que les droits syndicaux ont été respectés d?autant que de nombreux syndicalistes considèrent ne pas avoir été assez consultés ?

Cela ne porte pas seulement aux droits syndicaux bien que les syndicats n?ont pas été consultés et qu?on joue sur une prétendue division des mouvements syndicaux. Ces textes portent aussi atteinte au travailleur en tant qu?humain. Il y a de nombreuses conditions attachées au droit de la cessation du travail, surtout si le travailleur demande à être payé. C?est le cas pour les congés maternité et paternité auxquels sont attachées de nombreuses conditions pour l?obtention d?un congé payé. Donc non, ça ne porte pas seulement atteinte aux droits syndicaux. On est passé d?un système où on demandait à travailler 8 heures par jour à un système où on veut allonger le temps de travail. C?est qu?on est passé à une système productiviste à outrance sans se soucier de l?impact sur le travailleur. Le shift de 12h a déjà été imposé dans des usines comme Ciel Textiles. Mais si on regarde de près on se rend compte que le nombre d?accidents de travail a augmenté, la sociabilité et la vie familiale passent au second plan, les travailleurs sont plus souvent malades?

Il n?empêche qu?il faut bien que l?économie tourne pour qu?il y ait de l?emploi?

On parle du besoin d?investissements. Les deux textes de loi ne mettent pas au centre des préoccupations les travailleurs. Le besoin d?investissements justifient-ils qu?on ferme les yeux sur la détérioration des conditions de travail? De toute façon, si les Mauriciens ne souhaitent pas se plier à ces conditions, la main d??uvre étrangère le fera car elle est là pour travailler sur une période déterminée. Ils n?ont pas les mêmes contraintes sociales que les travailleurs Mauriciens, c?est un avantage. C?est un argument que Bunwaree et le patronat partagent. En fait, un gouvernement a pour mission de développer une politique favorable à l?emploi. Or, les différents gouvernements ont démissionné car ils mettent en avant l?investissement. Ils ne se soucient pas assez des conditions d?emplois etc. Il n?y a pas de politique forte en la matière, si ce n?est l?ouverture à outrance du pays à l?investissement. Ce sont les investisseurs qui prennent le pas sur les travailleurs.

Les idéologies politiques des origines très ancrées à gauche, qui mettaient notamment les travailleurs au centre, ont-elle été sacrifiées sur l?autel du tout-développement ou perverties par une logique économique nettement libérale ?

Vous parlez des origines. Cette époque est lointaine. L?évolution ne respecte pas les idéologies premières. Le Mouvement Militant Mauricien (MMM) par exemple a effectué un virage total à droite.

Pourtant, le MMM condamne le licenciement de Indiren Carpenen et Raj Rughoonath. Parce qu?ils sont dans l?opposition et qu?il est de bon ton de prendre le parti des travailleurs? A des fins électorales peut-être ?

Les dirigeants du MMM montrent beaucoup d?intérêts pour les smouvements syndicaux, pour les licenciements abusifs quand ils sont dans l?Opposition. On se rappellera de l?intérêt du MMM pour les employés de la Development Works Corporation (DWC). Pourtant en 1992, Béranger était lui-même responsable du licenciement de 800 travailleurs du même organisme. Il y a un intérêt bien calculé du MMM pour les enjeux syndicaux pour le moment. L?Opposition reste surtout en surface, elle ne s?intéresse pas au fond des issues. C?est plutôt avec la manière de procéder du gouvernement qu?ils sont en désaccord. Par exemple, en ce qui concerne les fees d?examens. Il ne faut pas oublier que Pravin Jugnauth était venu avec la même idée. Mais le désaccord qu?a montré l?opposition cette-fois tient plus à la forme, à des détails de mise en ?uvre. Dans le fond, tous les partis sont d?accord.

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