Tizan ar so 8 frer d’ABAIM: un livre-documentaire collector

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L’équipe administrative d’ABAIM entoure Marousia Bouvery (en bas à gauche) et Alain Muneean (en bas à droite).

L’équipe administrative d’ABAIM entoure Marousia Bouvery (en bas à gauche) et Alain Muneean (en bas à droite).

Dans le cadre de son 40e anniversaire en octobre dernier, le groupe ABAIM a organisé trois évènements : une table ronde avec ses membres fondateurs, une soirée anniversaire de 20 ans des Ti Marmit et le lancement, à travers une autre table ronde, d’un livre-documentaire sur la comédie musicale «Tizan ar so 8 frer», interprétée par les enfants de son atelier de musique et jouée au théâtre Serge Constantin, en 2018, dans le cadre du 50e anniversaire de l’indépendance. Ce livre au titre éponyme, merveilleusement illustré, est extrêmement complet. Pour l’express, Marousia Bouvery, coordinatrice et responsable du projet «Tizan ar so 8 frer» et Alain Muneean, membre fondateur d’ABAIM, qui porte de multiples casquettes dont l’écriture des textes de la comédie musicale et la composition de sa musique, font la genèse de ce projet de livre.

Complet ce livre documentaire l’est. En sus de sa belle couverture et de ses merveilleuses illustrations réalisées par James Rajabally et Laval Ng, «Tizan ar so 8 fer» rend à César ce qui lui appartient. En effet, il met non seulement en exergue chaque comédien grâce à un support photographique exceptionnel signé Simon Fuller (ils étaient une quarantaine de comédiens, âgés de trois à 24 ans) mais aussi chaque musicien, le chorégraphe et metteur en scène malgache Fidy Rabearisoa et son assistant Alain Fanchon, la décoratrice et costumière Florence Drachsler, le régisseur lumière Christophe Essoo et son équipe, l’ingénieur du son Denis Essoo et ses collègues, l’ingénieur du son et responsable de l’enregistrement et du bruitage Philippe de Magnée, les coiffeuses, maquilleuses, l’équipe de soutien aux régisseurs, le vidéaste Eric Le Pichon, les responsables du transport, du service traiteur, bref, tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, à cette comédie musicale. Sans compter qu’un hommage illustré est rendu aux précurseurs de la tradition orale relative à Tizan, que l’histoire de ce dernier est aussi racontée en kréol, anglais et français, que les textes des chants y figurent également dans ces trois langues. Et cerise sur le gâteau, ce livre imprimé par IPC contient le DVD de ce spectacle, qui s’est joué cinq jours durant au théâtre Serge Constantin en 2019. Seules 1 000 copies ont été tirées et vendues au prix subventionné de Rs 800. En presque trois mois, quelque 200 exemplaires se sont écoulés. Si l’on tient compte des exemplaires donnés, il y a fort à parier que ce livre-documentaire ne restera pas longtemps sur les étagères des librairies Bookcourt, Le Cygne, pour ne citer que celles-là, et qu’il a toutes les chances de devenir un collector.

Marousia Bouvery et Alain Muneean expliquent que ce projet est l’aboutissement de quatre ans de travail, qui a démarré avec les enfants lors des sessions de Saturday and Sunday Care (voir la chronologie).  «A partir de l’origine de l’histoire de Tizan, les enfants fréquentant nos ateliers l’ont enrichie avec d’autres épisodes et nous avons reconstitué cette histoire et fait appel à leur imaginaire pour développer des chants et d’autres formes d’art. C’est ainsi qu’est née la comédie musicale Tizan ar so 8 frer». Non seulement les enfants de l’atelier de musique d’ABAIM étaient enthousiastes à participer à ce genre musical mais Marousia Bouvery et Alain Muneean s’estiment chanceux d’avoir pu compter sur tous les professionnels susmentionnés, qui ont donné de leur temps pour faire de ce projet un succès. Cette comédie musicale a d’ailleurs obtenu le National Award 2019 du ministère de la Culture.

Il était question qu’ABAIM remonte sur scène avec «Tizan ar so 8 frer» en 2020 mais le Covid-19 et son confinement sont venus tout compromettre. «Nous étions prêts à rejouer lorsque le premier confinement a été déclaré. Notre chorégraphe et metteur en scène n’a eu que le temps de regagner Madagascar. Tous les participants étaient sous le choc. C’était une grosse équipe, une grosse organisation, qui tombait à l’eau. Et très rapidement, nous nous sommes demandé quelle serait la prochaine étape. C’est là que nous avons pensé à un livre pour enregistrer toute cette dimension de documentation afin que celle-ci ne se perde pas. Nous voulions laisser une trace pour que l’humanité progresse et il n’y a pas comme l’écriture pour y parvenir.» Marousia Bouvery décide alors de revoir les archives photographiques de la comédie musicale pour que chaque participant figure dans le livre et que l’ordre chronologique de l’histoire soit respecté tandis qu’Alain Muneean se met à toute la partie écriture et à la traduction. Sur les conseils du Graphic designer James Rajabally, la responsable du projet décide d’alterner les clichés en noir et blanc à ceux en couleurs et c’est du plus bel effet.

Soutenus en partie par la National Social Inclusion Foundation et la SBM Foundation, ils font imprimer 1 000 copies par IPC. Chaque participant à cette grande aventure a reçu une copie de «Tizan ar so 8 frer» et ils ont été ravis de tenir entre leurs mains ce beau souvenir. L’équipe technique a également reçu sa copie. «Une copie a aussi été envoyée aux ministères de l’Education et de la Culture pour leur montrer ce qui se fait au niveau culturel et social.»  Que sont devenus les jeunes comédiens ? Marousia Bouvery indique que la majorité d’entre eux fréquentent encore l’Atelier de musique. «Les plus jeunes poursuivent leur scolarité, d’autres travaillent dans l’évènementiel», déclare-t-elle. Quatre d’entre eux les ont accompagnés lors d’un récent déplacement en Finlande où ils ont participé à un festival international de musique folk (nous y reviendrons ultérieurement). Alain Muneean précise que d’autres encore travaillent dans l’évènementiel. «Ils sont devenus des êtres pensants. Ils réfléchissent et apportent leur contribution à la société et à l’évènementiel. Ils ont démontré que cette exposition à l’art a renforcé leurs croyances dans une carrière possible dans le domaine culturel. Cela démontre aussi que la culture est une sphère porteuse, qu’il y a un avenir dans l’économie créative. D’ailleurs, mon message aux jeunes est de s’appuyer sur la musique et l’art pour grandir.» Paroles de sage.

Anniversaire: 40 an napa 40 zour

En 40 ans, ABAIM est passée de la défense des droits humains des personnes non et mal voyantes à la sauvegarde du patrimoine culturel intangible. Certains ne verront pas le rapport entre les deux. Or, tout est lié comme le montre cette chronologie.

L’Association pour le Bien-être des Aveugles de l’Île Maurice (ABAIM) a été constituée en octobre 1982 pour défendre les droits des personnes non et mal voyantes, notamment dans le monde du travail où elles ne recevaient aucune considération. Ces revendications, qui s’accompagnaient d’une grève, ont débouché sur la constitution du Trust Fund gouvernemental à l’intention de ce public cible. Du fait qu’elles ne voient pas ou si peu, ces personnes s’appuient beaucoup sur la tradition orale, tout comme elles ont une façon de faire de la musique et de l’écouter.

Ce qui a amené en 1985 à la constitution de l’atelier de musique comprenant une vingtaine de personnes dont les deux tiers étaient des non et mal voyants. «Nous nous sommes mis à donner des représentations et cela nous a incités à nous inspirer de certaines réalités et des histoires de la tradition orale pour écrire des textes», se souvient Alain Muneean, un des membres fondateurs d’ABAIM.  «Nos compositions sortaient de la riche matrice culturelle et lorsque nous nous produisions, le public a montré son appréciation et cela nous a indiqué que nous étions sur la bonne voie», ajoute-il.

Les membres d’ABAIM réalisent qu’il y a une invasion d’autres genres musicaux qui fait que la musique traditionnelle mauricienne se perd. «Ce qui faisait du tort à la ravanne, qui avait presque disparu car les mouvements culturels traditionnels s’essoufflaient. Quand il y a un essoufflement, la culture authentique subit trop les influences étrangères et se perd.  Nous avons donc poursuivi nos recherches pour qu’il y ait une trace». En parallèle, ABAIM qui fait partie de SOS Solidarité, organisation luttant contre la toxicomanie, pense qu’il est possible de faire de la prévention contre la drogue par le biais de moyens récréatifs. Ces constats amènent la création de Lekol ravann en 1986.

Le groupe ABAIM est officiellement mis en place en 1988 et c’est aussi l’année du lancement de l’atelier de musique.

En 1992, le groupe ABAIM sort son premier album intitulé «Enn lot sezon» et un titre sur ledit album connaît le succès, à savoir «Laboutik an tol». Le public fait également bon accueil à leur prochain album intitulé «Kanar». Le groupe ABAIM poursuit sa quête d’histoires de la tradition orale et ses recherches lui permettent de développer un corpus de connaissances, avec pour objectif de sauvegarder et faire connaître ce patrimoine culturel intangible. «A partir de là, nous avons transformé ces recherches en produits à être conservés et disséminés», souligne Alain Muneean.

En 1995, le groupe se réoriente après avoir constaté, au contact d’autres organisations, à quel point la créativité était centrale dans la vie des enfants et que le chant et l’expression orale étaient naturellement présents chez eux. Or, ce facteur n’était pas du tout tenu en ligne de compte dans le système éducatif. «A ce moment-là, le droit à l’expression des enfants est devenu une de nos priorités. Conscients que le programme d’études menant au Certificate of Primary Education ne laissait aucun espace pour cette expression, nous avons lancé le Saturday Care à Barkly», raconte Marousia Bouvery. Ces sessions de Saturday Care comportent un programme d’accompagnement scolaire basé sur la langue kréol, qui est renforcée afin de permettre aux enfants de prendre confiance en eux et d’aller plus facilement vers les autres langues étrangères. Ensuite, ils sont appelés à s’exprimer dans le cadre d’un Parlement fictif, le ‘Rasanbleman. «Il y a un président et un enfant est volontaire pour apporter une information. Cela peut être un anniversaire dans la localité comme l’expression d’un ras-le-bol pour l’école en raison de la punition corporelle infligée par l’instituteur.  L’enfant volontaire la présente et les autres lui posent des questions. Nous insistons sur le fait qu’ils peuvent s’exprimer comme ils le veulent. Notre rôle d’encadrants est d’apporter des éclaircissements, de mettre en contexte, de faire sens. A nos yeux, ce Parlement fictif est une forme d’exutoire, une soupape de sécurité, qui libère la parole. C’est thérapeutique. Ils participent aussi aux tâches telles que la vaisselle après le déjeuner, les garçons ainsi que les filles, et cela les responsabilise et leur montre que l’égalité entre filles et garçons est importante. De plus, les enfants apprennent à faire face à des sujets importants. Cela amène une conscience collective et ils trouvent des solutions ensemble». 

En 1997, l’association se réoriente avec des objectifs plus larges et simplifie son nom en ABAIM.

En 2002, c’est tout le Saturday Care qui entre en studio pour enregistrer l’album «16 ti morso nou lanfans» qui connaît un succès retentissant. Plus de 50 000 copies de l’album se vendent.  «Ti Marmit», «Ki pase la», «Mama dife» et d’autres comptines sont réveillées à jamais.

En 2003, cette organisation reçoit le National Unity Award pour ses recherches sur le patrimoine culturel mauricien.

Le premier livre d’histoire illustré de «Tizan ar so 8 frer» sort en 2004 avec son CD audio racontant l’histoire de Tizan et comportant des chants.

En 2009, ABAIM produit l’album «Rekreasyon».

Du fait que l’organisation se produit dans toute l’île, en 2012, Le Morne Trust Fund la sollicite pour répliquer ce Saturday Care avec les enfants du Morne. La direction d’ABAIM le fait le dimanche et nomme ces sessions Sunday Care. En 2014, ce Sunday Care est répliqué à Grand-Baie par la Fondation Antoine Tsia Lip Ken. Bien que le contrat d’ABAIM ne soit pas renouvelé au Morne en 2015, les parents des enfants ayant fréquenté ces sessions continuent à les animer. «Aujourd’hui, la ravanne est vivante au Morne», indique Marousia Bouvery.

En 2013, cette organisation sort l’album «Zoli Letan Pou Zenfan» et l’année suivante, c’est l’album «Nomm moi Sega tipik».

En 2016, ABAIM sort le livre-DVD complet sur la ravanne, sa fabrication traditionnelle, son apprentissage et son système de notation. L’année d’ensuite, elle participe à la mise en place de la première association pratiquant le séga tipik à Maurice.

En 2018, ABAIM produit la comédie musicale «Tizan ar so 8 frer» au théâtre Serge Constantin et reçoit pour cela le National Unity Award en 2019.

En 2020, l’organisation reçoit l’accréditation de l’Unesco.

En 2021 et 2022, ABAIM est sollicitée par le Mauritius Institute of Education et contribue à la mise en place du programme d’études du kréol mauricien pour les élèves de grade 10 et pour l’élaboration du manuel scolaire pour les élèves de ce grade.

En 2022, ABAIM participe au Folk Music Festival Kaustinen en Finlande.

What next ? «Dans le cadre des 20 ans de Ti Marmit, nous avons demandé à tous les artistes de laisser parler leur créativité autour de l’album 16 Ti Morso et de nous envoyer leur création avant la fin mars. Nous avons reçu bon nombre de réponses positives localement et régionalement car cet album a beaucoup voyagé.» Notre petit doigt nous dit qu’ABAIM travaille sur une suite de l’histoire de Tizan et que celle-ci devrait aboutir d’ici deux ans.  Attendons voir.

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