Chute de l'euro et de la livre: les perspectives s'assombrissent pour notre balance commerciale

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Préparons-nous, 2023 s’annonce pénible pour l’économie mauricienne. En effet, la chute de l’euro et de la livre sterling sur le marché international vis-à-vis du dollar risque bien d’accentuer notre déficit commercial avec 74 % de nos importations étant en dollar et 33,5 % de nos exportations étant en euro et en livre anglaise au premier semestre de 2022. Ajoutez cela au déficit budgétaire et au déficit de la balance des paiements, nous avons là la recette parfaite pour une crise en devenir avec une banque centrale souscapitalisée affichant des pertes de Rs 2,8 milliards en août. Quid de l’inflation ? La hausse du Repo Rate à 3 % suffira-t-elle ?

Entrant en récession, le monde connaît une période de précarité économique qui ne ralentit pas. Dans cette conjoncture difficile, les efforts des uns impactent la stabilité des autres, comme le démontre l’effet de la hausse vertigineuse des taux d’intérêt par la Federal Reserve, aux États-Unis, sur la valeur des autres devises de réserve dont l’euro et la livre sterling. Alors que la monnaie anglaise a connu cette semaine une chute record vis-à-vis du dollar, l’euro recule également passant sous la barre du dollar. Cet effet on peut le constater chez nous, le dollar s’échangeant à Rs 44,10 selon le taux de change indicatif de la Mauritius Commercial Bank (MCB), alors que l’euro s’échange à Rs 41,95 et la livre sterling à Rs 46,79. En comparaison, le 4 janvier, le dollar s’échangeait à Rs 43,10, l’euro à Rs 48,68 et la livre anglaise à Rs 58,02. 

Évidemment, cela implique une appréciation du dollar, qui affiche une hausse de plus de 15 % par rapport aux devises principales. Tous ces facteurs exogènes appuient fortement sur la situation du marché domestique, surtout avec une dépréciation locale de la roupie pour des raisons que l’on connaît déjà. Résultat : la roupie risque de davantage glisser alimentant les pressions inflationnistes. 

Dans un premier temps, revenons-en à l’impact de ces fluctuations de valeurs des principales devises internationales. Le premier effet, on le ressentira, on le ressent déjà, sur le déficit commercial. Estimé à Rs 190 milliards pour 2022 selon Statistics Mauritius, ce montant pourrait dans la réalité s’avérer plus élevé, sachant que nous importons plus que nous n’exportons, cela avec un dollar apprécié pour les dépenses en importation, avec des revenus amoindris compte tenu de la dépréciation de la livre anglaise et de l’euro. 

Au courant du premier semestre 2022, nos importations en dollar représentaient 74,1 %, soit Rs 102,1 milliards sur un total de Rs 137,7 milliards. Nos exportations en euro et en livre sterling d’un autre côté représentaient 35,5 %, soit Rs 13,5 milliards sur un total de Rs 38,1 milliards. Il est à noter que cet écart entre dépenses d’importation et recettes d’exportation était aussi conséquent, soit un déficit de près de Rs 100 milliards, cela avant les récentes perturbations dans la valeur de l’euro, de la livre anglaise et du dollar. Donc pour la suite, attendons-nous donc à ce que cet écart se creuse davantage. 

Outre le déficit commercial, il nous faut nous intéresser au déficit de la balance des paiements, cash in cash out, qui est tout aussi important. Selon les chiffres de la banque de Maurice, le déficit de la balance des paiements se chiffre à Rs 8,8 milliards pour le deuxième trimestre de 2022, contre Rs 2,6 milliards pour le deuxième trimestre de 2021. Ce qui est intéressant, le déficit de la balance des paiements est plus important en 2022, cela alors qu’on note une reprise encourageante du tourisme comparé à 2021. 

À titre d’exemple, en mai 2022 nous avons reçu un total de Rs 4,3 milliards en termes de revenus touristiques contre Rs 124 millions en mai 2021. Que faut-il comprendre ? Nos exportations de biens et services, malgré la reprise économique post-Covid, ne suffisent pas, ce qui augmente la demande sur le marché pour des devises étrangères face à un excès de liquidité à hauteur de pas moins de Rs 26 milliards du 1er juin dernier à ce jour. On le sait, cet excès de liquidité sur le marché s’explique par les transferts de la BoM via la planche à billets pour financer l’État et la MIC, cela en soutien à la population et les entreprises. Ce soutien, malheureusement, a un prix. En face, les interventions de la BoM pour essuyer cet excès de liquidité sont équivalentes à Rs 5,9 milliards ; la porte grande ouverte à une dépréciation continue de la roupie mauricienne. 

En sus de cela, ajoutez-y le niveau de notre déficit budgétaire officiel pour 2022-23, estimé à Rs 23 milliards, soit 4 % du PIB. Quelles conséquences ? «Le contexte est important. Même si le prix du pétrole baisse, le coût de l’énergie reste élevé avec l’euro qui perd de la valeur. Les taux d’intérêt montent beaucoup plus vite sur le dollar que l’euro, donc de facto le dollar s’apprécie car il y aura plus de demande pour le dollar. N’oublions pas que notre tourisme, nos exportations incluant le sucre, l’immobilier et même les services financiers sont axés sur l’Europe. L’effet de cette dépréciation de l’euro nous allons le ressentir l’année prochaine. À titre d’exemple, les hôtels sont remplis avec des réservations qui datent de deux ou trois mois. Qu’en sera-t-il des prochaines réservations avec les Européens qui ressentent la récession maintenant ? Les vacances ne seront peut-être pas la priorité», dit l’économiste Kevin Teeroovengadum. 

Quel impact ? «Notre roupie sera encore davantage sous pression et donc l’inflation restera sévère. Nous ne pouvons pas compter sur une bonne performance de l’économie mondiale non plus pour booster notre croissance à travers les exportations ou les investissements directs étrangers. Il faut le réaliser, la situation économique au niveau mondial est difficile. Nous devrons revoir nos ambitions de croissance.» 

Si notre croissance et la valeur de notre roupie ne peuvent pas être assurées et sauvegardées par une bonne performance de notre tourisme, de nos exportations ou des investissements entrants entre autres, quid de l’apport de la politique monétaire ? Situation dangereuse, le bulletin mensuel de la BoM pour le mois d’août montre des pertes de Rs 2,8 milliards au niveau de son capital qui affiche Rs 9,7 milliards, cela sachant que la BoM se doit d’être capitalisée à un minimum de Rs 10 milliards. 

Pourquoi la BoM se doit d’avoir un capital suffisant ? La raison principale, afin de pouvoir défendre efficacement la roupie. À titre d’exemple, avec une hausse du Repo Rate, la banque centrale paie plus d’intérêts aux banques commerciales sur leur dépôt, et ces intérêts supplémentaires à payer proviennent du capital de la BoM. Quid de la possibilité d’un transfert des réserves internationales au capital ? À juin 2022, les réserves internationales en devises étaient de l’ordre de USD 7,6 milliards, incluant les dépôts temporaires des banques et institutions internationales et les emprunts en devises à rembourser. 

«C’est difficile d’augmenter le capital de la BoM organiquement à travers les réserves internationales car nous n’avons pas d’entrées phénoménales de devises. Nous avons des déficits à tous les niveaux, donc cette réserve internationale n’est pas solide. Défendre la roupie est de plus en plus difficile et la BoM a besoin d’être recapitalisée», ajoute Kevin Teeroovengadum. 

Dans ce contexte, la nouvelle hausse du taux directeur passant à 3 % aura-t-elle un impact significatif sur la valeur de la roupie et plus loin sur l’inflation ? «Pour commencer, la BoM n’a même pas d’objectif du taux d’inflation. Comment avoir une politique monétaire adaptée si on ne connaît même pas notre objectif d’inflation ?» s’interroge l’analyste financier Sameer Sharma. Augmenter le repo Rate est un levier important, rendant la dette plus cher et pouvant limiter l’érosion des devises, mais c’est un bien un ensemble de mesures qu’il nous faut. 

Finalement, il est clair que nous devons commencer à nous préparer, les jours difficiles ne sont certainement pas derrière nous avec une inflation déjà à 11,5 % aux dernières nouvelles.

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