Octobre rose | Elisa Ramchurn: les affres de l’attente d’un résultat de biopsie

Avec le soutien de

Un des moments les plus éprouvants dans la vie de toute personne, quel que soit son âge, c’est l’attente d’un résultat de biopsie, prélèvement tissulaire effectué sur un organe à des fins d’analyse pour confirmer ou écarter un diagnostic de cancer. Entre ce test de dépistage et son résultat, la personne concernée vit dans l’angoisse. C’est ce qu’a ressenti, il y a deux ans, la jeune Elisa Ramchurn après qu’une grosseur a été décelée dans son sein gauche. Consciente qu’avant cet épisode au dénouement heureux, elle ne vivait sa vie qu’à moitié, désormais, elle croque la vie à pleines dents, savourant l’instant présent, milite pour Link to Life afin de sensibiliser d’autres jeunes à l’importance du dépistage, fonce, d’où le surnom de « Wonder Woman » que lui a attribué un ami d’université. Voici son histoire à l’occasion du mois d’Octobre rose, dédié à la lutte contre le cancer du sein. 

Une jeune femme de 24 ans au sourire franc et aux yeux rieurs, c’est ainsi que nous apparaît de prime abord Elisa Ramchurn, qui nous attend au bureau de Link to Life de Pamplemousses jeudi matin. Et lorsqu’elle se met à se raconter, c’est un livre ouvert.

Jusqu’à ses 22 ans, cette jeune fille, qui habite Le Hochet, Terre Rouge, menait une vie insouciante aux côtés de son père, de sa mère, et de son frère aîné. Et avant cela, sa scolarité s’était déroulée sans anicroche et son unique préoccupation d’alors était de trouver le moyen de se débarrasser de ses poussées d’acné juvénile.  

Son cycle secondaire complété, elle entame des études menant à un Bachelor of Science en Ressources humaines. Sa vie est sereine jusqu’au 28 août 2020. C’est le jour de l’anniversaire de son frère. En s’habillant, elle remarque un bouton sous son sein gauche. Elle pense que l’acné a encore frappé et va voir son médecin traitant qui lui fait une palpation et lui prescrit des antibiotiques en lui disant de revenir la voir quatre jours plus tard. Elisa Ramchurn n’est pas inquiète pour un sou car le bouton disparaît peu après. Lorsqu’elle revoit son médecin traitant, celle-ci lui demande de prendre un rendez-vous à Link to Life, organisation dont elle n’a jamais entendu parler. Elle est intriguée mais ne se met pas martel en tête.  

Ne voulant pas que sa mère se fasse du mauvais sang, elle demande à sa meilleure amie Jennifer de l’y accompagner. A Link to Life de Pamplemousses, le médecin lui fait une échographie des seins mais ne pipe mot. Son silence l’inquiète. Le sentant, le praticien la rassure en lui disant qu’elle présente une grosseur de dix millimètres au sein mais qu’elle ne croit pas que cela soit grave. Pour en être certaine, elle doit aller faire une échographie des seins en clinique. Pour Elisa, le mot grosseur équivaut automatiquement à un cancer, d’autant plus que c’est une maladie de famille. Lorsqu’elle quitte la consultation, elle se réfugie dans les toilettes et pleure. Jennifer, à qui elle se confie, est aussi inquiète qu’elle mais Elisa Ramchurn essaie de minimiser la situation.

Elle s’inquiète aussi du fait que ses parents n’ont pas les moyens de lui payer la clinique et broie du noir. Elle se dit qu’elle a forcément un cancer, qu’on va lui faire une mastectomie (ablation du sein), que les traitements subséquents lui feront perdre sa belle chevelure dont elle est si fière et qui lui descend jusqu’au bas du dos. Elle se demande comment elle pourra vivre sa future vie de femme sans un sein. «Je me suis aussi dit que j’étais trop jeune pour avoir le cancer et je me suis demandé pourquoi moi ?», dit-elle.

Sa mère l’emmène d’abord à l’hôpital SSRN où un jeune médecin lui fait une palpation et lui conseille de ne plus porter de soutien-gorge à baleines. Lui également parle d’une grosseur à enlever sous peine qu’elle ne grossisse.  Comme il n’a pas prononcé le mot cancer, elle est rassurée. Mais quelques jours plus tard, l’angoisse l’étreint à nouveau quand elle ressent des picotements dans son sein gauche. Le lendemain, elle refuse de quitter la chambre, reste dans le noir et a le moral dans les chaussettes. Sa mère vient la consoler et sa cousine Shaheen promet de l’aider. C’est d’ailleurs cette dernière qui prend un rendez-vous avec un chirurgien des seins pour elle à la clinique et l’y accompagne. Le chirurgien lui fait une palpation des seins et lui dit d’emblée de ne pas s’inquiéter car de nombreuses jeunes filles présentent souvent des grosseurs bénignes au sein. Cette approche pragmatique la calme.

L’échographie qu’il lui fait deux semaines plus tard révèle non pas une grosseur mais deux, soit une dans chaque sein. Tout en évitant de mentionner le mot cancer, il lui dit qu’elle devra se prêter à une biopsie. Elisa Ramchurn sait qu’il n’y a pas de marge d’erreur possible avec l’analyse de ce prélèvement tissulaire. Outre la douleur vive qu’elle ressent lorsque la ponction est pratiquée dans les deux grosseurs, douleur qui dure dans les heures qui suivent, elle craint le résultat d’analyse. «J’avais tellement serré la main de mère pendant qu’on pratiquait la biopsie qu’elle avait la main bleue.»  Elle fait des efforts surhumains pour ne pas penser à ce résultat qui tombe la semaine suivante. Et quand elle revoit le chirurgien des seins, celui-ci prend connaissance du rapport d’analyse et lui dit que les grosseurs ne sont pas cancéreuses. «C’était un poids qu’on m’ôtait subitement des épaules».

Elle ne peut échapper à l’intervention chirurgicale programmée après ses examens de fin d’année, d’autant plus qu’une des tumeurs a grossi et de dix millimètres, elle est passée à 13. Elisa Ramchurn emporte ses peluches avec elle à la clinique. Sa mère, qui est croyante et pratiquante, confie son chapelet à une des infirmières qui va assister le chirurgien au bloc opératoire. On est en plein mois de décembre 2020 mais Elisa Ramchurn grelotte. Alors qu’on l’achemine vers la salle d’opération en fauteuil roulant, sa seule idée est : «Est-ce que je vais m’en sortir ou en sortir les pieds devant ?» Deux heures plus tard à son réveil, la première chose qu’elle demande à sa mère est de vérifier si ses seins sont encore en place. Elle insiste tant et plus que sa mère doit s’exécuter et la rassurer.

Se sachant finalement tirée d’affaire, Elisa Ramchurn reprend le cours de sa vie mais un changement s’est opéré en elle. «Avant cet épisode, j’étais constamment stressée, je me plaignais tout le temps. Depuis, j’envisage la vie autrement. Je me dis qu’il faut la vivre pleinement car elle est courte et on ignore à quel moment quelque chose peut nous tomber dessus. Je suis plus sûre de moi et plus rien ne me fait peur. Je fonce

Elle ne rate aucun check-up médical depuis. Sentant qu’elle a un devoir envers ses semblables, elle écrit un texte qu’elle intitule Rosalie et qui raconte la vie d’une jeune fille enjouée dont la vie bascule après un check-up médical de routine. Son message à la fin est qu’il faut se faire dépister. De son propre chef, elle contacte Selvina Moonesawmy, la coordonnatrice de Link to Life et exprime le désir de faire de la sensibilisation auprès des jeunes. Elle enregistre une vidéo où elle lit son texte et l’envoie à Selvina Moonesawmy. Cette dernière est emballée par l’enthousiasme de la jeune fille et elles se mettent en quête d’un parrain pour réaliser une vidéo de sensibilisation similaire mais professionnelle. C’est un projet en cours. Elisa Ramchurn se dit également prête à participer à n’importe quelle campagne de sensibilisation de Link to Life. Et lorsque la Mauricienne Ruby Vurdien et son époux David Rixham font leur Cancer Charity Walk en août dernier, elle réalise une autre vidéo de sensibilisation avec eux. 

Profitant d’un cours à l’université, elle livre son témoignage et la moitié des étudiants sont en larmes lorsqu’elle retourne à sa place car personne n’était au courant qu’elle avait vécu un tel bouleversement. Elle leur distribue des pamphlets de Link to Life sur le cancer et plusieurs étudiants vont se faire dépister par la suite. D’autres prennent les coordonnées du chirurgien des seins. Aucun étudiant ne reste indifférent. L’un d’eux, qui est père de famille, vient la féliciter pour son courage et la surnomme Wonder Woman.

Et mercredi, lorsque la coordonnatrice de Link to Life lui demande si elle est prête à témoigner pour l’express, elle accepte immédiatement. «J’étais super contente car pour moi, c’est un autre moyen de sensibilisation des jeunes. Mon message à leur intention est le suivant : s’il est bon d’être insouciant et de profiter de sa jeunesse, il faut aussi écouter son corps et se faire régulièrement dépister. Zot kapav trouv zot seins bien jolis, paret korek me zot pa kone ki ena andan. At least, enn foi l’an, al fer enn check-up. Vo mié fer li maintenant ki ler li trop tard… »

Le cancer encore méconnu et toujours tabou

Cela fait 19 ans que Link to Life existe et fait de la sensibilisation par rapport au cancer du sein d’abord, puis des autres types de cancer. Or, Selvina Moonesawmy, la coordonnatrice, note que malgré toutes les campagnes menées dans les centres sociaux et communautaires, ainsi qu’au sein d’entreprises, à raison de trois à quatre par semaine durant le mois d’Octobre rose et d’une hebdomadaire les autres mois de l’année, il y a encore des personnes qui sont conscientes que le cancer du sein est en hausse mais pas que le dépistage doit être une priorité. «Quand nous évoquons les statistiques, soit plus de 580 nouveaux cas de cancer du sein annuellement, les femmes tombent des nues. Quelques-unes ont entendu parler de la palpation et disent le faire mais ne s’y prennent pas correctement, d’autres ne le font pas du tout alors que l’échographie mammaire ne leur est pas familière. C’est quand un de leurs proches est affecté par la maladie qu’elles prennent conscience de l’importance du dépistage», raconte Selvina Moonesawmy. Elle ajoute que cette maladie est toujours taboue. «Dans les entreprises où nous allons, il y a au moins une personne qui a eu le cancer du sein mais jamais elle ne voudra témoigner. C’est bien rare qu’il y ait un témoignage de ce type. Dans leur tête, elles pensent toujours au regard des autres, à ce que les voisins vont dire et elles n’en parlent même pas à la famille élargie parfois. C’est un état d’esprit bien mauricien qu’il faudrait changer car si Link to Life ne va pas de l’avant pour en parler, les gens continueront à ne pas se faire dépister

La coordonnatrice de Link to Life déclare que dans les centres sociaux et communautaires, il faut presque supplier les personnes pour qu’elles viennent prendre avantage du dépistage offert et qui est gratuit. «C’est au moment où l’on rappelle que dans le privé, le dépistage coûte au bas mot Rs 3 000, que les gens viennent et quand ils viennent, c’est à la dernière minute, quand nous sommes sur le point de tout remballer. C’est clair que ce n’est pas leur priorité», précise-t-elle en faisant une comparaison avec Rodrigues où Link to Life a organisé un dépistage du cancer du sein et du col de l’utérus il y a cinq ans. «Notre objectif était d’avoir 80 femmes, soit 20 à 30 personnes par centre. Or, dès 8 heures, nous avons été surprises car il y avait 50 femmes, qui nous attendaient. Au final à Rodrigues, 250 femmes sont venues se faire dépister et quatre d’entre elles ont dû être opérées. C’est aussi un état d’esprit. Les Rodriguais n’ont pas l’habitude d’avoir tout gratuitement et savent tirer profit de ce qu’on leur offre

Un Bis Roz pour le dépistage du cancer du sein commençant lundi

Pour marquer le mois d’Octobre rose, Link to Life, C-Care, Breast Cancer Care et la Rose-Hill Transport ont opté pour une campagne de dépistage de proximité grâce à un Pink Bus ou Bis Roz. Ainsi, un autobus de la compagnie de transport susmentionnée sera habillé de rose avec des messages inscrits dessus tels que Think Pink, Think Screening! Early Detection for your Protection. Cet autobus à l’intérieur réaménagé pour favoriser le dépistage du cancer du sein par deux médecins de Link to Life et C-Care se rendra dans cinq régions de l’île. Le dépistage s’effectuera entre 9 et 15 heures. L’objectif pour les organisateurs est d’avoir entre 50 et 60 personnes par jour. Ainsi, le lundi 3 octobre, le Bis Roz sera au Bambous Social Welfare Centre. Le lendemain, il sera au Souillac Community Centre. Le 5 octobre, le dépistage via le Pink Bus se fera au Mahébourg Social Welfare Centre. Le 6, l’exercice sera réalisé au Flacq Social Welfare Centre et le dernier jour, soit le 7 octobre, l’autobus rose sera affecté au Social Welfare Centre de Mon Roches. En sus du dépistage, les organisateurs ont prévu deux petites causeries quotidiennes sur les signes à retenir, sur la palpation, sur les tests de dépistage disponibles et les statistiques.

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
Suivez le meilleur de
l'actualité à l'île Maurice

Inscrivez-vous à la newsletter pour le meilleur de l'info

OK
Pour prévenir tout abus, nous exigeons que vous confirmiez votre abonnement

Plus tardNe plus afficher

x