La Bourse ou l’économie

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On connaît cette boutade de Paul Samuelson dans un article de «Newsweek» de 1966 : «The stock market has forecast nine of the last five recessions.» Par-là, le lauréat du prix Nobel d’économie veut dire que le marché boursier tend à être excessivement pessimiste sur les perspectives économiques. Car il est très volatil et peut donc émettre des signaux erronés sur l’économie, ce qui met en doute la fiabilité de l’indice boursier en tant qu’indicateur économique. Ce qui est vrai pour les États-Unis l’est aussi pour Maurice, mais pour différentes raisons. 

Après avoir été à la hausse en pleine crise économique du Covid-19, «le marché boursier entre dans un cycle baissier», titre «Business Magazine» sur sa couverture, au moment où les prévisions de croissance de l’économie mauricienne sont favorables, le Fonds monétaire international (FMI) tablant sur 6,1 % pour 2022 et 5,6 % pour 2023. Il n’y a donc pas lieu de craindre une récession prochaine bien que les cours boursiers aient fléchi sensiblement ces dernières semaines. 

Certes, la formation brute de capital fixe du secteur privé stagne en termes réels cette année. Mais il ne faut pas y voir une relation de cause à effet, car les bulles boursières se sont très rarement traduites en un essor de l’investissement privé. Celui-ci rapporté au produit intérieur brut a chuté drastiquement, de 19,8 % en 2008 à 14,7 % en 2022, preuve que la Bourse a peu contribué à la formation de nouveaux capitaux dans l’économie locale. 

Si les fluctuations de l’investissement étaient liées à celles de la Bourse, les cours boursiers et l’activité économique évolueraient de concert. Un autre prix Nobel d’économie, James Tobin, a créé une mesure de l’incitation à investir, selon laquelle les entreprises fondent leurs décisions d’investissement sur le rapport (appelé ‘q’) entre la valeur boursière du stock de capital de l’économie et le coût actuel de remplacement de ce capital existant. Un fléchissement du cours des actions est associé à une baisse du ‘q’ de Tobin, qui reflète le pessimisme des investisseurs sur la rentabilité future du capital. Cela ne devrait pourtant pas être le cas à Maurice où les hausses du taux d’intérêt sont encore minimes au regard du fort taux d’inflation : avec des taux d’intérêt réels négatifs, le coût du capital est encore peu élevé. 

Si le marché boursier n’anticipe pas les variations de la croissance économique, c’est qu’il existe une faible liaison entre la Bourse et l’économie. D’abord, la tendance baissière du marché n’est pas due à de sombres prévisions de la croissance locale, mais sans doute aux mauvaises nouvelles internationales et à la dépréciation rapide de la roupie qui effarouche les étrangers. Puis, les valeurs boursières font partie de la richesse d’un nombre infime de ménages mauriciens : une chute des cours boursiers qui incite à consommer moins n’impacte pas la demande agrégée. 

Ensuite, les sociétés cotées en Bourse ne sont pas représentatives de l’économie nationale, la plupart des 100 «Top Companies» étant absentes du marché boursier. D’ailleurs, le Semdex est largement influencé par une valeur bancaire, la MCB, alors même que la manufacture, la construction, le tourisme et les TIC contribuent largement à la croissance économique. Certes, la première banque commerciale du pays est exposée à tous les secteurs de l’économie, mais elle se concentre plus sur ses opérations transfrontalières que sur ses activités locales, et la moitié de ses bénéfices proviennent de l’étranger. 

De fait, la Bourse de Port-Louis est devenue très dépendante, au point d’être vulnérable, aux flux de capitaux internationaux. Elle a bénéficié des politiques d’assouplissement quantitatif, qui ont alimenté ces derniers, des principales banques centrales du monde. Maintenant que celles-ci cessent de créer de la monnaie, en particulier la Fed qui a remonté son taux directeur par 150 points de base, les capitaux reflueront des marchés émergents. 

Pour ce qui est de Maurice, selon le FMI, les investissements de portefeuille subiront cette année des sorties nettes de capitaux, tant dans le secteur domestique (USD 551 millions) que dans le secteur offshore (USD 2,6 milliards). Ce sera de même en 2023 (USD 603 millions et USD 2,1 milliards respectivement), ce qui n’augure rien de bon pour la Bourse de Port-Louis. 

Le recours à la planche à billets de la Banque de Maurice a aussi soutenu le marché boursier, car une partie de la monnaie créée s’est déversée dans les actifs, et le reste dans l’économie réelle. Ce n’est pas que la profitabilité des sociétés et leur valeur boursière ne se lient pas, mais les paramètres de ce lien (rapport cours-bénéfices, capitalisation du marché) varient dans le temps. Aucun marché ne pourrait s’envoler si la quantité de monnaie dans l’économie restait fixe. Il se trouve que le Semdex bat de l’aile en cette année où la masse monétaire ralentit brutalement (+1,9 % d’après le FMI), comme s’il fallait choisir entre la Bourse ou la vie économique.

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