Le prix du temps

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Le taux d’intérêt est la principale arme dont disposent les banques centrales pour combattre l’inflation. Depuis l’année dernière, elles ont commencé à relever leur taux directeur, que cette inflation soit importée ou non, et Maurice n’est pas une exception au reste du monde. S’il s’avérait que la dernière hausse de 50 points de base du taux repo était un «coup de massue», alors elle atteindrait le but recherché, qui est de faire baisser les dépenses des entreprises et des ménages. Une politique monétaire restrictive fonctionne efficacement en freinant la demande. Pour que des expertscomptables et autres spécialistes s’en plaignent, c’est qu’un resserrement monétaire marche. 

À ceux qui doutent de l’efficacité du taux d’intérêt, il faut savoir que la politique monétaire n’évolue pas dans un vacuum. Évidemment, elle n’arrivera pas à circonscrire l’inflation si en même temps d’autres politiques vont à son encontre. Une augmentation du taux d’intérêt n’aura pas l’impact désiré lorsque les salaires continuent de progresser sans tenir compte de la productivité, et que les dépenses publiques s’accroissent sans être financées par l’impôt. Tout comme l’eau ne peut pas éteindre un incendie pendant qu’on jette de l’huile sur le feu ! 

On entend aussi cette idée biscornue que le relèvement du taux d’intérêt fait grimper l’inflation… vu que les intérêts sur les prêts hypothécaires sont inclus dans l’indice des prix à la consommation. Or l’intérêt représente le coût de l’argent, et l’argent n’est pas un produit de consommation. Certes, les ménages endettés voient diminuer leur revenu disponible, mais ils sont découragés à alimenter la demande et la spirale des prix en s’endettant davantage. 

Il s’agit bien avant tout de mettre un cran d’arrêt à la consommation, qui représente 87 % du PIB. Pendant les dix années de faible taux d’intérêt qu’elle a connues, l’île Maurice n’a pas pu créer une nation d’investisseurs. L’ancien gouverneur de la Banque de Maurice, Ramesh Basant Roi, peut en témoigner, lui qui écrit que «with so low rates of interest, one would have expected a ‘bubble’ somewhere in the real sector of our economy». L’argent bon marché a plutôt permis d’acheter une résidence secondaire ! 

Le taux d’intérêt est un sujet très complexe. Il n’est pas qu’une affaire de coût d’emprunt. Dans son ouvrage «Capital and Interest» (1884), l’économiste autrichien Eugen von Böhm-Bawerk retrace deux douzaines d’écoles de pensée différentes sur l’intérêt. On met l’accent, entre autres, sur l’importance de l’intérêt pour l’épargne («les salaires d’abstinence»), sur son rôle dans la finance («le coût du levier») et sur l’évaluation des investissements («le taux de capitalisation»). Pour Keynes (1936), l’intérêt est nécessaire pour décourager la thésaurisation. 

Mais la notion la plus englobante de l’intérêt, c’est qu’il est le prix du temps. C’est le temps, et non la politique, qui est la clé pour comprendre le taux d’intérêt. Comme l’écrit Edward Chancellor dans «The Price of Time» (2022), «time is scarce, time has value, interest is the time value of money». 

Ceux qui croient que le temps appartient à Dieu sont précisément contre l’intérêt. Or les humains sont des êtres naturellement impatients, et le taux d’intérêt exprime leur «time preference», c’est-à-dire leur propension à accorder une plus grande valeur aux plaisirs immédiats. D’où cet axiome économique : ils ont un penchant inné pour la consommation présente plutôt que future, et donc ils actualisent les satisfactions futures. 

De ce fait, l’intérêt est un ratio qui représente l’actualisation des biens futurs par rapport aux biens actuels. Il est enraciné dans le temps, dans les préférences intertemporelles des épargnants et des emprunteurs. Cellesci se manifestent comme des taux d’intérêt naturels qui émergent dans une économie de marché. 

Le taux d’intérêt détermine l’allocation du capital dans l’économie et dicte la durée de production. Plus l’intérêt est bas, plus il favorise un allongement de la structure de production au profit des biens de capital (métro, constructions). Le problème est que les Mauriciens ont toujours une préférence positive pour le présent, qui cadre avec la production de biens de consommation (eau, aliments).

C’est pourquoi toute politique qui ramène les taux d’intérêt en dessous du taux naturel conduit à une mauvaise affectation du capital et, éventuellement, à des crises financières. Il faut plutôt des taux d’intérêt qui incitent à épargner, à consommer dans le futur. Le supplément d’épargne, qui signale un changement de préférences temporelles de la société, peut alors financer des investissements de long terme. 

Pour cela, l’intérêt doit être nominalement positif. Or l’inflation est comme un impôt sur le capital qui équivaut à un intérêt négatif. C’est dire que le taux d’intérêt doit être supérieur au taux d’inflation, ce qui est plus important que le différentiel de taux d’intérêt entre le dollar et la roupie. Le temps, c’est de l’argent.

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