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Manif contre la vie chère: Le jour d’après…

24 avril 2022, 21:00

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Manif contre la vie chère: Le jour d’après…

Le pays s’est réveillé hier avec un goût amer dans la bouche. Les Mauriciens étaient sonnés, après une semaine intense qui a culminé en des accès de violence vendredi. Le paradis avait des allures d’enfer…

Dès le matin, certains avaient du mal à trouver un autobus pour se rendre au travail. Pour cause, plusieurs artères, à Port-Louis, notamment, étaient bloquées par la police ou des projectiles et des pierres avaient été lancés la veille… Le métro, lui, n’était pas opérationnel en raison de l’obstruction des rails, à Barkly. La question que tout le monde avait en tête : Kinn arivé ankor yer ? Ki pou arivé zordi la ?

À Roche-Bois, vers midi, quelques dizaines de personnes étaient aux abords de l’autoroute. Plus loin, au rond-point de Baie-du-Tombeau, des véhicules de la SMF étaient stationnés, parés à toute éventualité. Sur le sol, des débris, des cendres. Dans l’air, une odeur de brûlé.

Débris calcinés et projectiles jonchaient le sol à plusieurs endroits.

Même si un semblant de calme régnait hier après une nuit agitée, la vie n’avait pas repris son cours. Plusieurs lignes de bus n’étaient pas opérationnelles. À Port-Louis et dans plusieurs autres régions, les commerces étaient fermés. Les routes étaient libres mais des gens hésitaient toujours à sortir de peur que de nouveaux incidents n’éclatent.

Les restes d’un feu allumé la veille encore visibles hier à proximité de la passerelle à Roche-Bois

Résidence Barkly, 13 heures. Près de la station de police de la localité, l’asphalte témoigne des incidents survenus dans la soirée et la nuit de vendredi à samedi. Vitres, bouteilles cassées, carcasses de voitures incendiées, entre autres, témoignent de la violence des affrontements, la veille. Debout devant la station de police, près d’un véhicule blindé et d’autres voitures de police, plusieurs officiers de la SSU et de la SMF veillent à ce qu’il n’y ait aucun dérapage.

Le calme semblait être revenu à CIté Barkly, hier après-midi.

Du côté des habitants, les images de vendredi ne peuvent être effacées de leurs mémoires. Ils sont assis en petits groupes près des maisons, et les événements de vendredi meublent toutes les conversations, comme cela devait être le cas à travers tout le pays d’ailleurs. Chaque personne a une histoire à raconter. Un épisode qu’elle n’oubliera jamais et des souvenirs qui seront très durs à effacer. D’autant qu’un homme s’est fait tirer dessus, lâche-t-on d’un air concerné.

Des Quatrebornais attendant le métro hier. Celui-ci n'était pas opérationnel à cause des rails obstrués à Barkly.

Pour beaucoup, la nuit a été longue surtout avec le gaz lacrymogène lancé sur la foule. «Mo ti kot mwa ek mo Madam ki andikapé. Partou ti fermé, enn sel kout nou tann vit krazé ek nounn koumans toufé. Banla inn avoy sa lor nou», témoigne un homme en colère. Comme lui, plusieurs habitants affirment la même chose. «Bann-la pann geté zot nek inn avoyé pourtan nou pa ti pé fer nanyé.»

Du côté de Camp-Levieux, en début d’après-midi, un silence pesant régnait. On craignait que ce ne soit le calme avant la tempête. En comparaison avec Résidence Barkly, la majorité des débris avaient été enlevés. Les habitants vaquaient à leurs occupations. Cette accalmie était-elle de courte durée ?

Récit d’un ras-le-bol qui a flambé

«Enn zom ki fin touletan li res amerdé.» Ce titre du seggaeman Berger Agathe, abattu par balles, à RocheBois, lors des émeutes de février 1999, est plus que jamais d’actualité. Cette colère, nul ne peut nier, allait finir par exploser, tôt ou tard. C’est ce que zoli ti zil moris a hélas vécu dans la soirée de vendredi.

De Camp-Levieux à Trou-d’Eau-Douce et Argy en passant par la capitale Port-Louis et ses faubourgs, jusqu’à Barkly à Beau-Bassin et Mangalkhan à Floréal... c’est à coups de pierres, de projectiles, de pneus et de matelas en feu, que la rue a hurlé sa rage. L’arrestation musclée à Camp-Levieux, vendredi après-midi, de Darren l’activiste, adulé tout autant qu’il est abhorré, a certes été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. N’empêche que le malaise est bien plus profond et réel.

Déjà sonnés par les hausses tous azimuts des denrées de base et des médicaments entre beaucoup d’autres commodités, les ménages, au bas de l’échelle tout comme ceux de la classe moyenne, se retrouvent désormais, pour bon nombre, à «travay gramatin pou manzé tanto». Faire ses courses est devenu un luxe. Combien sont ceux qui brusquement ne peuvent plus se permettre d’aller prendre leur «ration» à chaque fin de mois. Ou encore à devoir trier de leur habituelle liste de commissions pour ne s’acheter que des essentiels et là aussi, à réduire drastiquement le rationnement.

Malgré ce «triangage», ne parlons pas de la facture à la caisse ! Elle désarçonne tout autant. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, le peuple a beau déverser sa souffrance attisée par la perte de son pouvoir d’achat. Tous les ingrédients étaient réunis. La crise grondait tel loraz dan vant.

Sauf que les décideurs en place ont sous-estimé cette tempête qui se profilait. Au lieu d’écouter lepep et de montrer l’exemple que les sacrifices dans des temps difficiles hors de son contrôle doivent surtout provenir de ceux grassement payés de l’argent des contribuables, le pouvoir arrogant, fustigent plus d’un, continue avec ses réponses toutes faites, pensant pouvoir toujours se réfugier derrière le Covid-19 et la guerre en Ukraine. Et, à «bangoler» en même temps avec de gros salaires, des berlines clinquantes et à se gaver de per diem indécent à cha- cun de leurs multiples voyages.

Le bouquet, que ceux appauvris espèrent final. En début de semaine dernière, après le week-end pascal et le départ du Premier ministre pour l’Inde, alors que lepep ne demande qu’à pouvoir souffler et manger à sa faim, s’est à la place retrouvé asphyxié.

D’abord, lundi, par la hausse du gaz ménager de Rs 180 à Rs 240, la bonbonne moyenne. Puis, 24 heures plus tard, nouveau coup de massue avec une nouvelle majoration, en moins de deux mois, des coûts de l’essence et du diesel. Le premier passant de Rs 61,30 à Rs 67,40 le litre et le second de Rs 45,10 à Rs 49,60 le litre.

Une flambée des prix qui a attisé le feu qui couvait. Qui a été à l’origine, dès le lendemain, mercredi matin, du mouvement de protestation de quelques jeunes de Camp-Levieux, qui n’ont pas craint d’obstruer une des routes de leur quartier avec des pneus. Un mouvement qui, dans l’après-midi, a pris de l’ampleur avec la participation de Darren l’activiste. Si au moins deux jeunes ont été interpellés par la police avant d’être relâchés, l’on retiendra de cette première nuit de colère, surtout ce que martelaient ces mères et pères de famille.

«Lepep pe soufer»

«In asé ! Kan nou enn ti dimounn ki arivé, bizin kraz nou anba zot lipié ?» Ou encore : «Asé lépep mouton, pa pran nou pou gopia… Dimounn onet ki travay pa kapav soufer koumsa… Diktater!» Un cri de colère qui, deux jours plus tard, n’a pas faibli dans la foule de manifestants devant les Casernes centrales où Darren l’activiste était interrogé, et à Camp-Levieux où tout s’est déclenché.

Alors que ça bouillonnait, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, au micro de la Mauritius Broadcasting Corporation, de l’Inde, a condamné les incidents qui secouent le pays et les a comparés à ceux de 1999, dans le sillage de la mort de Kaya affirmant que ceux à l’origine de ces émeutes veulent aujourd’hui récidiver. Non sans avoir une nouvelle fois mis en garde les perturbateurs de l’ordre et la paix (voir aussi en pg. 5)

Sauf que la fronde déjà à son apogée devant les Casernes centrales et à Camp-Levieux ce même soir a fini en affrontements entre contestataires et forces de l’ordre à coups de cocktails Molotov, projectiles dont des infrastructures publiques et des pneus en feu d’un côté et de gaz lacrymogène, bal fané et éléments armés et véhicules blindés de l’autre.

Des violences urbaines que le pays n’avait pas connu depuis deux décennies et qui en fin de soirée de vendredi se sont répandues comme une traînée de fioul à différents endroits du pays. Des blessures physiques se sont mêlées aux blessures morales…

Une longue nuit enflammée qui aurait pu être évitée. Car, pour reprendre encore une fois le regretté Berger Agathe, «Non, non, non la v[olans.(...) Esey trouvenn solision pou nou kapav viv dan lapé.»