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Philippe Rey: «Jean Fanchette avait compris que l’homme se construit par ses errances dans d’autres univers que le sien»

12 avril 2023, 19:25

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Philippe Rey: «Jean Fanchette avait compris que l’homme se construit par ses errances dans d’autres univers que le sien»

«L’Île Equinoxe», recueil de poèmes de Jean Fanchette, est paru le 9 mars aux Éditions Philippe Rey, au format semi-poche. Une réédition qui s’accompagnera, le 24 mai, d’une soirée consacrée au poète et psychanalyste mauricien, correspondant de «l’express» en France, à la Maison de la Poésie de Paris, avec Jean Marie Gustave Le Clézio. Voici ce que son ami, compatriote de naissance et d’immigration, confrère d’édition, a «à déclarer»…

Vous publiez pour la quatrième fois «L’Île Equinoxe» de Jean Fanchette, 30 ans après sa mort. Est-ce pour reproduire «votre plus beau moment de vie d’éditeur» ?

J’ai rencontré Jean Fanchette à Paris lorsque j’avais 20 ans, et ce médecin neuropsychiatre m’accueillait chez lui, comme un grand frère, pour parler littérature, m’offrant des vins fins et du chocolat dans le salon de son appartement de la Chaussée de la Muette. Il me parlait de ses amis Henry Miller, Anaïs Nin, Lawrence Durrell, William Burroughs, Malcolm de Chazal… Cette amitié a duré dix ans. Au cours de notre dernier dîner, une semaine avant sa mort en 1992, il m’a dit travailler à réunir tous ses poèmes en un seul volume. J’étais alors aux Éditions Stock, et mon devoir d’amitié, mais aussi d’amoureux de la poésie de Jean, m’apparut évident : y publier L’Île Equinoxe, ce que je fis en 1993.

Plus tard, lorsque je créais ma propre maison d’édition, je rééditais le volume, avec une préface de J.M.G. Le Clézio et une postface de Michel Deguy. Aujourd’hui, je le republie dans notre collection de semi-poche, Fugues, à un prix très raisonnable. C’est un bonheur pour moi d’être un perpétuel passeur de la poésie de Jean Fanchette.

 Cette édition sera-t-elle disponible à Maurice ?

Oui, les librairies de Maurice peuvent l’obtenir rapidement via notre distributeur Interforum. La poésie peut changer une vie : n’hésitez pas à leur demander le livre de Jean Fanchette. Il est l’un des plus grands poètes mauriciens.

 Comment, dans cette île où une majorité a la certitude – le conditionnement – de son identité, de sa religion, de son groupe «ethnique», où le «je ne suis pas d’ici. Je ne suis plus d’ailleurs», se fracasse sur le «j’appartiens à telle communauté», les poèmes de Jean Fanchette peuvent-ils faire réfléchir, «s’interroger sur nos constructions», comme le dit Le Clézio, en préface ?

Jean Fanchette a lui-même très tôt connu et recherché l’altérité. Avant de quitter Maurice comme lauréat de la Bourse d’Angleterre à l’âge de 17 ans, il était déjà pétri de culture grecque et latine, il avait compris de l’épopée homérique que l’homme, tel Ulysse, se construit par ses errances dans d’autres univers que le sien. Arrivé en Europe, alors jeune étudiant en médecine, Jean a créé sa revue Two Cities, publiant essentiellement des auteurs étrangers, des cinq continents. Tout le monde ne doit pas, ou ne peut pas, partir et quitter son pays pour changer et se trouver soi-même. Un livre, un film, une pièce de théâtre, un concert peuvent mettre en mouvement une révolution intérieure. La culture joue un grand rôle à mon avis, et dans une île comme Maurice où tout semble parfois si cloisonné, elle peut dynamiter les murs.

 Vous avez beaucoup de traits communs avec Jean Fanchette… L’édition, la littérature, la naissance à Maurice, la vie en France, les voyages… Vous sentez-vous aussi comme un «habitué de l’exil» ?

Jean m’a dédié un très beau poème intitulé Mémoire, où il a cette phrase qui a tant de fois résonné en moi, avec ma propre existence : «Mais où inventer ce lieu fragile en exil de neige quand le vent a brouillé nos plus secrètes géographies ?»

Je vis sur la terre française qui me sera toujours étrangère puisqu’elle n’est pas celle de mon enfance. Je ne m’habituerai jamais à l’exil, j’oserai même dire que je tiens à lui : il m’est devenu une manière de vivre, une philosophie de l’existence. Par exemple, si on transposait cette notion d’exil à la question du temps, ne pouvons-nous pas nous définir tous comme de exilés du jour précédent ? Jean Fanchette était très sensible au temps qui passe, il m’en parlait souvent. Il trouvait inadmissible que j’aie 20 ans alors qu’il en avait 50…

 L’an dernier, vous avez publié «Refusons l’inhumain», un recueil engagé d’œuvres d’«écrivains aux côtés des migrants». Jean Fanchette, s’il était encore vivant, lui qui écrit, dans «C’est Décembre», «assez des migrations», aurait-il trouvé sa place dans cet ouvrage ?

Certainement. Jean Fanchette était très sensible à cette question, lui qui, comme nous, les Mauriciens partis vivre ailleurs, était un migrant. Et puis, il avait la sensibilité nécessaire pour savoir que ces hommes, ces femmes et ces enfants qui embarquent à bord de bateaux surchargés, poussés par la famine ou la guerre, vivent des moments traumatiques non seulement par la dangerosité de leurs expéditions mais aussi par le rejet inhumain qui les attend à l’autre bout si, par chance, ils arrivent. Il avait cette formule énigmatique pour parler de son propre itinéraire : «Rien à déclarer à la douane du passé.» Cette formule ne peut être comprise que par un migrant

 

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