L’apparent mystère du chômage

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Dites à n’importe quel chef d’entreprise que le chômage est élevé à Maurice, et il vous regardera d’un air surpris. Tous les secteurs de l’économie, en particulier l’hôtellerie, rencontrent des difficultés à recruter de la main-d’oeuvre locale et veulent recourir aux travailleurs étrangers, pourtant plus coûteux. Comment se fait-il qu’il y ait 45 300 chômeurs alors que de nombreuses offres d’emploi sont disponibles ? Ce n’est pas que le plein-emploi règne, mais l’approche traditionnelle du travail ne peut pas expliquer cet apparent mystère du chômage. 

Conjoncturellement, on assiste à une reprise de l’emploi qui accompagne le retour de la croissance économique. Les chiffres de Statistics Mauritius montrent une évolution très favorable du marché du travail entre le deuxième trimestre de 2021 et celui de 2022 : création nette de 48 900 emplois, baisse de 2,4 points de pourcentage du taux de chômage (7,7 % en données corrigées des variations saisonnières) et hausse de 3,6 points du taux d’activité (39 400 personnes sont retournées sur le marché du travail). Comme quoi on ne peut pas parler de «grande démission», et les patrons seraient bien en peine de brandir le risque de chômage à leurs employés… 

Structurellement, cependant, le marché du travail reste figé dans un carcan de rigidités : des réglementations qui durcissent les conditions d’embauche et de licenciement (d’où le difficile appariement entre employeurs et candidats à l’emploi), des salaires minimums qui pénalisent les jeunes sans qualification et sans expérience (72 % des chômeurs n’ont pas le «Higher School Certificate»), et des hausses salariales systématiques chaque année sans égard aux gains de productivité. Dans l’ensemble de l’économie, la productivité du travail (rapport entre PIB et nombre d’emplois) a fortement ralenti au cours des trois dernières décennies, passant d’un taux de croissance annuel moyen de 4,2 % entre 1990 et 2001 à 3,0 % entre 2001 et 2011, et à 1,9 % entre 2011 et 2021. Les chiffres respectifs pour la rémunération des employés sont de 9,8 %, 7,1 % et 4,9 % : un fossé s’est donc creusé entre productivité et rémunération. 

Il faut dire que la crise sanitaire a amené les gens à s’interroger sur tous les aspects du travail, allant des niveaux de rémunération à la flexibilité du mode de travail, en passant par la conciliation entre obligations professionnelles et vie personnelle. Le Covid a apporté aux travailleurs ce que le meilleur argument d’économiste n’a jamais pu convaincre un gouvernement constamment soucieux de sa popularité : la mobilité. On change d’employeur comme on change de chemise, quitte à prendre un poste moins bien rémunéré mais qui ne nécessite pas de longues heures de travail. 

Les jeunes talents, eux, se trouvent devant un dilemme, qui est de choisir entre un emploi passionnant qui donne du sens au travail et un emploi ennuyeux qui offre plus d’avantages financiers. Il semble que le passage de l’un à l’autre soit bidirectionnel, car ils sont nombreux, en particulier les milléniaux, qui recherchent des «emplois de rêve» correspondant à leurs valeurs. Sauf que les hausses de prix leur font prendre conscience de la précarité de leur situation financière. 

Le secteur privé qui aime l’inflation, la roupie faible et des taux d’intérêt bas serait bien embarrassé de plaider en même temps pour des augmentations salariales en fonction de la productivité. Dans un livre sur les économies en développement (1957), Harvey Leibenstein fait état d’une influence positive de la rémunération sur la productivité du travail, inversant ainsi le sens traditionnel de la relation : un accroissement de revenu sous la forme d’un surcroît de ration alimentaire fait augmenter l’intensité du travail, et les gains de productivité sont proportionnels au niveau de ration alimentaire. 

Cette version nutritionniste de la relation salaire-productivité du travail prend du relief dans la crise alimentaire actuelle. Pour chaque travailleur qui démissionne parce que son salaire est rogné par le coût de la vie, l’entreprise a des dépenses de recrutement, de formation et d’intégration du nouvel employé : le coût de remplacement accroît le coût unitaire du travail. Pour dissuader le travailleur de le quitter, l’employeur doit lui proposer une rémunération supérieure au salaire du marché mais qui assure la profitabilité de la firme : c’est le salaire d’efficience. Une telle incitation salariale encourage la productivité du travail, diminue le coût de surveillance du personnel et freine l’exode des cerveaux. 

Les patrons sont dépassés par ce mystère du chômage précisément parce qu’ils croient encore pouvoir imposer des salaires aux taux du marché qui sont tirés vers le bas par… le salaire minimum national. C’est le salaire d’efficience que vise le travailleur compétent. À cette fin, le gouvernement doit rendre au contrat de travail toute sa souplesse, non pas pour défavoriser le travailleur, mais pour mieux répondre à ses multiples attentes.

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