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Dossier: relations Maurice-Madagascar, au-delà des accords

12 mars 2019, 22:25

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Dossier: relations Maurice-Madagascar, au-delà des accords

La visite du président Andry Rajoelina est l’occasion de faire le point sur les échanges entre nos deux pays. Les attentes, avec les accords signés lundi 11 mars sont fortes. La Grande île, de son côté, aspire à un investissement mauricien accru. Mais pour cela des conditions doivent être réunies.

Investir à Madagascar : l’élément sécuritaire, point fort d’Andry Rajoelina

Le président malgache et son ministre des Affaires étrangères sont déterminés à gagner le combat de l’insécurité. La relance de l’économie malgache en dépend.

Kidnappings, demandes de rançon… L’insécurité à Madagascar est sans doute la plus grande difficulté à laquelle le président Andry Rajoelina est confronté. Il ne sait que trop bien que la relance de la vie économique de la Grande île passe obligatoirement par la lutte contre l’insécurité dans son pays.

Lundi 11 mars, lors du déjeuner offert par Ivan Collendavelloo, Premier ministre adjoint et ministre de l’Énergie, la question est revenue sur le tapis. Alors même que tout a été fait pour renforcer les liens de coopération entre Maurice et Madagascar depuis des années, avec une panoplie d’accords ou de protocoles d’entente (voir plus bas «Accords et don à l’ordre du jour»). «Donnez-moi la garantie que vous êtes en mesure d’assurer la stabilité politique et la sécurité pour mes investissements, puis demandez-moi de venir investir à Madagascar. Je le ferai automatiquement», a souligné un homme d’affaires intéressé par l’aventure malgache.

Un businessman mauricien installé à Madagascar, mais qui a voulu garder l’anonymat, avance, lui, qu’«il faut donner sa chance à Andry Rajoelina». Selon lui, le président malgache «n’est pas seulement sincère, mais aussi déterminé à lutter contre l’insécurité, qui risque de faire fuir les investisseurs».

Et pour cause. En termes de sécurité, Andry Rajoelina, dans son programme électoral intitulé «Initiative pour l’Emergence de Madagascar», veut se donner les moyens de mener à bien ce combat. Grâce, entre autres, à l’apport d’équipements conçus sur la base des dernières technologies, des drones, des puces électroniques installées sous la peau des bovidés et connectées à un système de suivi satellitaire, voitures tout-terrain blindées et hélicoptères pour contrer le fléau du vol de zébus dans les régions rurales.

Rotation des policiers

Cette stratégie sécuritaire comprend également la construction d’une nouvelle prison à Anosilava. Sans compter «la courageuse décision des autorités d’imposer un système de rotation du service de police, tant au port qu’à l’aéroport de Tana qui, durant des années, ont vécu sur les dessous-de-table», indique une source.

L’homme d’affaires mauricien installé à Madagascar se dit conscient qu’il se pourrait que le président Andry Rajoelina ne puisse pas réaliser à 100 % ses promesses électorales. N’empêche, «il n’est pas interdit de croire que d’ici la fin de son mandat, il parvienne à réaliser 30 % à 40 % de ses promesses», insiste-t-il.

Ce qui est sûr, c’est que lors des échanges d’hier, la stratégie sécuritaire du nouveau président a recueilli une appréciation on ne peut plus favorable. «Nous avons noté une détermination sans faille du président malgache et de Niaina Andriantsitohaina, son ministre des Affaires étrangères, à changer les choses sur le plan sécurité à Madagascar et faire en sorte que les promesses faites soient traduites par et dans des actes», souligne une source.

Les autorités mauriciennes ont aussi noté la volonté du nouveau pouvoir malgache de s’ouvrir davantage aux opérateurs étrangers. Une posture manifestée dans le domaine de l’aviation civile. Après les pertes de Rs 1 milliard, Air Mauritius, qui a fait de l’exploitation du potentiel du trafic aérien régional une de ses priorités, s’en sort avec un carnet bien rempli. «Maurice a obtenu le droit d’effectuer sept vols par semaine. C’est un élément qui va contribuer à renforcer le développement de l’industrie du tourisme et du secteur du fret», explique-t-on. Avant d’ajouter que «la partie malgache a compris l’importance et la pertinence de revoir sa politique d’accès à l’espace aérien si elle veut une remontée de son industrie du tourisme sur le court terme, en dépit des pressions exercées par Air Mada et de la Air Austral».

Et ce n’est pas tout. Les autorités mauriciennes n’ont pas été insensibles à la tentative du gouvernement malgache de se débarrasser de la léthargie et de la lourdeur administrative. «C’est le signe évident que nous avons affaire à un gouvernement qui veut faire la démonstration de sa capacité à prendre rapidement des décisions et de s’en tenir fermement à leur mise à exécution.»

Échanges commerciaux en faveur de Port-Louis

Le montant des exportations vers Madagascar, entre janvier et septembre de l’année dernière, était de Rs 1,75 milliard et les importations de Madagascar s’élevaient à Rs 1,2 milliard pour la même période. Le coton et autres tissus, les pâtes alimentaires non cuites, les fils de laine cardés, les téléphones cellulaires, l’alcool éthylique, entre autres, sont parmi les principaux produits que Maurice a exportés vers la Grande île de 2016 à 2017. Entre janvier et septembre 2018, les principales exportations comprennent les appareils récepteurs de télévision, les téléphones cellulaires ou encore les bonbonnes.

Les principaux produits importés de Madagascar sont, entre autres : la vanille, le bois de conifères, le coton, des boîtes et cartonnages en papier ou en carton ; la pieuvre congelée et les fèves et haricots secs. L’importation de la vanille de Madagascar a affiché une forte tendance à la hausse au cours des trois dernières années. La valeur de l’importation de ce produit en 2015, 2016 et 2017 a été respectivement de Rs 487,6 millions ; Rs 1 milliard et Rs 1,7 milliard.

Accords et don au menu de la rencontre Pravind Jugnauth – Andry Rajoelina, lundi

100 000 dollars (Rs 3,5 millions). Ce don du gouvernement mauricien aux autorités malgaches sera utilisé dans le domaine de la santé publique. Notamment pour combattre l’épidémie de rougeole, qui a fait un millier de morts jusqu’ici. L’annonce en a été faite par le Premier ministre, Pravind Jugnauth, hier, à l’issue d’une séance de travail avec le président Andry Rajoelina. Celle-ci s’est avérée fructueuse. Quatre accords ont été signés entre nos deux pays.

Entraide judiciaire

Le premier accord porte sur la Mutual Legal Assistance entre nos deux pays. Ce traité d’entraide judiciaire permet une collaboration entre services de police et autorités judiciaires, entre autres, dans des affaires de drogue et de trafics illicites notamment. Cela s’applique aussi bien aux suspects arrêtés à Maurice qu’à Madagascar; les autorités concernées procéderont à des échanges d’informations. C’est Maneesh Gobin, Attorney General, qui a paraphé cet accord avec son homologue malgache. 

Normalisation

Le Mauritius Standards Bureau et le Bureau des normes de Madagascar ont signé un accord par l’entremise du ministre Ashit Gungah. Ce protocole vise à établir un accord de coopération scientifique et technique dans le domaine de la normalisation et ses activités connexes. Ce qui permettra des échanges avec le personnel et un renforcement des capacités des projets. Au programme : conférences, symposium, ateliers de travail, exposition, etc. L’objectif étant d’harmoniser les normes sur les produits échangés.

Enseignement supérieur

L’enseignement supérieur est un pôle de développement, aussi bien pour Maurice que la Grande île. D’où la signature d’un protocole d’accord afin de favoriser une meilleure entente et des échanges entre les institutions, les laboratoires, les chercheurs, enseignants et étudiants de nos deux pays dans les domaines de la recherche et de la formation.

Vol supplémentaire

Le Premier ministre a annoncé un vol supplémentaire vers Madagascar, après un accord avec le président Andry Rajoelina. Air Mauritius desservira ainsi la Grande île sept jours sur sept, contre six jusqu’ici.

Le chef du gouvernement mauricien et le chef d’Etat malgache, portant à toast à leurs relations renouées, lundi 11 mars à Pailles.

En cinq ans les Mauriciens apportent Rs 1,6 Md à la Grande île

45 millions de dollars. Soit près de Rs 1,6 milliard. C’est ce que pèsent les investissements mauriciens à Madagascar pour la période cumulative de 2013 à 2017, selon les dernières données dans ce registre, disponibles au bureau national des statistiques. Soit une moyenne de 9 millions de dollars injectés par an dans la Grande île.

Si le secteur manufacturier, à savoir le textile, prédominait à un moment, les autorités concernées ont observé une transition de la manufacture au secteur tertiaire depuis ces dernières années. En l’occurrence des services professionnels tels que financiers, légaux, logistiques et marketing, pour soutenir des opérateurs malgaches du textile. Durant les dix dernières années, 484 entreprises d’origine mauricienne étaient enregistrées à Madagascar. 74 % de ces investisseurs émanent du secteur tertiaire.

Par ailleurs, deux milliards de dollars sont passés par le centre financier mauricien vers Madagascar durant les cinq années cumulatives de 2013 à 2017. Toutes ces données seront au menu des discussions du Business Forum Maurice-Madagascar, prévu demain à l’hôtel Westin, à Balaclava. En sus de l’invité d’honneur, Andry Rajoelina, ce rendez-vous verra la participation de 300 dé- légués, dont 70 hommes d’affaires malgaches.

Vu de là-bas: «Maurice a intérêt à ce que notre pouvoir d’achat augmente»

L’express de Madagascar, avant la venue d’Andry Rajoelina, parlait du potentiel de la Grande île, tout en insistant sur le fait qu’il fallait que le pouvoir d’achat des Malgaches augmente. Le journal écrivait, le 8 mars : Les autorités et les investisseurs mauriciens voient en Madagascar l’une de leurs terres promises sur le plan économique. Au sein de la Commission de l’océan Indien (COI), la Grande île est vue comme la nation qui devrait être la locomotive, ou étant donné le contexte actuel, le TGV de la région. Jean Claude de l’Estrac, du temps où il était à la barre de la COI, avait été de ceux qui ont mis en branle le projet de faire de Madagascar le grenier de l’océan Indien.

La Grande île dispose du plus grand territoire et de la plus importante population de la région. Un potentiel que lorgnent les autorités et investisseurs mauriciens depuis quelques années. Ils ont traduit leur intérêt en acte par la signature de l’accord sur le projet de mise en place d’une Zone économique spéciale dans la région Anosy.

S’implanter à Madagascar, pour les entreprises mauriciennes, serait avoir un nombre important de main d’œuvre, pour pouvoir produire à des prix compétitifs puis viser le marché africain. Le choix de la région Anosy n’est pas fortuit. Il y a le port d’Ehoala à Taolagnaro, une porte de sortie qui donne directement sur l’Afrique du Sud et les autres nations d’Afrique de l’Est. Madagascar avec sa population estimée à 25 millions d’habitants est un marché non négligeable, notamment, pour l’industrie mauricienne.

Maurice a, donc, intérêt à ce que le pouvoir d’achat des ménages malgaches augmente. L’île est déjà une destination de plaisance prisée par les Malgaches aisés. La visite d’État, du 10 au 13 mars, sera l’occasion d’affirmer la position privilégiée et stratégique de Madagascar dans la région océan Indien. En matière de défense, bien que l’armée malgache soit en difficulté, elle reste un acteur à prendre en compte et à valoriser, notamment sa flotte navale (…).

Sur le plan économique, les deux États partagent plusieurs intérêts. Rassurer sur la stabilité politique et macroéconomique, ainsi que sur l’amélioration du climat des affaires, devrait booster l’engouement des investisseurs mauriciens. Ils sont déjà plusieurs, implantés à Madagascar. Cependant, les ambitions de l’Initiative pour l’émergence de Madagascar nécessitent des investissements massifs et rapides.

Histoire: les premiers Malgaches arrivés à Maurice

Madagascar, pays de peuplement. Comment les liens entre les deux îles ont-ils démarré ? Qui étaient les premiers Malgaches qui sont venus à Maurice, alors une colonie appelée île de France ? Voici de larges extraits de Mauriciens Enfants de mille races de Jean Claude de l’Estrac qui consacre tout un chapitre à ces questions, dans le premier volet de la trilogie.

«Le 7 décembre 1722 arrive à bord du vaisseau le Rubis, un premier groupe d’esclaves venus directement de Madagascar. Les registres font état de 27 hommes pièces d’Inde, 18 garçons moyens et petits, 20 femmes et filles.»

«Aussitôt débarqués, ils se révoltent et se cachent dans les montagnes. Ces “esclaves” sont en fait des prisonniers de guerre qui ont été achetés par des pirates installés à Madagascar.»

«Déracinés, épris de liberté, ces Malgaches se rebellent souvent, ne songent qu’à retrouver leur pays et en attendant, sèment la terreur dans les habitations. Ils font régulièrement des incursions dans les établissements coloniaux, pillant çà et là, en quête de nourriture.»

«L’une des premières tâches de La Bourdonnais sera justement de vaincre les marrons dont les agissements engendrent un véritable climat de psychose parmi les colons. Pour ce faire, La Bourdonnais décide tout bonnement de lever un corps de soldats africains. “Je trouvai le secret de les détruire en armant Noirs contre Noirs, et en formant une maréchaussée des Nègres de Madagascar qui parvinrent enfin à purger l’île de la plupart de ses brigands”, explique-t-il dans ses Mémoires historiques.»

«Qui sont-ils ? D’abord des sujets malgaches pris sur ordre royal. Tout un chacun peut se retrouver dans les fers : celui-ci a enfreint un commandement ? Il est livré aux négriers avec femmes et enfants. Des milliers d’autres sont des prisonniers de guerre dont on peut se débarrasser en les vendant aux Français.»

«Mais d’abord les esclaves viennent du pays betsimisaraka. C’est depuis toujours “une terre d’abordage”, et la baie d’Antongil, seul véritable port de la côte est en fait “un creuset pour la fusion d’ethnies diverses” (…) Ces Betsimisaraka se caractérisent par une certaine docilité.»

«De 1773 à 1810, on recense 570 arrivages à Port-Louis. Il est estimé que sept sur dix esclaves malgaches installés dans la colonie viennent de l’Imerina. Le nombre total est estimé à 11 000 à la fin de la période française.»

«Ces Merina, qui sont très superstitieux, vouent un véritable culte aux ancêtres et l’accompagnent de sacrifices d’animaux dans les grandes occasions. Comme chez tous les Malgaches, la croyance aux destins (vintana) est très vivace.»

 «En sus des Merina, les esclaves – moins nombreux – qui arrivent à l’île de France sont des Sihanaka, qui sont artisans, éleveurs et agriculteurs, et qui viennent de la région du lac Alaotra.»

«On trouve aussi les Bezanozano, également agriculteurs et éleveurs qui sont “un peuple simple, timide, de mœurs douces et hospitalières”. Ils sont réputés très robustes et ne rechignent pas à s’employer avec leurs femmes aux travaux les plus pénibles.»

 «Il y a également les Betsileo, “une population laborieuse, tranquille, grave même”, qui croient en la réincarnation et forment un peuple artiste, exubérant, qui respire la joie de vivre (…). Les Betsileo sont des sculpteurs, décorateurs, des musiciens qui excellent dans les battements de tambour.»

 «Enfin, on trouve les Antemoro, venus du Sud-Est. Ils sont islamisés et constituent une classe d’intellectuels. La connaissance de l’écriture qui leur vient de leurs lointains ancêtres arabes confère aux Antemoro un prestige considérable.»

 «La fuite – le marronnage – de- vient ainsi l’arme absolue des esclaves malgaches qui veulent retrouver la liberté.»