BoM: le manque de crédibilité empoisonne le marché financier

Avec le soutien de

Alors que la Banque centrale épuise ses munitions en devises étrangères à la veille d’une récession mondiale, et perd Rs 11 milliards en octobre, en-dessous du seuil autorisé par sa propre loi, le signal émanant du marché financier et des opérateurs, à l’instar des importateurs, est inquiétant. Ses interventions répétitives sur le marché des changes ne rassurent pas les opérateurs et ne ralentissent pas suffisamment les spéculations…

Qu'on se le dise : nous sommes en pleine per-macrise – l’ère de la crise sans fin – la croissance de l’économie mondiale devant passer de 6 % en 2021 à 3,2 % en 2022 et 2,7 % en 2023, selon l’évaluation du Fonds monétaire internationale (FMI). Dans cette conjoncture, sans oublier la poussée inflationniste qui frappe la planète, on l’a constaté : les actions et réactions des uns comportent de sévères répercussions sur les autres, à l’instar de l’impact de l’appréciation du dollar américain et de la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis sur le reste du monde, plus particulièrement les pays en développement, dont Maurice. Au milieu de ce contexte global déjà peu encourageant, les décisions prises au niveau domestique sont encore plus importantes pour les États et populations. Chez-nous, face à un taux d’inflation de 11,9 % actuellement, en glissement annuel, la politique monétaire occupe le devant de la scène, et pour le moment la performance est loin d’être rassurante.

Au cœur du débat, la performance du marché des changes, étroitement liée à la production de notre économie, soulève des inquiétudes. Face au manque de devises sur le marché, la Bank of Mauritius (BoM) se voit dans l’obligation d’intervenir massivement, avec une vente de pas moins de USD 200 millions en une semaine. Pourtant, malgré cet exercice qui pèse lourd sur nos réserves en devises et pousse la BoM à s’endetter, les acteurs du marché financier, incluant les opérateurs tels que les importateurs, ne sont pas convaincus. Résultat, un marché financier qui ne fait pas confiance à son régulateur et qui n’a aucune conviction dans une éventuelle bonne performance de son économie locale n’est pas une bonne nouvelle pour les prochains mois, et cela pour tous les Mauriciens. Nous vous expliquons.

Plaçons le contexte. Il faut savoir qu’un des rôles de la Banque centrale mauricienne est de s’assurer de la stabilité du système financier du pays, et cela inclut défendre la valeur de sa monnaie, tout en veillant à ce que les forces du marché puissent opérer librement. Dans cette optique, il est donc chose courante que la BoM intervienne régulièrement sur le marché des changes, que ce soit pour l’achat de devises ou pour la vente, dépendant des besoins du marché, pour s’assurer de sa stabilité. Avant les récentes crises successives, à savoir la pandé- mie mondiale et le conflit russo-ukrainien, avec une bonne performance du tourisme et des autres secteurs pourvoyeurs de devises, il était donc habituel que le régulateur achète des devises sur le marché pour maintenir la stabilité de la valeur de la roupie, cela afin de garantir une bonne performance des revenus émanant des exportations tout en maintenant un coût raisonnable des importations, gardant ainsi l’inflation à un niveau gérable, protégeant au passage le pouvoir d’achat des Mauriciens. Dans les milieux bancaires, on chiffre le montant des transactions de devises – achats et ventes, à environ USD 500 millions mensuellement au courant de cette période.

Ensuite, confinements mondiaux et quasi-fermeture de l’économie mondiale obligent, Maurice se retrouve avec très peu de revenus en devises, alors que les dépenses restent les mêmes, le pays étant un importateur net, dépendant des importations, qui se font en devises, pour l’énergie ou l’alimentation, entre autres. Ce volume de transactions en devises s’est donc réduit à environ USD 300 millions mensuellement. Le hic : si actuellement la demande pour les devises a retrouvé son niveau pré-Covid, l’offre ne suit pas le mouvement et cela déboussole évidemment cet équilibre. Dans le même élan, les actions sociales de l’État, nécessaires à l’époque, pour soutenir les entreprises et les ménages à travers le money-printing, la dette et autres transferts de la banque centrale à la trésorerie nationale, ont davantage affecté cet équilibre entre l’offre et la demande. On s’est donc retrouvé avec plus de roupies que de devises sur le marché, ce qui réduit la valeur de la roupie vis-à-vis des devises internationales, sans compter les turbulences au niveau international affectant les prix. Du coup, l’inflation explose.

Venons-en à la situation actuelle. Nous avons en premier lieu des déficits de toutes les directions, qui affectent la disponibilité de devises sur le marché, mais nous avons aussi les spéculations, c’est-à-dire ceux qui achètent des devises et les gardent comme un investissement, réduisant l’offre sur le marché. Ainsi, depuis le Covid-19, la BoM est intervenue sur le marché des changes pour un montant total de USD 3,6 milliards.

C’est là que la crédibilité d’une Banque centrale est cruciale et cette crédibilité fait cruellement défaut à notre régulateur, ce qui comporte des conséquences. Dans les milieux bancaires, l’on se montre en effet très peu convaincu de l’efficacité de la politique monétaire de la BoM. Selon les experts opérant dans les banques commerciales du pays, dès le départ, elle n’a pas su tenir son rôle, à commencer par cette dévaluation de la roupie en juin 2021, après une intervention de la BoM vendant un dollar à Rs 42,50 le 28 juin, contre Rs 39,80 au 1er mars. Depuis, c’est la porte ouverte aux spéculations, le marché perdant confiance en la roupie. «Finalement, personne n’y croit dans les interventions de la Banque centrale, ce qui n’est pas bon pour la performance du marché des changes

Au niveau des banques commerciales, on nous explique que nous sommes dans une situation où les banques fonctionnent en «short», c’est-à-dire que les banques commerciales effectuent des ventes de devises à découvert ; vendre des devises qu’ils n’ont pas, pour ensuite les remplacer plus tard. À ce jour, les banques commerciales cumulent des demandes d’environ USD 300 millions auxquelles elles ne peuvent pas forcément répondre, sachant que la priorité doit aller aux importateurs. Les spéculations pèsent donc fortement dans cette problématique. «Le problème est que tout le monde spécule en ce moment, incluant ces secteurs qui doivent fournir le marché en devises. Si la Banque centrale avait communiqué sa stratégie et maintenu une politique constante, laissant les forces du marché agir et intervenant régulièrement et avec un montant tout aussi régulier, on aurait eu confiance dans le marché, on aurait su que si la roupie glisse, elle se stabiliserait pour éventuellement reprendre en valeur et il y aurait eu moins de spéculations. Ça aurait aussi encouragé les banques commerciales à prendre plus de risques.»

Donc si pour le moment, ces dernières grosses ventes de dollars sur le marché assurent la disponibilité temporaire de devises sur le marché, cela ne garantit en rien que la situation va perdurer ; et c’est ce manque de confiance qui encourage les spéculateurs à garder leurs devises, affectant la disponibilité sur le marché. Que peut-on dire de l’impact des dernières interventions de la BoM ? «Il est vrai que jusqu’à récemment c’était dur d’avoir accès à des devises. Nous payons le fret maritime en dollars, de même que nos importations d’Égypte ou de l’Europe. Maintenant la situation s’est calmée, mais il faut le dire, la réalité est que j’ai peu confiance que la situation va s’arranger sur le long terme», avoue Suren Surat, CEO de SKC Surat.

En gros, l’impact des interventions de la BoM sur le marché reste discutable. Autre que les spéculations, la performance des secteurs pourvoyeurs de devises pose problème. Le déficit du compte courant et de la balance des paiements, c’est-à-dire le montant de nos dépenses en devises face à nos revenus, via le tourisme, les exportations, l’offshore et l’investissement et les emprunts entre autres, reste trop élevé. Le déficit du compte courant est estimé à 14,4 % du PIB pour 2022, selon le rapport MCB Focus.

Le pays a attiré pas moins de 638 332 touristes de janvier à septembre, représentant des revenus de Rs 36,3 milliards, sujet aux fluctuations du taux de change. Pourquoi ces revenus en devises ne soulagent-ils pas le marché ? «Il faut comparer les niveaux des arrivées par marché. Les marchés français, allemand et ceux de l’Europe de l’est entre autres, sont contractés en euros tandis que le marché anglais, qui a une très bonne performance post-Covid, est contracté en livres sterling, avec la baisse de valeur de ces devises face au dollar. En face, nous recevons très peu de dollars car le marché chinois reste fermé, l’Inde est en régression ainsi que certains autres marchés qui sont en dollars. Il faut savoir que nous n’avons pas de visibilité au niveau des arrivées touristiques au-delà de janvier, mais il est clair qu’un ralentissement est attendu», explique Sydney Pierre, Chief Sales & Marketing Officer Marriott (Mauritius).

Pour sa part, Désiré Elliah, président de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM), explique qu’il faut s’attendre à une croissance du volume de devises étrangères sur le marché. «Ces revenus constituent environ 65 % des revenus totaux des opérateurs hôteliers, le reste étant en roupies mauriciennes. De ces revenus en devises, tout hôtelier convertit en roupies au moins 60 % pour la rémunération de ses opérations et autres engagements envers ses fournisseurs et employés, ainsi que pour le remboursement des dettes en roupies. Certains hôteliers conservent une partie de leurs revenus en devises pour leurs dépenses marketing. Par exemple, la plupart des contrats avec les tour-opérateurs sont en devises étrangères. Une autre partie des revenus en devises sert au remboursement des dettes contractées en devises. Les hôteliers contractent en effet des emprunts étrangers dans les mêmes devises que leurs revenus, une démarche saine en matière de gestion des risques.» Toutefois, selon lui, s’il est clair que l’appréciation de l’euro aura un impact positif sur les recettes de l’hôtellerie mauricienne, une grande partie des achats des établissements se faisant auprès de fournisseurs qui importent leurs produits, les hôtels devront subir les coûts liés à la dépréciation de la roupie qui viendront s’ajouter au coût des importations. «L’inflation ainsi que le taux d’intérêt bancaire grimpant vont nous affecter pour encore longtemps malheureusement.»

Passons au commerce, principalement le déficit commercial, qui est un angle primordial expliquant les difficultés actuelles du marché des changes. Le déficit commercial est estimé à Rs 190 milliards pour 2022 selon Statistics Mauritius, mais ce montant pourrait dans la réalité s’avérer plus élevé, sachant que nous importons plus que nous n’exportons cela avec un dollar qui s’apprécie de jour en jour face à une roupie faible. Au courant du premier semestre 2022, nos importations en dollars représentaient 74,1 %, soit Rs 102,1 milliards sur un total de Rs 137,7 milliards. Nos exportations en euros et en livres sterling d’un autre côté représentaient 35.5 %, soit Rs 13,5 milliards sur un total de Rs 38,1 milliards. Nos exportations en dollars représentaient 61,3 % au premier semestre de 2022. Nous avons contacté la MEXA, l’association regroupant les exportateurs, pour en savoir plus sur la faible performance des exportations pour soulager le marché des changes, mais ces derniers n’ont pas souhaité commenter.

«Les hausses des taux d’intérêt pour ralentir la consommation, rendant l’emprunt plus cher, ne se sont pas faites assez vite, et la faiblesse de la position financière de la bom, réduit sa marge de manœuvre pour éponger l’excès de liquidité sur le marché.»
 

Autre pourvoyeur de devises : les investisse- ments directs étrangers, excluant l’offshore et incluant l’immobilier, sont de l’ordre de Rs 4,7 milliards au premier trimestre de 2022. Du côté du secteur offshore, on nous explique qu’au courant de cette année, si le volume de transactions augmente, leur valeur est en baisse, ce qui implique moins de revenus en devises via l’offshore.

Face à ce manque de devises, la force du marché tend vers une dépréciation de la roupie, dépréciation qui doit se faire graduellement et de manière stratégique en réduisant d’un côté la demande de la consommation et de l’autre les déficits, jusqu’à ce que le marché se stabilise, stoppant toutes les spéculations, tout en gardant l’inflation sous contrôle. Or, la BoM intervient en vendant plus de dollars, alors que les hausses des taux d’intérêt pour ralentir la consommation justement, rendant l’emprunt plus cher, ne se sont pas faites assez vite, et que la faiblesse de la position financière de la banque centrale réduit sa marge de manœuvre pour éponger l’excès de liquidité sur le marché.

En attendant, le montant de nos réserves internationales affiche USD 6,5 milliards en octobre, soit Rs 286,9 milliards, contre USD 7,3 milliards, soit Rs 329,1 milliards en septembre et USD 8,1 milliards, soit Rs 361,7 milliards en mars dernier. Maintenant, les devises présentes sur papier dans nos réserves internationales, sont en partie le fruit d’emprunts à rembourser ou de devises stockées par d’autres institutions financières, devises qui sont donc volatiles. La réalité est que pour financer la vente de ces devises, la BoM doit avoir recours à des emprunts. Pour octobre, des USD 6,5 milliards, il faut donc enlever USD 1,7 milliard de contingent liabilities et USD 1,2 milliard d’emprunts étrangers en devises. Donc la BoM vend des devises, affectant les réserves, sans que pour autant cela rétablisse la confiance sur le marché. La faible position de la Banque centrale avec des pertes de Rs 11 milliards en octobre, affaiblit sa capacité à réduire l’excès de liquidités sur le marché à travers le paiement de plus d’intérêts sur les obligations, ce qui peut conforter les spéculateurs dans leur position et maintenir l’instabilité du marché des changes.

Sollicitée, la BoM précise que les décisions récentes des principales banques centrales dans le monde de relever leurs taux directeurs en raison de pressions inflationnistes croissantes ont déclenché des pressions sur les monnaies d’autres pays, dont Maurice. «Ces pressions conduisent à la spéculation des opérateurs de change qui préfèrent thésauriser leurs devises. Les récentes interventions de la BoM sur le marché intérieur des changes, suivi de la hausse du taux directeur à 4 %, ont été menées afin d’éviter ces spéculations. D’une part, les écarts d’intérêts négatifs avec les principales devises se réduisent, ce qui renforce la confiance dans la roupie. D’autre part, les interventions étaient nécessaires pour assurer une offre adéquate de devises sur le marché dans une période cruciale de fin d’année et de festivités. On précise aussi que malgré ces interventions importantes sur le marché domestique des changes depuis le début de la pandémie, nos réserves officielles internationales brutes s’élevaient à 6,5 mil- liards de dollars à la fin du mois d’octobre 2022 et sont confortables selon les normes internationales. La banque dispose de réserves suffisantes pour faire face à de futures interventions si nécessaire.»

Finalement, il faut se le dire, la récession, elle, arrive l’année prochaine. La réalité est que si nous épuisons toutes nos munitions maintenant et encourons trop de dettes, le futur ne s’annonce pas des plus brillants, sans oublier la surveillance de Moody’s…

Publicité
Publicité
e-brochures.mu logo

Retrouvez les meilleurs deals de vos enseignes préférées.

e-brochures.mu icon
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
Suivez le meilleur de
l'actualité à l'île Maurice

Inscrivez-vous à la newsletter pour le meilleur de l'info

OK
Pour prévenir tout abus, nous exigeons que vous confirmiez votre abonnement

Plus tardNe plus afficher

x