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« Une société répressive ne permet pas une sexualité saine »

4 juillet 2003, 20:00

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Cinq des agresseurs de Sandra O?Reilly ont été retrouvés et inculpés. D?autres courent les rues... Le Dr Charles Yip Tong, consultant en psychiatrie et Chairman du Mental Health Board, aide ici à mieux comprendre les causes de l?agressivité sexuelle. Sévère à l?égard de l?excès de violence à la télévision, il l?est tout autant envers l?excès de « puritanisme » de la société et appelle à un grand débat social.

Qu?est-ce qui pousse un individu à violer une femme ?

C?est génétique à la base, si l?on peut dire. Certaines personnes ont un appétit sexuel plus développé que d?autres. Si ces sujets n?arrivent pas à s?extérioriser, à combler leur appétit, à assouvir leurs désirs d?une façon ou d?une autre, les risques qu?ils en viennent au viol augmentent. C?est le même procédé que pour la dépendance à la drogue.

Cet appétit sexuel prononcé, on peut le diagnostiquer. Ne peut-on pas dégager le profil type du violeur ?

Non. Si tel était le cas, nous pourrions les connaître avant même qu?ils ne commettent leurs crimes. Il n?y a pas de profil type du violeur, comme il n?y a pas de profil type du lauréat. Cela se joue sur une série de circonstances qui font qu?à un moment donné, une personne ne va plus pouvoir contrôler ses pulsions. On ne naît pas violeur, comme on ne naît pas victime. Voyez la réaction de la maman de l?un des violeurs de Sandra qui découvre que son fils a commis un crime. Son désarroi, sa surprise montrent bien que jamais elle n?aurait imaginé un tel acte possible de la part de son fils. D?autre part, combien y avait-il de probabilités pour que la victime soit violée à plusieurs reprises dans la même nuit, à deux endroits différents. C?est un concours de circonstances.

L?une de ces circonstances peut-être l?abus d?alcool...

Dans le viol de Belle-Rive, ces circonstances ont été « aidées », si l?on peut dire, par l?abus d?alcool. L?abus d?alcool conduit dans la plupart des cas à un état d?agressivité prononcée. Lorsqu?un agresseur potentiel est sous l?influence d?une drogue ou de l?alcool, cela affecte son comportement de manière significative et diminue sa volonté et son contrôle. Il a donc plus de risques de « céder à la tentation ».

Vous parlez de cause « génétique ». Peut-on mettre sur le même plan le besoin de certains hommes de « dominer »?

Il est vrai de dire que le violeur domine sa victime, que le viol mène à une certaine forme de domination, mais ce n?est là qu?un élément marginal du comportement du violeur. Là encore, cela dépend des cas.

N?y a-t-il que des raisons génétiques ?

Non. Les causes peuvent être sociales. Notre société est encore très ambivalente en ce qui concerne la sexualité. Elle évolue, se développe, grâce à l?économie notamment, et la jeunesse aussi se développe, est inondée d?images à caractère sexuel. Paradoxalement, il y a ce que l?on pourrait appeler une sorte de censure, la non-disponibilité de l?érotisme ou de la pornographie. Nous vivons dans une société religieuse qui considère le sexe comme un péché. Dans un climat social répressif, il n?y a pas beaucoup d?échappatoire, donc pas de possibilité d?une sexualité saine. La sexualité est visible dans tous les médias, mais la répression psychologique de notre environnement social prête à des situations qui expliquent une agressivité dans la sexualité. Je vous signale que 50 % des viols sont commis par des personnes dans l?entourage, proche ou non, de la victime.

Que faut-il faire ?

Je crois que les sociologues devraient se pencher sur la politique à adopter pour savoir ce qui peut être permis ou prohibé. Et puis, concevoir des cadres de soutien. Il n?y a pas d?encadrement psychologique ou social en ce qui concerne les problèmes liés à la sexualité. Si un encadrement pédagogique avait été mis en place, s?il existait une structure vers laquelle se tourner pour être suivi psychologiquement, les personnes nécessitant des soins auraient pu rechercher de l?aide.

Pour rechercher de l?aide, il faut être conscient que l?on en a besoin. Tous les agresseurs potentiels en sont-ils conscients ?

Certains oui, d?autres non. Cela dépend des circonstances.

Le violeur est-il considéré comme un malade mental ?

Pas dans tous les cas. Cela dépend des normes que la société a établies. Ce sont ces normes qui déterminent si un comportement sexuel est « anormal ». Dans certains cas, le violeur peut avoir une fixation pathologique. Il peut alors être soigné. Pour le reste, je dirais oui, il est « malade », de la même façon que l?on dirait que « la société est malade ».

Si l?individu malade n?est pas conscient, un proche ou un spécialiste peut-il déceler chez lui le violeur potentiel, à partir d?un comportement violent dans la vie de tous les jours par exemple ?

Non, le violeur n?est pas nécessairement violent. La personne que l?on étiquette comme violeur peut avoir été, avant, une personne tout à fait normale, issue de n?importe quelle couche de la société. Le violeur n?est pas violent, dites-vous. Mais pourtant le viol est souvent accompagné d?autres violences. Pourquoi ? L?agressivité sexuelle est tellement hors de contrôle au moment du viol qu?elle se transforme en une agressivité physique. Dans son subconscient, le violeur ne fait plus la distinction entre un viol et un meurtre. Pour lui, le meurtre est la continuité de son acte. Dans d?autres cas, c?est aussi par crainte, par peur d?être reconnu par la victime que le viol est suivi d?un meurtre. Dans d?autres cas encore, l?individu, en état d?émotivité intense, reconnaît la sexualité, la douleur et le plaisir comme une seule et même sensation.

Le violeur est-il capable d?éprouver de la culpabilité ou du remords ?

La plupart des violeurs éprouvent du remords. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles s?est déroulé le crime, le violeur sait pertinemment ce qu?il fait et ce qu?il encourt pour son acte.

Pourtant, il y a des risques de récidive. Si quelqu?un a réussi à violer une personne sans se faire prendre, c?est qu?il a réussi à avoir une jouissance et à garder sa victime silencieuse. Dans un tel cas, la récidive est possible. C?est ce qui se passe pour les viols incestueux. Les enfants sont dominés par une sorte de chantage psychologique et les violeurs recommencent.

Revenons à votre évocation de la société religieuse. Comment vulgariser l?éducation sexuelle dans une telle société ?

Il n?y a pas de recettes, les parents doivent en être conscients et avoir le courage d?agir et de parler à leurs enfants dans telle ou telle situation. S?ils ne le peuvent pas, ils doivent chercher de l?aide. Le plus tôt est le mieux. En somme, les parents aussi doivent être formés. Ils ont tendance à ne pas voir, à fuir. Ce n?est pas facile à expliquer. Ils doivent aussi apprendre à avoir le bon comportement pour parler à leurs enfants et adolescents de sexualité. Il faut surtout aider les jeunes et les moins jeunes à comprendre leur corps, leurs besoins. Lorsqu?un enfant mange trop de sucreries, on lui dit que ce n?est pas bon pour la santé? Un parent doit être capable d?émettre le même type de « mise en garde » à l?égard de son enfant en ce qui concerne la sexualité.

Vous parliez aussi d?une surabondance de violence dans les médias et de la tendance à censurer. Où trouver le juste milieu ?

La sexualité est frappée de censure. Or, l?acte sexuel est quelque chose de tout à fait normal dans le couple. C?est la violence qui ne l?est pas. Je préférerai sincèrement censurer les scènes de violence gratuite plutôt que les scènes érotiques à la télévision. La télévision agit comme un stimulateur, un provocateur. Mais je ne plaide pas pour la censure, ni pour la légalisation de la prostitution ou pour la liberté sexuelle. Ce n?est pas mon devoir. C?est celui de la société.

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