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Trois jours sans eau potable: discrimination des temps modernes

2 février 2023, 16:00

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Trois jours sans eau potable: discrimination des temps modernes

Les souffrances du passé font écho aux misères du quotidien. Les commémorations du 188e anniversaire de l’abolition de l’esclavage ont eu lieu hier au Morne, alors que les habitants de La Gaulette, Coteau-Raffin, Case-Noyale sont remontés par les coupures d’eau sévères.

Le passé a une fâcheuse tendance : se rappeler à notre bon souvenir. Commémorations du 1er-Février et coupures d’eau, aucun rapport en dehors de la coïncidence du calendrier ? Ce n’est pas ce que disent des habitants de Coteau-Raffin, La Gaulette et CaseNoyale, qui ont ouvert les vannes de leurs souffrances quotidiennes.

Dans la nuit du lundi 31 janvier au mardi 1er février, des mères et pères de famille sont descendus dans la rue pour manifester contre les robinets à sec depuis les averses du vendredi 27 janvier. Résultat d’un long week-end où les robinets sont restés à sec, après qu’un tuyau d’alimentation s’est cassé à Rivière-Noire. Suivi d’appels au Central Water Authority (CWA) restés vains, martèlent les habitants.

Réveil amer, hier, après cette nuit agitée. Ti Ton, troisième marchand de légumes sur la gauche, à Coteau-Raffin, en sortant du Morne, lance : «Inn gagn délo gramatin. Kouma minis fini pasé alé, délo finn rékoupé. Inn fer sa pou nou res trankil.»

Il est 11 h 30. La cérémonie de dépôts de gerbes au pied du monument de la route de l’esclave, au Morne, est finie. Le cortège premier-ministériel est reparti, gyrophares allumés aussi vite qu’il était arrivé. La partie spectacle qui devait suivre la cérémonie protocolaire a été annulée pour cause de mauvais temps. Le dépôt de gerbes a eu lieu sous un ciel radieux. Le rallye de moto a été interdit, des policiers placés en nombre tout le long de la route.

À Coteau-Raffin, y a-t-il de l’eau dans les robinets ? «Non», confirment dépités Ti Ton rejoint par deux voisines, Ugénie Blais et Joyce Calou. La frêle corpulence de Ti Ton est tendue comme un arc. Aussi tendue que l’a été la nuit qu’il vient de vivre. Si, selon lui, la police a bien escorté un camion-citerne pour une distribution d’eau dans la localité «kot ti bar simé», Ti Ton est catégorique. «Enn gout larm nou pann gagné nou. Nou pa imin nou?»

Ne reste plus que le système D. Comme Ti Ton habite près de la mer, il a rempli le réservoir des toilettes avec de l’eau salée, pour pouvoir tirer la chasse d’eau. Encore une fois, les deux disent qu’elles ont fait la même chose. Ti Ton, décidément très remonté, montre un canal, en bordure de route, où «mo finn pran dilo pou kwi diri pou mo manzé». Alors que pour Ugénie Blais, pas question de boire l’eau du camionciterne : «Mo ouver robinet mo trouv ti kabo, ti krapo.» Et un bain dan dilo kanal lui a valu de «gratter extra».

À La Gaulette, Erwin Labroche, 36 ans, père de trois jeunes enfants est parfaitement au courant de certains commentaires, après les manifestations de la veille. «Éna dimounn dir kifer ti bizin bar simé?» Erwin Labroche justifie : «Nou pann fer sa pou lager, pou bat dimounn, non. Nous avons fait cela pour stopper des voitures, pour que la police voie ce que nous sommes en train de faire. Lerla kinn rési gagn délo. Sinon pa ti pou gagn délo.»

À La Gaulette, Erwin Labroche montre une bouteille de l’eau distribuée par un camion-citerne. Pour bien commémorer l’abolition de l’esclavage, pourquoi les dignitaires n’ont pas distribué un «pack» d’eau aux familles, se demande-t-il.

Le Premier ministre, Pravind Jugnauth, déclarait quelques minutes auparavant au pied du monument de la route de l’esclave : «Dimounn gagn drwa manifesté, mé bizin fer li dan lord. Exprimez votre mécontentement selon la loi. Sinon sakenn pou désid pou fer dan so fason. Il y aura une situation chaotique dans le pays. Je ne réprimerais jamais aucune manifestation, aucune contestation. Mé nou bizin fer li dan lord. Nou pa al blok simé.» Le Premier ministre devait ajouter : «Si une personne est malade, si pa li pé gagn enn problem léker pé sapé, ou pé blok simé, ou réalizé ki so konsékans?»

Pour Erwin Labroche, pour que les commémorations du 1er-Février soient vraiment complètes, les dignitaires auraient pu «pasé ki enn ‘pack’ dilo par fami. Nou pa bizin enn gran fet».

Arvind Ittoo, également habitant de Coteau-Raffin, n’a pas la mémoire courte. Malgré les piles de vêtements décrassés dan dilo larivier, l’eau qui ne coule qu’«entre 13 heures et 15 heures, quand tout le monde est au travail» et son épouse qui s’arrache les cheveux parce qu’il n’y a plus une goutte d’eau pour alimenter son salon de coiffure, Arvind Ittoo souligne que, «malgré le manque d’eau, la facture elle reste inchangée»

. En référence aux propos du Premier ministre disant que certains «pé anvi enn rol, pé anvi fer ‘acting’» (NdlR, c’était dans les locaux de la CWA à Rose-Hill le 17 novembre 2022), Arvind Ittoo lance : «Ou swa sé li ki pé fer enn ‘acting’ avek nou. Li pa kapav dir nou ki pou fer. Députés, ministres, ils viennent tous, mais il n’y a pas de solution. Fodé fer dézord, fodé dir pou bar partou, lerla ou trouv lapolis, eskort, kamion pou nou gagn délo.»