Publicité
Faut-il introduire le créole comme matière à l?école ?
Par
Partager cet article
Faut-il introduire le créole comme matière à l?école ?
OUI
Dr Issa Asgarally
linguiste, Associate Professor au Mauritius Institute of Education
Comment accueillez-vous ce débat autour du créole ?
Dans presque tous les pays, un enfant découvre à l?école, l?organisation et le fonctionnement de sa langue maternelle. C?est ce qui se passe, par exemple, en France ou en Angleterre. Mais jusqu?ici, ce n?est pas le cas à Maurice.
Est-ce compliqué d?introduire le créole comme matière à l?école ?
Certes, les interrogations ne manquent guère. Dans ce genre de débat, on se dit pour ou contre, mais on s?arrête là. Les questions fondamentales restent : Pour qui introduit-on cette nouvelle matière ? Où va-t-on commencer ? Qui va le faire ? Quand va-t-on le faire ? Comment ?
Quel bénéfice tirions-nous de faire du créole une matière ?
Le créole est une langue nationale, c?est-à-dire parlée par une majorité de Mauriciens. Tous les recensements le démontrent. En outre, c?est la langue maternelle du plus grand nombre. Dans ce contexte, il est tout à fait souhaitable de l?étudier, tout comme les autres langues d?ailleurs. Cela enrichit notre connaissance de ce qu?est une langue. Qui n?aime pas le créole ? Pourquoi alors ne pas vouloir connaître son fonctionnement, sa littérature ?
Quelle est la principale difficulté ?
C?est le manque de personnel qualifié pour l?enseigner à l?école. Il nous faudra donc en former et élaborer un programme d?étude pour eux. C?est le Mauritius Institute of Education (MIE), dont la mission est de former les enseignants, qui devra très probablement le faire. D?autre part, tout en assurant la formation de ces formateurs, il nous faudra également concevoir des manuels scolaires pour les élèves.
Qui va former ces formateurs ?
Effectivement, il n?y a pas foule dans ce pays. Ces formateurs de formateurs doivent être des linguistes qui ont étudié le créole mauricien.
Quel serait le programme d?étude de ces professeurs de créole ?
J?estime que ce programme doit comprendre l?origine, l?évolution et l?avenir du créole mauricien. Cette formation ne doit pas inclure uniquement le créole utilisé à Maurice, mais aussi une étude comparée des créoles utilisés un peu partout ailleurs. Elle doit aussi comprendre la phonétique et la phonologie du créole, la syntaxe, le lexique. Sans compter qu?il est important de montrer les différences entre le créole et les autres langues utilisées à Maurice, comme le français, l?anglais et les langues orientales. C?est le problème des interférences linguistiques, c?est capital si on ne veut pas s?embrouiller.
Et la littérature créole ?
Une langue ne peut être dissociée de sa littérature. Il nous faudra donc commencer par le premier texte littéraire en créole, Essais d?un bobre africain de François Chrestien, jusqu?au dernier ouvrage en créole, en passant par Tension gagne corne de René Noyau, par exemple.
Concrètement, comment cela va-t-il se passer ?
Il y a des problèmes administratifs. Actuellement, il y a une nouvelle promotion d?enseignants pour le Teachers Diploma qui dure trois ans. Cela signifie que ce n?est que dans trois ans qu?on pourra commencer à former la prochaine promotion aux études en langue créole.
Il faudra aussi déterminer à quel niveau introduire cette nouvelle matière. Décider du nombre d?heures de cours par semaine. Préparer les examens. C?est là qu?intervient le Mauritius Examinations Syndicate (MES). Cela nous prendra bien au moins six ans avant de pouvoir le faire, le temps ne serait-ce que pour former les enseignants.
Autant que ça ?
J?ai déjà dit que si le conseil des ministres décidait demain matin d?introduire le créole comme matière à l?école, ce serait un énorme chantier. On doit prendre toute la mesure du travail que cela implique. Depuis qu?on en parle, on a perdu beaucoup de temps. Qu?on commence à travailler dès maintenant !
Et le problème de la graphie ?
Ce n?est pas un problème insurmontable. On peut choisir une des graphies qui existent déjà ou l?adapter. Quoi qu?il en soit, c?est l?État qui choisit. Ce qui importe c?est de ne jamais écrire un mot de deux façons différentes : ce serait chaotique. Un mot une graphie, c?est-à-dire, une façon unique de l?écrire.
NON
Dave Jeeha
président de la General Purpose Teachers? Union
Pourquoi êtes-vous contre le créole comme matière aux examens ?
D?abord pour moi, le créole n?est pas à proprement parler tout à fait une langue. D?autre part, le créole n?est pas standardisé. On le parle et on l?écrit de différentes manières. D?un endroit à l?autre à Maurice, on n?utilise pas le même créole. Ceux qui habitent les côtes ne parlent pas le même créole que ceux des régions rurales et le créole de ces derniers diffère de celui des gens de la ville. Dans ces conditions, même si presque tout le monde parle le créole à Maurice, ce n?est pas évident d?en faire une matière d?étude à l?école.
Je dois toutefois admettre que pour mieux se faire comprendre, les enseignants se servent du créole dans leur classe, surtout au niveau des Standard I à III.
Comment accueillez-vous ce débat qui a lieu sur le créole ?
C?est une erreur capitale de croire qu?on peut utiliser le créole en contrepartie de la comptabilisation des langues orientales aux examens du Certificate of Primary Education (CPE). Celle-ci est prévue depuis longtemps. Le manifeste électoral de l?alliance MSM-MMM en fait d?ailleurs clairement état en page 16. « Les langues orientales seront prises en compte dans le Grade System, tout en assurant que les intérêts d?aucun enfant ne soient lésés, garantissant ainsi l?égalité des chances. » Cela a été plébiscité par le peuple.
Où est alors le problème ?
Je suis bien placé pour voir que l?intérêt de certains élèves qui n?ont pas choisi d?étudier une langue orientale n?est pas pris en compte. Pendant que leurs amis étudient une langue orientale, ils n?ont pas grand-chose à faire.
C?est dans ce contexte un peu pourri que surgit maintenant cette question de l?étude du créole. N?oublions pas que les tentatives de « créoliser » la vie publique au début des années 1980 ont échoué, en grande partie à cause de la résistance farouche de ceux qui ne voulaient pas du créole.
Ne répétons pas les mêmes erreurs en opposant cette fois-ci le créole aux langues orientales. C?est un faux débat. J?estime que le moment n?est donc pas propice pour introduire le créole comme matière à l?école. D?autant plus que c?est, pour moi, une solution à court terme. Va-t-on continuer à étudier le créole après le CPE ? Pour le moment, on ne prévoit pas l?étude du créole au niveau du secondaire et encore moins au niveau universitaire. J?estime qu?on met la charrue avant les b?ufs.
Expliquez-vous ?
Avant d?introduire le créole comme une matière à part entière,
il y a tout un travail en amont qu?il faut faire. Faisons une analogie avec l?introduction de l?informatique à l?école. Les enseignants ont reçu une formation adaptée avant de pouvoir l?enseigner. Et encore, de nombreuses écoles n?ont toujours pas de salle informatique. Il ne faut donc pas prendre de décisions hâtives.
Êtes-vous contre l?utilisation du créole comme médium d?enseignement ?
Bien sûr que non. De par mon expérience professionnelle, je sais que dans de nombreuses classes, les enseignants utilisent déjà le créole pour faire les cours. Il ne peut y avoir de problème à ce niveau. Là où le problème se corse, c?est quand on veut faire du créole une matière à part entière à l?école.
Quelles sont les difficultés ?
Actuellement un General Purpose Teacher est appelé à enseigner l?anglais, le français, les mathématiques, l?histoire, la géographie et les sciences. De même pour un Oriental Teacher qui enseigne une des langues orientales qui se trouvent au programme d?étude. À ses qualifications de base, s?ajoute une formation s?étalant sur plusieurs années. Pour l?aider dans sa tâche, on a réalisé des manuels scolaires dans ces différentes matières. Or qu?en est-il du créole ? Pour l?heure je ne connais aucun enseignant qui soit qualifié pour l?enseigner à l?école.
On peut les former, n?est-ce pas ?
Mais combien de temps cela va-t-il prendre et dans quel but ?
Publicité
Publicité
Les plus récents