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BRICS : la dédollarisation au centre des débats

23 août 2023, 09:18

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Sur le grand échiquier de la géopolitique, les rapports de force se rééquilibrent. De part et d’autre de l’Atlantique, l’hégémonie économique des États-Unis et de leurs partenaires de l’Union européenne s’érode. 

Depuis la guerre d’agression en Ukraine, le fossé entre le monde occidental et les États émergents de l’hémisphère Sud s’élargit. Si la Russie a été unanimement condamnée par les Occidentaux pour les exactions commises sur les terres ukrainiennes et qu’elle a fait l’objet de lourdes sanctions financières comme l’exclusion du réseau international SWIFT, elle n’a jamais été condamnée par ses alliés des BRICS. Bien au contraire. Le régime de Vladimir Poutine a été soutenu, économiquement parlant, non seulement par la Chine à travers l’achat d’hydrocarbures et l’Inde, qui, en catimini, a introduit le système de «Rupee Vostro» pour faciliter les échanges commerciaux avec la Russie en réglant les transactions en roupies indiennes, mais aussi par les pays de l’OPEP+ – dont le chef de file est l’Arabie saoudite –, qui ces jours-ci poursuivent leur politique de réduction de production de pétrole pour préserver les intérêts russes. 

À l’origine d’une guerre qui sème la mort et la destruction, et accentue l’insécurité alimentaire et l’insécurité énergétique, Vladimir Poutine est, malgré tout, considéré par un ami par ses alliés traditionnels et nombre de dirigeants africains qui voient en lui un «messie» respectant leurs valeurs et leur rapport aux affaires ; une figure providentielle qu’ils préfèrent aux colonisateurs d’autrefois. Le discours dithyrambique tenu par le président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré, qui a accédé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État, à l’adresse du patron du Kremlin, lors du sommet Russie-Afrique le mois dernier, en dit long sur l’admiration que lui portent certains dirigeants africains. 

Récemment, le président du Kenya, William Ruto, a également jeté un pavé dans la mare en remettant en question la suprématie du dollar comme principale monnaie d’échanges. Il trouve anormal que les transactions entre les pays africains se règlent essentiellement en dollar, ce qui contribue au passage à rendre les prix plus élevés. Il pose la question : pourquoi ne pas mettre en place un mécanisme permettant de régler tous les paiements, que ce soit entre les pays africains ou à l’extérieur, en utilisant les devises locales ? 

C’est dans ce contexte d’hostilité grandissante à l’égard des puissances de l’Occident que l’Afrique du Sud organise le 15e sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) du 22 au 24 août. Certes, le président Cyril Ramaphosa a voulu apaiser les tensions en soutenant que l’Afrique du Sud «ne se laissera pas entraîner dans une compétition entre puissances mondiales», il est un fait que ce forum est une plateforme pour les pays des BRICS – qui représentent un marché d’environ 3,2 milliards de consommateurs et une contribution de 31,5 % au PIB mondial contre 30,7 % pour le groupe du G7 –, en leur permettant d’augmenter leur influence dans le système multilatéral mondial. 

Grand ami de l’Inde et de la Chine et n’ayant jamais condamné la Russie pour sa croisade en Ukraine, Maurice fait partie de la soixantaine de pays invités à la grand-messe des BRICS. Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a fait le déplacement à Johannesburg pour l’occasion. 

La question de dédollarisation sera au centre des discussions. Pour réduire l’influence des Américains dans l’économie mondiale, les BRICS veulent s’attaquer à leur monnaie. D’ailleurs, lors du précédent sommet en juillet 2022, le groupe était tombé d’accord pour la création d’une monnaie qui combinerait les devises des BRICS et serait adossée à l’or. C’est en somme un retour à l’étalon-or, abandonné en 1971, à la faveur de l’arrêt de la convertibilité dollar-or. Ayant accumulé d’importants stocks d’or, la Chine et la Russie pourraient se retrouver dans une position de force avec une nouvelle monnaie des BRICS liée à l’or. Ce sera une situation relativement complexe car on se retrouverait avec, d’une part, un régime de change flottant, et, de l’autre, une monnaie dont la valeur évolue en fonction des cours de l’or. Autant dire qu’une véritable onde de choc se prépare. 

Même s’il semble que la question de l’introduction de cette nouvelle monnaie ne soit pas à l’agenda du présent sommet, pour autant, les BRICS sont déterminés à affaiblir le billet vert, notamment en encourageant leurs partenaires à recourir à d’autres devises pour régler les transactions commerciales. 

Dans un rapport publié ce mois-ci, Chris Turner, «Global Head of Markets», Dmitry Dolgin, «Chief Economist», et James Wilson, «Emerging Markets and Sovereign Debt Strategist» au sein du Groupe ING, une institution financière internationale néerlandaise, indiquent que la part des actifs en dollars américains dans les réserves des banques centrales est en recul, chutant de 66 % en 2015 à 59 % en 2022-23. En revanche, durant la même période, la part des titres de créances libellés en dollar a augmenté de 34 % à 39 %. 

Ayant certes quelque peu faibli, le dollar demeure malgré tout la monnaie de prédilection pour les échanges commerciaux et sur les marchés financiers. 

L’autre item à l’agenda, c’est l’admission d’autres pays au sein du giron des BRICS. Une question épineuse qui, pour le moment, divise Xi Jinping, partisan de l’ouverture, et Narendra Modi, qui juge une telle politique prématurée. Pas moins d’une quarantaine de pays ont demandé leur adhésion aux BRICS. Si l’ouverture est privilégiée, on pourrait, dans un premier temps, voir les Émirats arabes unis, l’Égypte et le Bangladesh, qui sont déjà membres au sein de la New Development Bank, banque multilatérale de développement fondée par les BRICS, rejoindre le groupe et, du coup, étendre un peu plus son influence. Des producteurs majeurs de pétrole, à l’instar de l’Arabie saoudite, de l’Iran et du Nigeria, sont également considérés comme étant bien placés pour adhérer au groupe. 

Alors que les grandes puissances de ce monde avancent leur pion sur l’échiquier, Maurice se positionne pour tirer avantage des transformations qui s’opèrent sur la scène internationale. La montée en puissance des BRICS est salutaire dans le sens que nous sommes pleinement intégrés dans un modèle de développement Sud-Sud. Dans un même temps, il s’agit de manœuvrer avec prudence et de préserver notre excellente relation avec nos partenaires économiques et commerciaux traditionnels.