Ce monde qui vient

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C’est le titre d’un essai d’Alain Minc, paru en 2004, quand déjà «tout, partout, sans cesse, n’en finit pas de se transformer». Depuis, il y a eu la crise financière globale de 2008, la pandémie de Covid-19, et actuellement, la guerre russo-ukrainienne. Ce sont autant de chocs externes qui ont mis l’économie mauricienne à rude épreuve, tellement elle est ouverte sur le monde. Manifestement, sa résilience s’est affaiblie, et si l’on ne prend pas garde, le coup de grâce n’est pas loin.

Car le monde est sens dessus dessous. Les sanctions contre la Russie, premier exportateur mondial de blé et de gaz, perturbent le commerce de l’énergie, de l’alimentation, des fertilisants et des métaux industriels, entre autres. Le président russe flirte d’autant plus avec la menace nucléaire qu’il se sent humilié par ses pertes militaires en Ukraine. Entre-temps, le conflit fait craindre deux graves crises – alimentaire en Afrique et énergétique en Europe – s’ajoutant aux désastres naturels (sécheresse, canicule, inondations, cyclones) qui déstabilisent l’activité économique, affectent les récoltes et renchérissent les prix alimentaires. Sans compter la flambée des prix de l’énergie qui accompagne la transition vers les renouvelables et le sous-investissement dans les combustibles fossiles.

De son côté, la Chine déploie son armée au large de Taïwan, ce qui accentue son découplage de l’Occident dans tous les échanges, qu’ils soient des biens, des services, des capitaux, des travailleurs ou des technologies. L’économie chinoise subit, de surcroît, les contrecoups de l’effondrement démographique du pays, de la gestion critique du Covid, de la rupture des chaînes d’approvisionnement et de l’excès de crédit dans l’immobilier. Naguère une source de déflation pour le monde dans lequel elle était plus intégrée, l’Empire du Milieu est maintenant en proie à une poussée inflationniste.

L’inflation, les Occidentaux s’y connaissent. Chez les États-Unis et le Royaume-Uni, le taux d’inflation est le plus haut des 40 dernières années : leur banque centrale prendra au moins deux ans pour atteindre l’objectif d’inflation de 2 %, étant condamnée à relever agressivement le taux d’intérêt, quitte à provoquer une récession. L’Union européenne, elle, est bien en peine de recourir à un resserrement monétaire face au retour d’une très forte inflation.

Une dégradation économique de ces partenaires commerciaux de Maurice attisera chez eux des tensions politiques et encouragera le protectionnisme qui, à son tour, aggravera leur situation économique. Les restrictions des mouvements de biens, de personnes et de capitaux, ainsi qu’une politique de relocalisation, pénaliseront les pays en développement. À ces derniers seront imposées de nouvelles normes environnementales et de travail dans les relations commerciales ; et des considérations de sécurité nationale limiteront les apports de connaissances et de technologies.

Tous ces développements n’augurent rien de bon pour Maurice et ses entreprises. Ils feront croître d’autant plus les coûts de transaction que la roupie continuera à perdre de la valeur contre le dollar dans la durée, à mesure que se creuse le différentiel de taux d’intérêt. Pour gagner des devises, il nous faudra compter davantage sur les touristes, les investisseurs et les acheteurs étrangers que sur les crédits et les dons venant de l’extérieur.

Dans l’incapacité de défendre la roupie pour avoir créé de la monnaie à partir de rien, la Banque de Maurice est… cadenassée dans un piège de la dette : toute tentative de normaliser sa politique monétaire alourdira le fardeau du service de la dette privée, avec le risque de causer de nombreuses insolvabilités, une crise bancaire et ses retombées économiques. Mais le maintien du laxisme monétaire aura des répercussions encore plus néfastes sur l’économie réelle, car aucune société ne peut durablement s’endetter pour consommer plutôt que produire, sans tomber dans une spirale inflationniste.

Pour l’État, qui n’est pas un créditeur/ épargnant mais un débiteur/emprunteur, l’inflation est un impôt qui lui permet de s’endetter dans sa propre monnaie. Car le gouvernement n’a pas le courage politique de réduire les déficits et les dettes en dépensant moins ou en augmentant les taux d’imposition sur les revenus. Dès lors, il compte sur la croissance des prix, bien plus que sur la croissance du PIB, pour s’acquitter des passifs nominaux à long terme, notamment les engagements de retraite non capitalisés, ceux de la pension de base et de la pension des fonctionnaires.

C’est une bombe à retardement que fera exploser le vieillissement démographique, qui est lui-même stagflationniste (les retraités ne produisent pas et désépargnent). Un immense effort national sera nécessaire pour la désamorcer à temps. Mais nos dirigeants politiques, inconscients du déséquilibre des finances publiques et empêtrés dans la gestion de l’immédiat, vivent dans un autre monde et ne se rendent pas compte de ce qui vient.

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