Emploi: clash entre les milléniaux et la demande du marché

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Impossible discussion entre les milléniaux et les employeurs. Avec l’arrivée de la haute saison touristique, l’attention est focalisée sur le secteur de l’hôtellerie qui peine à recruter pour répondre à la demande. Le problème s’étend à d’autres secteurs, annonçant une crise latente…

Dans l’hôtellerie, ce problème ne peut plus être ignoré. Pour pouvoir offrir un service approprié dans les hôtels de luxe, il faut trois personnes par chambre. Avec la baisse d’intérêt des jeunes nés entre 1980 et 2000 (appelés milléniaux ou génération Y), il est de plus en plus difficile d’avoir assez de personnel pour les services haut de gamme. Le problème est que le marché ne produit plus assez de personnes intéressées dans ce domaine. Certes, des établissements tentent par tous les moyens d’attirer cette jeunesse qui a d’autres attentes, mais la nature même du travail pose problème. Ailleurs, les ressources humaines commencent à prendre conscience de la vague qui menace. 

L’attente des milléniaux 

En France, un sondage datant de cette année démontre, qu’aujourd’hui, la place du travail dans la vie a changé. En 1990, 60 % des Français considéraient que le travail était très important dans leur vie et était synonyme de leur statut social. Aujourd’hui, ce chiffre a chuté à 24 %. La pandémie n’a pas aidé. Plusieurs secteurs sont passés en télétravail, ce qui a fait que le centre d’intérêt a changé, et il y a eu une prise de conscience qui a fait que la vie sociale est devenue prioritaire. Les plans de vie ont remplacé les plans de carrière. De plus, il est de plus en plus courant pour les futurs employés de s’intéresser aux conditions de travail, plus particulièrement le présentiel, plutôt qu’aux contenu et responsabilités du poste, au grand dam des employeurs. 

Qu’en est-il de Maurice ? Si les chiffres ne sont pas disponibles, il demeure un fait que la tendance chez la génération Y est similaire. Megane Fabre, directrice des ressources humaines, avance que, désormais, l’équilibre entre la vie personnelle et le travail est beaucoup plus privilégié qu’auparavant. Elle précise dans la foulée que non seulement c’est une tendance qu’elle a notée, mais qu’elle fait partie de ceux qui pensent que le travail ne définit pas la vie d’une personne, comme c’était le cas il y a quelques décennies. «Les jeunes portent plus attention à ces détails», confirme-t-elle. 

Les acteurs de l’hôtellerie en sont conscients. Quelques hôtels ont déjà pris les devants pour changer la donne. Sydney Pierre, de chez Marriott, est conscient que l’industrie peine à attirer les jeunes et que cette génération est bien moins encline à sacrifier d’autres facettes de sa vie pour son emploi. «De plus, d’autres secteurs présentent des offres beaucoup plus attractives», dit-il. Une autre source parle du secteur BPR par exemple, qui offre les mêmes salaires pour moins de travail. «Le pays a évolué ; on a pu attirer d’autres secteurs compétitifs. Nous sommes un peu victimes de notre succès économique.» 

Mais avec plus d’avantages aux employés, cela ne résoudra-il pas le problème ? Chez Marriott, le plan est déjà enclenché. La charte de rémunération a déjà été revue, et d’autres mesures ont été prises en même temps. «Il y a d’autres plans aussi. Par exemple, plus de mobilité dans la carrière. Un employé peut se rendre dans nos autres hôtels, voire dans les établissements du groupe à l’étranger, pour acquérir d’autres talents, ce qui l’aidera à avancer», explique Sydney Pierre. De plus, il y a la mise en place d’activités de loisirs pour les employés. «Une partie des 45 heures de travail hebdomadaire obligatoires est consacrée aux loisirs. Cela a un impact positif sur la productivité.» 

Cependant, il est indéniable que les salaires comptent pour beaucoup, dans l’hôtellerie et ailleurs. Une jeune enseignante, travaillant à son propre compte, explique que lorsqu’elle est rentrée après ses études, malgré ses compétences rares sur le marché local, dont la maîtrise parfaite du mandarin, elle s’est vu offrir des salaires oscillant entre Rs 14 000 et Rs 18 000. «Malgré le fait que les candidats ne se bousculaient pas, les salaires étaient bas. Donc, je me suis mise à mon compte et résultat, je suis financièrement stable. Je ne crois pas que j’aurais eu la même stabilité et le même épanouissement si j’avais accepté une proposition d’emploi.» Une autre étudiante d’une hôtelière avance que les salaires doivent être revus. «En France, le salaire d’un réceptionniste est de €1900 (environ Rs 80 000) alors qu’ici, cela tourne autour de Rs 18 000, ce qui est très peu par rapport aux responsabilités», avance-t-elle.

Changement générationnel 

Il n’y a pas de solution magique. «La nature du travail reste le même. Faire un lit, c’est faire un lit. Si, malgré tout, les jeunes ne sont pas intéressés par la nature de l’emploi, il faut d’autres solutions», dit-on. L’hôtellerie fait face au même problème que le textile dans les années 1980. «Face au manque de personnel, les employés étrangers restent une solution viable. Cela va pallier le manque de personnel et avec des heures de travail convenables, les employés mauriciens pourront travailler moins et conserver le fameux sourire mauricien.» 

Une autre solution, avance Sydney Pierre, est de revoir totalement le système de recrutement en faisant le chemin inverse des années 1980. À cette époque, le secteur était en pleine expansion et les candidats affluaient. «Il avait fallu mettre en place plus de critères pour trier les applications à l’époque. Aujourd’hui, il y a des postes pour lesquels les diplômes de SC et HSC sont superflus. D’ailleurs, des personnes sans qualifications ont, par exemple, appris à maîtriser plusieurs langues sur leur lieu de travail. Grâce à cela, ils ont pu avancer dans leur carrière», rappelle-t-il. 

La nature du travail veut aussi que les jeunes ne sont plus aptes à accepter des heures indues sans compensation, et le manque de personnel actuel fait que le problème d’enchaîner plusieurs shifts s’exacerbe. L’autre problème est la vie post- Covid. Il y a des licenciements dans tous les secteurs, pour continuer à vivre, les Mauriciens se sont mis à leur compte. «Concernant l’hôtellerie, les personnes licenciées se sont rendu compte qu’elles ont plus de flexibilité ailleurs. De ce fait, elles ne reviennent pas», ajoute Sydney Pierre. 

Néanmoins, le problème s’étend à d’autres secteurs. Le problème est que le marché, en général, a du mal à s’adapter. «À Maurice, nous avons pris l’habitude de travailler les jours fériés, les week-ends, de faire des night shifts ; tout ce qui est rejeté par les employés postpandémie. Il faudra un moment pour s’adapter à la demande de la jeune génération», explique Megane Fabre. Cependant, contrairement au cas de l’hôtellerie, elle est d’avis qu’un salaire convenable et des avantages ne résoudront pas le problème dans sa totalité, mais contribueront grandement à attirer les milléniaux. «Au-delà du salaire, l’assurance santé, par exemple, ou un plan retraite peut contribuer à faire pencher la balance en faveur des employeurs.» 

Les principaux concernés confirment. «Beaucoup d’entreprises sont restés bloquées en 2019. Dire que Morisien pares est du gaslighting à grande échelle. Aujourd’hui, les employés se sont rendu compte qu’ils peuvent travailler à distance et gérer ainsi leur temps, ou encore se tourner vers des pays comme le Canada ou l’Australie qui cherchent des talents étrangers en masse», confie l’enseignante freelance. «Il y a certes la question de revenus, mais lorsque nous travaillons pour nous-même, il n’y a pas de middle management pour nous humilier. L’autonomie préserve la dignité», avance-t-elle. 

De plus, elle explique que la situation actuelle fait qu’une personne dans la vingtaine, qui travaille dans des domaines aux horaires complexes, comme la finance ou la comptabilité, ne pourra pas s’offrir un toit à 28 ans s’il ne fait pas énormément d’heures supplémentaires. Une situation qui n’incite pas à trouver un emploi. «Donc, pour attirer les jeunes, il faut définitivement revaloriser leurs talents. Un détenteur d’une licence doit toucher un salaire d’au moins Rs 22 000 pour vivre convenablement», insiste-t-elle. 

Le problème est que les entreprises sont, pour beaucoup, dans le rouge surtout après la pandémie. «Si les salaires et bonus de certains sont diminués, cela fera de l’argent à distribuer», répond-t-elle. La distribution équitable de la richesse à ceux qui la produisent au sein des entreprises est aussi une question qui revient de plus en plus sur le tapis. L’étudiante de l’école hôtelière avance qu’en matière de respect, «the management should be more proud and glad of their employees’ hard work. Mauritius is known as a dream destination; so it should act one for its own citizens».

Favoriser le bien-être 

Un point non-négociable, avec la dignité recherchée dans l’emploi, est l’équilibre entre la vie personnelle et professionnelle. Le sondage en France fait ressortir que post-Covid, le travail en présentiel est désormais un motif de démission, et qu’après le traumatisme de la pandémie, le bien-être prime sur le travail. D’ailleurs, parmi les employeurs français figurent ceux qui se sont désormais résignés à tenter de retenir les recrues pendant trois à cinq ans alors qu’auparavant, les retenir pendant tout le parcours professionnel ne posait aucun problème. 

Un autre sondage indique qu’au premier trimestre 2022, 58 000 Français ont démissionné. À Maurice, pas de chiffres sur les démissions, mais il est indéniable que le statut du travail dans la vie, comme en France, change. Megane Fabre explique que le phénomène est déjà bien ancré à Maurice aussi. «Auparavant, les personnes gardaient leurs congés car elles étaient financièrement compensées. Mais aujourd’hui, ces mêmes personnes préfèrent les prendre tout au long de l’année. Il y a moins d’employés intéressés par les heures supplémentaires.» En sus de cela, le quiet quitting gagne du terrain. «Cela ne veut pas dire que la personne démissionne, mais que la personne fait uniquement le travail pour lequel il est payé. Il n’est pas joignable le week-end. Faute d’adaptation du marché du travail, ce phénomène deviendra de plus en plus courant», ajoute-t-elle. 

Ces deux phénomènes concordants font que les projets prennent du retard et le travail est plus lent. D’où le fait qu’il est désormais crucial pour les entreprises de s’adapter aux exigences des jeunes. Les démissions sont aussi plus simples. «Surtout qu’aujourd’hui, nous nous marions plus tard, avons des enfants plus tard. Ces facteurs, rajoutés à d’autres, nous donnent la possibilité de quitter un travail qui nuit à notre santé mentale. Le bien-être mental doit être pris en considération dans le monde du travail ; sinon, cela ne nous intéresse pas», avance l’enseignante.

Le sort des stagiaires 

Le secteur hôtelier est en manque de personnel. Mais à écouter les stagiaires, le problème n’est pas près de se résoudre. «Déjà, les stages se font sur les shifts. Il y en a la nuit. Mais ce n’est pas rémunéré», explique-t-on. Ou encore, ceux à qui on demande de rester après les heures du stage sous menace de ne pas avoir de validation. Une autre stagiaire décrit son stage comme «a great experience» mais aimerait cependant voir des changements, comme une allocation, même si le stage ne dure qu’un mois. 

Puis, il y a aussi l’éléphant au milieu de la pièce que personne n’ose traiter. Le harcèlement au travail. Les jeunes en stage en sont conscients. Des fois, c’est subtil. «C’était la manière de me regarder. Ou lorsqu’une personne parle, elle vient trop près de moi physiquement. Ou encore, des chansons ou commentaires lorsque je passe», explique une jeune fille qui était récemment en stage. Le problème est tellement enraciné qu’elle ne s’était pas rendu compte de l’affaire dès le début. «Je me disais tout d’abord que je devais finir mon stage et que finalement, c’est normal dans ce monde.» Mais après une conversation avec un responsable, elle a remarqué que la situation s’était quelque peu améliorée. 

D’autres ont moins de chance ; par exemple, cette fille qui a aussi été victime de commentaires déplacés par rapport à son corps. Mais elle n’a pas rapporté l’affaire. D’autres encore, dans le même cas, affirment garder le silence pour ne pas être blacklistés dans le secteur. Les garçons ne sont pas en reste. L’un d’eux explique que, pendant son stage, des employés d’autres départements venaient le voir à tout bout de champ, et lui faisait des propositions à répétition malgré ses refus. «Il y a même un employé qui m’appelait à 23 heures.» La situation a perduré, sous plusieurs autres formes, pendant son stage. 

Un autre cas est celui, pendant des jours de suite, le stagiaire s’est vu confier la même tâche basique alors qu’en venant en stage, son but était d’apprendre pour la suite. «Le problème, c’est que si je devais le rapporter, ce serait avec ses propres collègues…», dit-il. Ces cas sont parmi des dizaines d’autres qui ont eu lieu. Dans le milieu, en l’absence de rapport en bonne et due forme, régler le souci s’avère délicat. «Il faudrait savoir si ces cas sont isolés, ou si c’est un vrai problème», dit-on, précisant que le fait de ne pas les rapporter à la police ou à d’autres instances rend difficile la crédibilisation de ces récits. 

C’est d’ailleurs ce qu’une autre stagiaire a vécu. Elle avance que malgré le fait qu’une affaire de harcèlement ait été rapportée, les supérieurs de l’employé lui ont demandé de fournir des preuves pour soutenir ses dires. Faute de pouvoir le faire, elle a dû continuer à travailler avec le même superviseur. Au niveau de Marriott, on prend le taureau par les cornes. «Nous avons des sessions de formation avec le personnel à tous les niveaux. Il y a des psychologues aussi. Nous rappelons les droits de chacun et les punitions en cas de comportement incorrect», avance Sydney Pierre. Il rajoute que tout est fait sur l’éducation, la formation et la prévention par rapport au harcèlement. 

Cela ne concerne pas que l’hôtellerie. «Il y a d’autres secteurs où les jeunes ne se sentent pas écoutés. Ils ne sont là que comme des travailleurs à la chaîne. C’est décourageant et désormais, la génération Y, qui favorise sa santé mentale, ne souhaite plus travailler dans de telles conditions, où personne ne les écoute et où leurs idées ne sont pas valorisées. D’où la baisse dans les recrutements», soutient Megane Fabre.

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