Publicité

« Le créole est le ciment de la nation mauricienne »

30 octobre 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La Journée mondiale du créole a été célébrée le mercredi 28 octobre. Comment définissez-vous le terme « créole » ?

La Journée mondiale célèbre d?abord la langue et la culture créole. Le créole est né, dans le contexte de l?esclavage, d?une interaction forcée entre maîtres et esclaves. Ce qui a donné une culture issue de ce processus d?échange. Le maître et l?esclave ont dû s?adapter pour pouvoir communiquer.

À qui s?adresse cette célébration ? Y a-t-il un risque de ségrégation ?

Je pense que cette journée s?adresse à tous. Généralement, on ne se limite pas à un groupe. La langue créole n?est pas la propriété d?un groupe. Prenons le cas du séga. Les instruments de musique utilisés sont issus de divers pays, donc de diverses cultures. Ainsi, le triangle est d?origine européenne, alors que d?autres instruments viennent de Madagascar ou d?Afrique. Peut-on dire que le séga appartient à une communauté spécifique ? La langue créole est le ciment de la nation mauricienne. Mais il faut la hisser au rang de valeur nationale. Pour éviter tout amalgame, on propose de changer l?appellation de la langue « créole » pour celle de « mauricien ». Il y a aussi un autre aspect à étudier autour de la double identité : celui de l?association de la culture créole à l?esclavage. Comme les esclaves ont dû s?adapter à la créolisation, leurs descendants veulent se réapproprier cette culture, considérant qu?elle fait partie de leur patrimoine. C?est de là que découle cette double identité. Pourtant, la langue créole dépasse les frontières ethniques. Il serait dommage que ce qui nous unit soit un vecteur de division.

À une époque, on évoquait le malaise créole. Est-ce qu?il existe toujours aujourd?hui ?

Je crois que le malaise créole est le résultat d?une perception de marginalisation économique, sociale, politique et culturelle, du processus de constitution identitaire, de cette réappropriation de la langue et de la culture créole. Ce mouvement identitaire a été remis en question surtout avec la demande de réparation des descendants d?esclaves. Bien que l?État et la politique n?aient pas causé de problème en reconnaissant l?esclavage, c?est une affaire complexe associée à des difficultés intrinsèques. Par exemple, l?engagisme et l?esclavage ne sont guère dissociables en termes de compensation. Mais en même temps, on ne peut pas privilégier l?un au détriment de l?autre. La réparation n?est pas seulement une question économique?

Quel rôle joue le Centre culturel mauricien au niveau de la langue et la culture créole ?

Le Centre culturel mauricien a été créé pour donner cette reconnaissance de multipluralité à cette langue. Il ne faut pas oublier qu?à l?époque coloniale, il a fallu se battre pour que cette culture et cette langue s?épanouissent. Mais on ne peut pas encourager cette diversité culturelle sans qu?il y ait des ponts, s?il n?y a pas de dialogue entre les autres parties. Le rôle principal est de promouvoir la culture mauricienne. Il faut des interactions et établir des ponts avec les autres centres culturels. Par exemple, pour la Fête de la musique, nous avons favorisé une fusion des genres. Idem pour « Tambours en liberté » en 2002. Nous avons aussi effectué des expositions sur l?engagisme et l?esclavage, et nous avons contribué à des recherches et des conférences malgré nos moyens restreints.

L?utilisation du créole comme médium d?enseignement fait débat actuellement. Doit-on l?introduire dans le cursus ? Cela peut-il contribuer à réduire le taux d?échec scolaire ?

Le créole a toujours été utilisé dans l?enseignement. Pour expliquer la comptabilité, qui est un sujet complexe, les profs y ont souvent recours. On peut aussi parler en bhojpuri pour que les élèves comprennent mieux. Mais pour ce qui est de l?introduire à l?écrit dans le cursus, je crois qu?il ne faut pas aller trop vite. Je suis contre l?idée de faire des enfants mauriciens des cobayes pour des expériences pédagogiques. Ce qu?il faut, c?est de changer de curriculum de manière scientifique. Il ne faut pas que nos enfants soient victimes d?une mesure appliquée à la va-vite. L?expérience étrangère a démontré que la langue maternelle est impérative pour une véritable alphabétisation. Nous devons évaluer le système éducatif actuel, analyser ses failles et voir jusqu?où s?étend ladite alphabétisation. Dans le contexte du développement actuel et futur de Maurice, il faut qu?un plus grand nombre de Mauriciens obtienne un Functionnal Literacy ? le HSC par exemple ? pour pouvoir être formés et intégrer le secteur des services. Mais il ne faut pas aller trop vite dans ce processus.

Il n?y a pas d?orthographe précise du créole. En général, on reproduit les mots phonétiquement. Pour pallier cela, on sort le rapport « Grafi Larmoni » qui s?appuie sur le créole parlé. Est-ce une solution ?

Grâce au rapport « Grafi Larmoni », il y a eu un consensus. Il y a le travail réalisé par le Pr Vinesh Hookoomsing, et qui a eu le mérite de produire cette graphie qui est un guide pour écrire en créole. Mais là aussi, je pense qu?il ne faut pas se hâter. Il faut prendre le temps d?étudier, et y travailler pour connaître toutes ses implications.

Ki lavenir langaz kreol : tel est le thème d?un débat qui a eu lieu samedi dernier. Quel est votre avis sur cette question ?

La langue créole se porte très bien et elle va encore se développer. Il y a toujours des mots qui s?ajoutent et s?ajustent au langage. C?est le fruit de l?évolution. Avec le rapport « Grafi Larmoni », le créole va contribuer davantage à l?unité nationale.

Propos recueillis par M.B.

Publicité